ROTTERDAM
Comme le musée van der Hoop à Amsterdam, le musée de Rotterdam est aussi le résultat d’une donation particulière.
En 1847, un Rotterdamois, mort à Utrecht le 19 juillet, M. Frans Jacob Otto Boymans, avait légué à sa ville natale ses tableaux, dessins, estampes, poteries et objets d'art. MM. Lamme, père et fils, furent chargés de mettre de l’ordre dans ces collections trèsmélangées. — Premier fonds du musée public, qui s’est accru successivement par d’autres générosités civiques et par quelques achats.
Le local du musée, édifice à fronton et à colonnes, surmonté d’un aigle portant une couronne, était précédemment la « Maison des directeurs de l’endiguement du pays de la Schie » (Schieland\. Il est ouvert tous les jours, — sauf le lundi, — de dix à quatre heures, Prix d’entrée, conformément à une des
clauses du testament de M. Boymans, 5 cents (un peu plus de 10 centimes) le dimanche (de onze heures à trois, par exception) et le mercredi; 25 cents les autres jours. La commission, composée de sept membres nommés par le conseil communal, est présidée par le bourgmestre.
Le conservateur, M. J. À. Lamme, le fils, vient de publier (1859) un nouveau catalogue *, comprenant 455 ? tableaux : 398 des écoles hollandaise, flamande et allemande, 8 de l’école italienne, 2 de l’école espagnole, 5 de l’école française, 42 sans attributions. Ce catalogue, en hollandais, est assez intéressant pour certaines indications biographiques, mais malheureusement il ne renseigne point sur les provenances, et il ne reproduit ni signatures, ni dates, ni monogrammes où marques quelconques.
Il y a aussi un catalogue des dessins (1852, en hollandais), au nombre de 2962! 1184 des écoles hollandaise, flamande et allemande, jusqu’au dixhuitième siècle, 829 des mêmes écoles, depuis le dix-huitième siècle jusqu'aux artistes contemporains, 347 de l’école italienne, 276 de l’école française, 14 de l’école anglaise, et 363 sans attributions.”
3000 dessins et près de 500 tableaux! comment
1 La première édition, 4849, ne comprenait que 372 numéros. Un Supplément postérieur porta ce nombre à 444.
2 Le musée d'Amsterdam n’en a que 432 en tout; le musée de La Haye, que 274; le musée van der Hoop, que 457, ou 498 avec les modernes.
MUSÉE DE ROTTERDAM. 165 donc le musée de Rotterdam, quoique récent, n’a-t-il encore aucune réputation?
C’est qu’il ne contient guère d'œuvres hors ligne, et même, il faut en convenir, c’est que la plupart des peintures les plus saillantes ont été trouvées en mauvais état dans la collection Boymans, et sont ou usées, ou restaurées.
Or les artistes et amateurs qui visitent un musée aiment à y admirer de belles choses intactes : c’est tout naturel. Et les critiques qui écrivent sur un musée aiment à parler de belles choses, prêtant à l'enthousiasme et à la tirade littéraire : c’est trèslégitime. Il ne paraît pas que beaucoup de curieux étudient un musée pour y apprendre l’histoire de l'art : on la cherche ordinairement dans les livres plutôt que dans les productions des artistes mêmes.
Le musée de Rotterdam n’a que ce mérite : d'offrir quantité de documents sur des peintres secondaires, assez rares dans les autres galeries publiques. On voit ailleurs Rembrandt et les premiers maîtres hollandais dans toute leur splendeur. Au musée de Rotterdam, on apprend à connaître la série inférieure de l’école, les artistes qui eurent peu d'originalité et qui se mirent à la suite des chefs. Encore cependant on y rencontre van der Helst, Gerard Honthorst, Frans Hals, Govert Flinck, et même Gerard Dov ; Paulus Potter, Adriaan van de Velde, Pieter de Hooch, Jan Steen, et même Hobbema et Jacob van Ruijsdael, sans compter une dizaine d’Aalbert
Cuijp, qu’il faut avoir vus pour apprécier la première manière du savant maître de Dordrecht.
