GERARD DOV
GerarD Dov et ses continuateurs. — Passons à la petite école bâtarde, issue de la première manière de Rembrandt, et qui lui ressemble si peu, et qui aboutit à être précisément son antithèse.
Il se trouve que le Gerard Dov du musée de Rotterdam est d’une facture assez large, de cette qualité que nous avons signalée dans un tableau du musée d'Amsterdam, où Gerard Dov a illustré de figurines un paysage de Berchem. On estime davantage, bien à tort, son style maigre et ses ouvrages qu'il faut examiner à la loupe.
La jeune Dentelière de Rotterdam, vue presque jusqu'aux pieds, est assise sur une chaise, de trois quarts à droite, son métier à dentelle sur ses genoux. Gentille cornette sur la tête, modeste guimpe au cou, manches jaunes, jupon rosâtre. Point d'accessoires ; un fond gris uni, très-fin de ton , ainsi que les couleurs du costume. Les petites mains qui travaillent et la tête sont bien modelées, d’un pinceau froid, mais pas trop pointu. Sur le métier à dentelle est la signature : Gpov, le nom, en petites capitales, accolé, comme d'ordinaire, au G, grande capitale, du prénom. Quoique ce tableau soit un peu frotté, c'est assurément un des petits trésors de la galerie.
Nous avons aussi un portrait de Gerard par un de ses imitateurs, Dominicus van Tol, œuvre notable pour ce petit peintre : Gerard, tout jeune, moustache naissante, longs cheveux blond-châtain, est accoudé à une fenêtre qui forme une espèce de niche ou d’en-
cadrement, selon les habitudes de cette école. Sa main est posée sur une tête de mort. Il porte un chapeau noir et un costume violet. Tourné de trois quarts à droite, il se dessine sur un ample rideau vert bleuté, qui pend dans l’intérieur de la niche, masque le fond et laisse seulement apercevoir, par une ouverture, au delà de quelques degrés, l’intérieur d'un atelier vide. Sous l'appui de la fenêtre, un bas relief d'enfants jouant avec des chèvres.
Il se pourrait que l'original de ce portrait fût de Gerard lui-même, et je crois me rappeler qu'il est gravé comme tel : van Tol n’a pas dû connaître le Gerard de vingt ans. Mais, simplement à titre de reproduction, cette jolie petite image est encore intéressante, puisqu'elle représente un célèbre artiste.
Deux autres van Tol se font pendants : un Vieillard qui allume sa pipe dans un réchaud , et une Vieille femme qui achète un hareng ; tous deux également encadrés dans une niche fenestrale; pastiches assez heureux de Gerard Dov, quoique froids et mesquins.
À Frans van Mieris le vieux est attribué un mauvais petit tableau qu'on doit restituer à son fils Willem : Vieillard faisant des mines à une jeune femme vêtue de satin.
De la secte de Gerard Dov, viennent encore Godfried Schalcken, un portrait d'homme et un Moine en prière ,;—Matthijs VNeveu, un Bonhomme avec sa pipe, assis près d’une table; — Karel de Moor, une grande Fuite en Égypte et une Offrande ;— B. Mat-
PIETER LASTMAN. 191 ton , un Ærmile. — Tout cela est bète et commun. Arie de Vois tient aussi, indirectement, à cette école, mais parfois, du moins, il se rappelle les enseignements de van den Tempel, qui fut un de ses maîtres. Son petit portrait d'homme vaut à peu près ceux du vieux Mieris, qui avait aussi étudié chez van den Tempel, et il se rapproche presque de Metsu. L'homme, de trois quarts à gauche, tête nue, cheveux bruns, séparés sur le front et tombant sur les épaules, cravate blanche négligemment nouée au cou,‘pourpoint brun à larges manches, est d’une physionomie très-éveillée et très-fine. Signé, sur le fond gris neutre : AD Vors, les trois grandes lettres en monogramme.
Prerer Lasrman. — Après les disciples de Rembrandt, un de ses maîtres, Lastman, qui subit, lui aussi , l'influence de son ancien élève, quant à l’eauforte, sinon quant à la peinture. Son eau-forte de Juda et Thamar dans un paysage (Bartsch 74), signée de son monogramme PL (le P sur le jambage vertical de l'L), n'est-elle pas tout à fait rembranesque comme style, comme maniement de la pointe et comme effet ?
Vraiment ce fut la conversion la plus étonnante, opérée par la magie de Rembrandt, que celle de ce pur académiste, formé chez les Romains et les Bolonais. Lastman avait deviné le style de l’école de David deux siècles à l'avance. Il fut moins le précurseur
de Rembrandt que de Guérin. Rembrandt ne trouva rien à prendre de lui, si ce n’est peut-être une certaine initiation à la dégradation des ombres. Il avait cependant quelques peintures de Lastman dans sa collection inventoriée en 1656.
Lastman a été le maître de Rembrandt, comme Guérin a été le maître de Géricault et d'Eugène Delacroix.
