‹ Musées de la HollandeChapitre 40 sur 72 · JANUS · texte numérisé non relu

JANUS

accompagnant le nom mystique du monogramme des deux maîtres ainsi disposé : fR.

Tel fut le résumé instinctif de toutes nos élucubrations sur ces deux grands génies.

A eux deux, en effet, ne sont-ils pas le Janus de l'art? Raphaël regarde en arrière ; Rembrandt regarde en avant. L'un a vu l’humanité abstraite, sous les symboles de Vénus et de Vierge, d’Apollon et de Christ; l’autre a vu directement, et de ses propres yeux, une humanité réelle et vivante. L'un est le passé, l’autre l'avenir.

Nous dirions encore volontiers que le grand art

INTRODUCTION. x!

italien est l'épanouissement suprème d’une société toute développée et qui allait se faner ; que le petit art hollandais est le germe d’une société encore latente et qui doit pousser et verdir;, — que Raphaël est une fleur, et Rembrandt une racine.

Lorsque Giotto et ses successeurs s’écartèrent audacieusement des types orthodoxes et traditionnels du Moyen-Age, les purs catholiques byzantins, d’une part, protestèrent contre cet abandon de l'idéal consacré, contre cette recherche grossière d’un naturalisme scandaleux. Et, d'autre part, un ancien Grec raffiné qui eût vu les bonshommes de Giotto n’eût pas manqué certainement de leur appliquer le mot de Louis XIV à propos des paysans de Teniers.

Giotto était une racine, qui a poussé avec Masaccio, qui à fleuri en Léonard, en Raphaël, en Corrége, en Titien.

Chez les Grecs, l'art éginétique n'avait-il pas été aussi le rudiment de l’art de Phidias et de Praxitèle?

La Renaissance italienne est absolument le pendant de la Renaissance grecque, et la France est à l'Italie moderne absolument ce que fut l'Empire romain à la Grèce antique.

La Grèce avait été longtemps le champ de bataille où se balançaient les destinées du monde, jusqu'à ce

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que Rome l'eût absorbée. Pareillement, l'Italie a été le champ de bataille de l'Europe, jusqu’à ce que « le siècie de Louis XIV » succédät au « siècle de Léon X, » comme le « siècle d'Auguste » avait succédé au « siècle de Périclès. »

Dans ces prodigieux déplacements dela civilisation, l'art grec antique et l’art italien moderne s’évanouirent l’un et l’autre, et il ne se produisit plus que des imitations chez les deux peuples fatalement héritiers de la tradition glorieuse. Les Romains s’imaginèrent pourtant avoir un art comparable à celui de la Renaissance grecque, leur prototype; et, sous Louis XIV, Le Brun et Mignard furent comparés, de bonne foi, à Michel-Ange et à Raphaël. Mais, dans le monde moderne comme dans le monde antique, la tige de l'art, transplantée, dépérit, et elle ne donne plus de fleurs.

C'en est donc fait — il faudrait le reconnaître — de la Renaissance italienne. L'art du seizième siècle n’est plus qu'un souvenir historique comme l'ancien art grec. La Madone de Saint-Sixte demeurera, au même titre que la Vénus de Milo, une des plus sublimes inventions d'un certain art correspondant à une certaine époque, et l’immortel enseignement des

artistes futurs, Mais les deux éléments au milieu des-

INTRODUCTION. XIII quels ces deux divinités ont été créées, à dix-huit siècles de distance, ont également disparu du monde actuel.

Pourquoi donc, en effet, les critiques constatent ils, à chaque exposition, que la peinture, dite religieuse, est désormais impossible, que la peinture mythologique et héroïque tourne au ridicule, mais que la peinture de mœurs et le paysage envahissent tout? et quels sont donc les peintres contemporains le plus universellement recherchés ? Les analogues des maitres hollandais, comme sujet et comme exécution.

Tous les signes plastiques et tous les signes intellectuels s'accordent à présager une transformation de l’art européen. Et le principe nouveau, dans cette métempsvcose irrésistible, est précisément le principe de l'art hollandais : Faire ce qu'on voit et ce qu'on sent. Le reste dépend du génie. Le génie, c’est de voir et de sentir, par sa propre virtualité, autrement et mieux que tout le monde, ce qui est beau, ou ce qui est bon et vrai : trois mots qui sont un.

Ah! si Rembrandt, avec son génie libre et original, ressuscitait dans un pays comme l'Italie, — cet éternel pays de la Beauté, —à quelles créations superbes

il communiquerait la lumière!

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