Quant à nous, qui poursuivons l'étude de l’art hollandais, non-seulement dans ses types illustres , mais dans son ensemble significatif, nous nous plaisons à interroger cette plèbe de l’école, ces individualités plus ou moins obscures. N'est-ce pas en se mêlant au menu peuple qu’on s’initie au génie profond et aux mœurs d’un pays? Nous venons de fréquenter une aristocralie glorieuse aux musées d'Amsterdam, de La Haye, van der Hoop; conduisons-nous galamment avec la foule qui occupe, presque seule, le musée de Rotterdam. De temps en temps, d’ailleurs, nous y aviserons quelque haute figure de la première classe, et nous y ferons aussi de nouvelles connaissances assez distinguées.
Reupraxpr. — Nous commencerons encore par lui, quoiqu'il se soit évanoui du musée d'Amsterdam depuis la publication du nouveau catalogue. C'est une histoire assez curieuse, que nous avons racontée ailleurs’. Suffit que « le très-beau portrait d'un homme très-laid, par Rembrandt » (Louis Viardot,
1 Galerie Suermondt, pag. 25 et suiv.: « .… Il y a, au musée de Rotterdam, un « portrait d'homme, tête nue, avec de longs cheveux, » peinture extrêmement originale et saisissante, enregistrée comme Rembrandt au catalogue de 4849, qui se vendait encore l’an dernier dans l'établissement. Une signature, et même une date, presque indéchiffrables, il
Musées... de Hollande, ete., p. 218, éd. de 1855), qui « valait seul le voyage de Hollande » (Maxime
est vrai, se remarquaient sur le fond à gauche, derrière la tête du personnage,
Tous les artistes et critiques, qui ont visité la collection depuis dix ans , se sont extasiés devant ce Rembrandt incomparable, — et assez singulier, en effet, dans l’œuvre du maître. M. Théophile Gautier en a dit les plus belles choses cu monde dans le Moniteur français de 1857. Dans la Revue de Paris, à là même époque, M. Maxime Ducamp le décrit avec enthousiasme : « J'arrive à la perle de ce musée, qui est un Rembrandt. C’est franc et solide à n’y rien comprendre; il n’y a là ni ficelle ni trompe-l’œil.. C’est violent comme les plus violents Ribeira (sic). Chef-d'œuvre sans prix... etc. »
Or il se trouve que ce « chef-d'œuvre de Rembrandt » est un Fabritius, et maintenant enregistré comme tel dans la nouvelle édition du catalogue (1859). C’est M. À. J. Lamme, le rédacteur du catalogue et le directeur du musée, qui a fait la découverte, et il m’a raconté comment.
Son père, un fin connaisseur, avait toujours eu peine à accepter pour Rembrandt cette peinture lorsqu'elle fut léguée à la ville avec l’ensemble de la collection Boymans. M. Lamme: fils avait toujours douté aussi , et, récemment, il se décida à enlever quelques repeints maladroiïls sur le fond , et à tâter la signature Rembrandt, qui semblait peu catholique. La signature s’évapora avec les retouches , et le fond primitif reparut lumineux et ferme. Mais, pour cette opération, le tableau avait dû être ôté de sa bordure, et, en reluquant du haut en bas la toile, voilà que M. Lamme aperçut , à l'endroit qui jusque-là avait été recouvert par le bord supérieur du cadre, un nom brusquement gravé dans la pâte, avec le manche pointu de la brosse, comme avec un burin : —Fabritius !
Ducamp, Revue de Paris), a été restitué à Fabritius; nous en parlerons tout à l’heure. Reste seulement à Rembrandt un petit lambeau de toile, dont on est parvenu à refaire une espèce de tableau, en rentoilant cette loque et en badigeonnant l'entourage d’une tête qui fut un beau portrait de femme par Rembrandt, dans sa première manière vers 1632. C’est le n° 271 du nouveau catalogue : « Buste de femme, tête nue et longs cheveux... »
Elle est de trois quarts, tournée à gauche, le visage en pleine lumière, le teint rose pâle, le cou et la poi-
Il n’y avait plus à douter, et force fut de rendre à ce chefd'œuvre le nom de son auteur.
M. Lamme a bien voulu me faire désencadrer le tableau, et nous avons examiné ensemble les caractères de cette signa= ture sans prétention, griffonnée en haut d’une étude d’après le modèle, comme fait un étudiant, du bout de sa brosse à l'envers, quand il a fini de barbouiller sa toile destinée à être accrochée toute nue au lanbris d’un atelier. Mais peut-être bien que cet atelier était celui de Rembrandt, et que, sous ses yeux, Fabritius a peint ce modèle d’une si rude couleur; peut-être bien même que le maître aura donné là quelques coups de griffe, pour enseigner à son disciple la manière de s’en servir.
Quoi qu'il en soit , c’est superbe, et la signature, bien authentique malgré sa bizarrerie , est précisément écrite en lettres très-allongées et élégantes comme celles des deux autres signatures que nous connaissons, Seulement l’F, très-fiorituré dans la signature du tableau Camberlyn, est simple ici, ei Gu mine caracière à peu près que les lettres qui le sui vent... »
trine clairs. Ses cheveux, d’un blond si cendré que M. Ducamp y a vu des « cheveux grisonnants, » frisottent en avant du front et sur les côtés flottent en longues mèches. Tout cela, dépouillé de ses glacis et usé jusqu’à la corde, n’a conservé que des dessous d’une pâte émaillée. C'est ce qui produit cette couleur étrange, fantastique, indéfinissable, surtout le fond original étant remplacé par un replâtrage trèslourd, Au cou, un collier de perles devenues frustes dont le ton se mêle aux tons de chair. Un fichu plat, en riche guipure, fixé à la naissance du sein par un nœud de ruban, s’étalait sur un corsage sombre. La tête a toujours un grand caractère : front bas, nez busqué, menton ferme; une courtisane peut-être ? On devine que cette peinture a été superbe dans la qualité argentine de la Lady de Bridgewater Gallery (n° 189 du catalogue de la galerie et n°507 de Smith), datée 1632, et gravée dans Sfa/f/ord Gallery.
Deux tableaux au musée d'Amsterdam, la Ronde de nuit et les Syndics, — cinq au musée de La Haye, la Lecon d'anatomie, le Siméon, la Suzanne, et deux portraits de jeunes hommes, — un au musée van der Hoop, la Fiancée juive, — et ce débris de portrait au musée de Rotterdam; c’est donc tout ce que la Hollande a pu garder de Rembrandt dans ses galeries publiques, quand des musées infréquentés comme celui de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg et celui de Cassel ont réuni, l’un 43 Rembrandt, l’autre 29! quand le musée de Dresde en possède 20, le musée
de Munich 18, le Louvre 16, la National Gallery de Londres 11, le musée de Vienne 10, le musée de Berlin 8, autant que les quatre musées hollandais ensemble’. Il est vrai que la Ronde de nuit est le principal trésor de l’œuvre. Et puis, heureusement, nous retrouverons encore Rembrandt dans les galeries particulières d'Amsterdam, de La Haye et de Dordrecht, chez MM. Six et van Loon surtout. Nous décrirons aussi, quelque jour, ses beaux dessins des collections de Vos et Fodor. Ici même, nous n’en avons pas fini avec lui, puisque douze de ses dessins sont. catalogués dans la collection publique de Rotterdam.
Fasrrrius. — C'est un grand honneur pour ce peintre inconnu, que son portrait d'homme ait été admiré, pendant dix années, comme un Rembrandt de haute qualité. Cette peinture est saisissante, en effet, et vraiment magistrale. L'homme, un homme du peuple, inculte et énergique, et très-fier dans sa rudesse , est en buste court qui s'arrête au-dessous des épaules. Tête nue, de trois quarts à droite. Cheveux très-bruns, drus et mal peignés, tombant en avalanches aux deux côtés du visage. Un front bizar-
1 Si les Rembrandt ont quitté la Hollande, c’est bien la faute du goût dégradé des amateurs hollandais au xvure siècle. Les Rembrandtse payaient alors en vente publique {voir les Catalogues de Gerard Hoet) 20 florins ! mais les van der Weri et les Lairesse montaient à 3 ou 4,000 florins !
FABRITIUS. 174
rement charpenté, des arcades sourcilières profondes, la bouche grossière , les lèvres fortes et mouvantes, petite moustache et petite mouche, le menton carré et solide. La chemise ouverte laisse voir le cou et une poitrine velue. Veste brun-savoyard. Le fond, nettoyé de ses repeints, est d’un verdâtre assez clair maintenant.
Caractère, touche, couleur, tout en est sauvage et fait songer à Ribera, à Murillo dans sa manière ferme, presque autant qu'à Rembrandt. Le Rembrandt qui peut-être ressemble le plus, comme couleur et comme exécution, à cette vaillante étude peinte d’après nature, est la Jeune fille à la fenêtre (Girl at a window) de Dulwich Gallery, datée de 1645. Serait-ce verscette époque-là que Fabritius travaillait chez Rembrandt?
Tout reste à deviner sur ce Fabritius, qui ne s’appelait point Carel mais Beruart, et qui n’est point mort en 1654 ! à l'explosion du magasin à poudre de Delft, puisqu'il a daté un tableau de 1669. Si un Carel Fabritius est mort à Delft en 1654, ce n’est point notre Fabritius, le prodigieux imitateur de Rembrandt. Il faudra pourtant débrouiller cette dualité du Carel et du Bernart, du peintre mort dans le désastre de Delft et du peintre qui travaillait encore
1 Dans son nouveau catalogue de 1859, M. J. A. Lamme applique à son Fabritius, qui est bien assurément le Bernart du musée de Francfort et de la collection Camberlyn, les dates 1624-1654 du Carel d'Immerzeel,
en 1669. L'auteur du portrait rembranesque au musée de Rotterdam vaut la peine qu’on fasse pour lui ce que nous faisons, depuis quelques années déjà, pour van der Meer de Delft, qui justement est censé élève de Carel Fabritius : qu’on recherche ses œuvres, qu'on les authentique, et qu'on ressuscite sa personnalité.
Combien donc peut-on citer aujourd’hui de Fabritius? les deux de Francfort-sur-Mein : portrait de jeune homme avec chapeau rond et manteau rouge, signé B. Fabritius 1650, et la Naissance de Jean- Baptiste, signé Bernart Fabritius 1669 ; — le Go- Lath de la collection Camberlyn à Bruxelles, signé B. Fabritius 1657 (ou 59); — ce portrait de Rotterdam, signé Fabritius, sans initiale de prénom et sans date; — le portrait d'homme, de la galerie Suermondt à Aix-la-Chapelle (n° 39 du catalogue), sans signature ni date; — le Saint Pierre dans la maison de Cornelius, de l’ancienne galerie de Salzdahlum ! (ou Salzthal), aujourd’hui au musée de Brunswick, n° 57, sous le nom de Carl Fabritius; — la Présentation au temple, cataloguée Carl Fabritius, avec la date 4668, dans la notice (1857) de la galerie royale de Christianborg à Copenhague ; sans garantie de notre
1 Dans le Catalogue de la calerie ducale de Salsthalen (sic), par C. N. Eberlein, Brunswic, 1776, il v a même deux Fabritius : Saint Pierre — et un « buste de jeune homme en cuirasse, et avec un casque sur la tête, Toile. L. 4 pied 9 pouces. H. 2 pieds. »
FABRITIUS, 173
part, car nous n'avons pas visité cette galerie; — ajoutons pour mémoire ‘ le Chasseur en repos, gravé dansles Annales du Musée, de Landon (t. IV, pl. 59), comme étant de Xarle Fabritius de Delft, À en juger par la mauvaise gravure du Musée Landon, cette peinture semble être, en effet, du disciple de Rembrandt; qu’est-elle devenue?
Suivant nous, il faut ajouter aussi l’Æérodiade recevant la tête de saint Jean-Baptiste, attribuée maintenant à Drost au musée d'Amsterdam (ne 69), après avoir été attribuée longtemps à Rembrandt luimême. Nous n'avons point contesté cette attribution à Drost dans notre premier volume des Musées de la Hollande (p. 31), ne connaissant guère alors ni Drost, ni Fabritius. Depuis, ayant comparé cette Hérodiade à la Madeleine du musée de Cassel, le seul Drost peut-être qui soit bien authentique ?, — la comparant aussi aux autres Fabritius incontestables,
1 Pour mémoire aussi : dans le catalogue de la collection Hausmann (1831), achetée depuis par le roi de Hanovre, on attribuait à « C. Fabritius, élève de Rembrandt, » un Zncendie de ville (n° 441), qui ne se retrouve plus dans le nouveau catalogue de 4857. J'ai vu récemment cette collection et je n’y ai point remarqué de Fabritius. Cet Incendie de ville serait-il le tableau attribué aujourd’hui à Daniel van Heil et portant précisément le même numéro 141 ?
2 Les deux tableaux du musée de Dresde, n°5 4256 et 4257, un Vieillard faisant lire un petit garçon et Argus et Mercure, catalogués « Gerhard Drost, élève de Rembrandt, et vivant vers 4670, » ne se rapprochent pas beaucoup de Rembrandt, et,
nous avons acquis la conviction que la terrible peinture du musée d'Amsterdam est de l’auteur du rude portrait de Rotterdam.
Le rédatteur du catalogue d'Amsterdam, M. Dubourcq, et le conservateur de la galerie, M. Engelberts, ont bien voulu faire décrocher cette grande toile et l’examiner avec nous, pour y chercher quelque signature ou monogramme. Nous n'avons rien aperçu, c'est vrai. Le tableau ayant été autrefois accepté comme Rembrandt, la marque a pu être effacée, et cette absence de signature ne contrarie point notre attribution.
Voici un rapprochement qui nous vient en aide : on rencontre dans les catalogues de Gerard Hoet une demi-douzaine de Fabritius, et le premier qui passe en vente à Amsterdam, à la vente précisément de van der Meer de Delft, en 1696, c'est — la Dé collation de saint Jean. I est regrettable que le catalogue ne donne ni mesure ni description. Mais cependant cette identité du sujet — et mème le titre plus juste — porte à croire que le tableau du musée d'Amsterdam doit être le Fabritius de la vente de 4696, outre que les analogies de style, de pâte et de couleur, désignent Fabritius plutôt que Drost, dont le nom fut substitué légèrement à celui de
ee qui est singulier, ils ne se ressemblent même point l’un à Fautre. lis n’ont d’ailleurs ni signature, ni marque quelconque, qui puissent aider à constater leur authenticité,
FABRITIUS. 175
Rembrandt, sur une simple fantaisie très-hasardeuse de feu Brondgeest l’expert, lors de la révision du catalogue, il y a quelques années seulement *,
Il serait curieux que ce tableau, officiellement baptisé Rembrandt dans les anciens catalogues du musée d'Amsterdam, tout comme notre portrait d'homme a été baptisé Rembrandt dans le premier catalogue du musée de Rotterdam, finit encore par être reconnu Fabritius. Peut-être y découvrira-t on aussi sous le cadre quelque griffonnage gravé du manche de la brosse!
Si notre supposition vient à être justifiée, on devra inférer, de l'attribution à Bernart Fabritius, qu'il travaillait chez Rembrandt vers 1638, car la vieille femme à gauche du bourreau de saint Jean est le même modèle que la vieille Rebecca du tableau de Flinck, daté 1638, Zsaac bénissant Jacob. Fabritius ne serait donc pas né en 1624, date de naissance appliquée par Immerzeel à son Carel censé disparu dans la fumée de la poudre en 1654.
Smith mentionne Drost parmi les élèves ou imitateurs de Rembrandt, mais point Fabritius, et il ne
1 Dans les Recherches et indications, ajoutées par M. Armengaud à la biographie de Rembrandt par M. Charles Blanc (Histoire des peintres de toutes les écoles, sans date), on compte encore cette Décollation de saint Jean parmi les Rembrandt du musée d'Amsterdam, Smith lui-même l’a cataloguée (n° 420) comme original , mais sans lavoir vue et seulement d’après la gravure de Claessens (« described from the print »).
semble pas qu'il l'ait connu, car certainement il l'aurait cité.
Si quelqu'un a vu d’autres Fabritius que ceux susindiqués, nous faisons ici le même appel que nous fimes, à propos de van der Meer de Delft, dans notre travail sur la galerie d’Arenberg, et qui produisit à la publicité un tableau de plus à ajouter au catalogue de van der Meer. Quelques Fabritius de plus, mis en lumière, renseigneraient sans doute sur la biographie ! de cet habile contrefacteur de Rembrandt.
Goverr Frinxck. — La commission du musée à
1 À notre avis, c’est par l'étude des œuvres, qu’on peut obtenir les éclaircissements sur les biographies de peintres peu connus, Toutes les spéculations d’après de vieux textes ne mènent à rien, et augmentent même souvent la confusion. C’est ainsi que M. Kramm, d'Utrecht, le très-savant continuateur d’Immerzeel, embrouille encore plus qu'auparavant les Fabritius dans son nouveau Dictionnaire biographique des artistes (en cours de publication à Amsterdam). Il distingue quatre Fabritius :
1° Fabritius (sans prénom), avec les tableaux portés à ce Fabritius tout court (entre autres la Décollation de saint Jean, — du musée d'Amsterdam?) dans les catalogues de Gerard Hoet.
20 Johan Fabritius, censé auteur d’un tableau vendu à La Haye, en 1765 (Catalogues publiés par Terwesten, à [a suite des deux volumes de Gerard Hoet).
3° Le Karl d’Immerzeel, dont Samuel van Hoogstraeten parle aussi dans /nleidung tot de Hoogeschool der schilderkunst (Introduction à la haute école de l’art de peindre), Rotterdam, 4678, pag. 274. Fiorillo l’apprécie très-bien,
GOVERT FLINCK. 177
acheté en 1854 un très-beau Flinck, du meilleur temps, d’une conservation parfaite et d’une proportion assez rare, avec deux petites figures entières, de la grandeur des figures habituelles du Poussin, à peu près. Une femme en noir est assise sur un tertre, au pied d’un arbre. Elle donne affectueusement la maïn à un homme debout, costumé de noir. Au premier plan, des terrains jaunâtres. Pour fond,
suivant M. Kramm, qui vante « le beau tableau pris par les armées françaises, et catalogué dans le Musée Napoléon, n° 305: Saint Pierre dans la maison de Cornelius » c’est le tableau du musée de Brunswick, mentionné ci-dessus). A co Karl, M. Kramm rapporte un paysage du musée de Vienne, parfaitement catalogué (édition de 4855), et à bon droit : « Ailian Fabritius, paysagiste allemand, qui vivait à Dresde vers 4660, » et dont le musée de Darmstadt enregistre aussi un paysage.
4° Martinus Fabritius, originaire de Frise, qui a signé un tableau : Martinus Fabritius, Frysius inventor et pintit, Ao 1617. Et peut-être, ajoute M. Kramm, serait-ce à ce Martinus qu’appartiennent les tableaux du Fabritius sans prénom, dans les catalogues de Gerard Hoet,
C’est tout. Et le Bernart Fabritius du musée de Francfort n’est point mentionné.
Cependant, autant qu’on peut le deviner par les œuvres, le Fabritius sans prénom, le Johan de Terwesten et le Karel d’Immerzeel ne font à eux trois qu’un seul et même peintre : Bernart — puisqu'il a signé de ce prénom ses tableaux de Francfort et de la collection Camberlyn—Fabritius, l'élève de Rembrandt et l’auteur du portrait d'homme au musée de Rotterdam. Restent ensuite le Martinus de 4647, que je ne connais point, et le Kilian, qui est allemand,
un paysage avec des arbres à gauche et des maisons à droite dans le lointain.
Ce sont des portraits, élégants de tournure et vivants de physionomie. L'influence de Rembrandt y est dominante comme naturel et simplicité, comme pratique libre et puissance de couleur. Aussi Je tableau est-il signé : G. Flinck, 1646.
Le disciple avait quitté le maître depuis quelques années seulement, mais il était déjà célèbre, et ses œuvres recommandables sont de cette période, par exemple ses tableaux d’arquebusiers, conservés à Amsterdam, salle du bourgmestre à l'hôtel de ville (daté 1642), au Cabinet de curiosités (daté 1645), et au musée (daté 1648). Dans leurs poésies, Vondel, dont il a fait plusieurs portraits, et Jan Vos vanaient son talent. IL était lié avec les principaux personnages d'Amsterdam, qu'il avait sans doute connus chez Rembrandt, avec Uitenbogaard et Jan Six entre autres. Bientôt même, reçu bourgeois d'Amsterdam (1652) et marié à la fille d’un ancien directeur de la Compagnie des Indes orientales (1656), il mena une grande existence, et il réunit de précieuses collections de marbres antiques, de tableaux et d'objets d'art. Par malheur, en collectionnant ses tableaux italiens, le goût italien l'avait pris, et sa dernière manière touche au pastiche des Bolonais. Le vrai Flinck hollandais ne dure guère que dix ans, de 1640 à 1650.
Deux portrails en buste et de grandeur naturelle