On rencontre assez souvent des tableaux de Lastman dans les Catalogues de Hoct à des ventes de 1693, 4695, etc., où ils ne se vendaient pas cher, quoique la peinture prétentieuse fût alors en faveur, mais Lastman était trop sévère pour les adorateurs du chevalier van der Werff. Aujourd’hui ses œuvres ont presque disparu et, parmi les musées de l’Europe, il n’y a guère que Berlin et Brunswick qui en possèdent : Berlin, deux, de petite proportion, et signées du monogramme : le Baptème du Maure, daté 1608, et le Repos de la Sainte Famille durant sa fuite en Égypte; — Brunswick, trois, provenant de l’ancienne galerie de Salzthal : un Massacre des Innocents, Ulysse et Nausicaa, daté 1609, avec le monogramme, et David dans le temple, signé : Pietro Lastman 1613. Que ce Pietro va bien au maître de Rembrandt! — Dans la collection Moltke à Copenhague, on trouve encore un Tobie, signé et daté 1618.
Sur les quatre musées hollandais, le musée de Rotterdam est le seul qui ait sauvé un Lastman : Composition historique de trois figures. Froïde imi-
MIEREVELT. 193
tation des Italiens, comme ses autres tableaux de Berlin et de Brunswick.
Dans les collections particulières de la Hollande, aucun Lastman dont j'aie souvenir.
Les rrÉcUuRSEURS.— Pendant que Lastman et bien d’autres, à la fin du seizième siècle et au commen- . cement du dix-septième, allaient encore étudier l’art en Italie, il s'était déjà formé en Hollande un art indigène, par la vertu de la révolution qui avait donné au pays la liberté.
La pléiade de ces précurseurs de la grande école qui illustre le milieu du dix-septième siècle est remarquable au musée de Rotterdam : Mierevelt, Moreelse, van Ravestein, Frans Hals, et aussi Gerard Honthorst, et aussi un excellent artiste que nous n'avons pas eu encore occasion d'étudier, car il n’a point de tableaux dans les autres musées hollandais, sauf un sujet satirique, très-mal placé au musée d'Amsterdam , — Esaias van de Velde , oncle d’Adriaan et de Willem le jeune.
Mrergvezr est l’auteur d’un beau portrait du chcvalier Albert Joachimi, ambassadeur en Angleterre, — et d’un portrait d'homme avec les armoiries de la famille Heeckeren ; — on lui attribue aussi un Philippe de Nassau, dont l'authenticité n’est pas incontestable,
Mais je ne connais pas de galerie où l’on puisse
mieux qu'à Rotterdam apprécier Mor£eLse : il y est au grand complet, sept portraits, dont un en pied, trois sujets religieux et deux Bergères.
Le portrait en pied, donné récemment au musée par M. Ebeling, représente J. P. Coen, gouverneur général des Indes hollandaises, le fondateur de Batavia. Debout, de grandeur naturelle, fièrement tourné, avec le superbe costume du temps. Large exécution, ferme et sobre. C’est de la force des grands maîtres dans le portrait : plus grave que van Dyck, mâle comme le Caravaggio. Un chef-d'œuvre de ce peintre secondaire sans doute, mais qui avait été à la bonne école de Mierevelt, et qui vivait à une époque de vrais hommes, — de grands hommes dont le caractère se traduisait dans leur désinvolture et leur physionomie, — et qui était lui-même un homme assez considérable dans sa ville d’Utrecht, comme membre du conseil civique. Peintre, magistrat municipal, il fut encore architecte, et une des portes d’Utrecht a été construite d’après ses dessins. Peut-être même a-t-il été graveur? — Point de signature sur ce beau portrait de Coen.
Jan van Olden Barnevelt est là aussi en buste. De sa femme, Maria d'Utrecht, Moreclse à fait également un portrait, daté 1615 et conservé au musée d'Amsterdam. Un portrait de guerrier, — un Jeune homme devant une table à tapis turc, sur laquelle est un livre, sont encore de sa bonne facture. Puis
un excellent portrait de femme, une plume à la
JAN VAN RAVESTEIN. 195
main, et deux portraits de jeunes femmes. Puis deux Saintes Famalles, dont une au centre d’un médaillon entouré d’une guirlande de fruits peints par Adriaen van Utrecht, et une Madone avec l'enfant Jésus. Enfin, les Bergères qu'affectionnait Moreelse. Une de ces fraiches campagnardes est coiffée d'un echapeau de paille, couronné de fleurs; l’autre, en petit, tient à la main une branche de rosier.
Nous n'avons encore rencontré Jan van Raves- TEIN qu'au musée d'Amsterdam, — deux portraits ordinaires ; il n’a rien au musée de La Haye ni au musée van der Hoop. Il n’est pas moins rare dans les musées de l'Europe. Rien au Louvre, et son nom ne paraît même pas dans tout le cours du catalogue; rien à Madrid ni en Italie; rien au musée de Vienne. À Munich, deux portraits; à Gotha, un buste d'homme; à Berlin, un beau portrait d'homme ; à la galerie royale de Christianborg (Copenhague), un portrait de jeune homme. Mais, à Brunswick, il a un chef-d'œuvre : Famille hollandaise, de dix personnes, le père, la mère, trois fils et cinq filles, de grandeur naturelle et jusqu'aux genoux; la toile a plus de 7 pieds de large sur 5 de haut. Cela va de pair avec les meilleures peintures et se tiendrait ferme à côté de Hals et même de Rembrandt.
Arnold, fils et élève de Jan, a aussi deux bons portraits au musée de Cassel.
Plusieurs fois nous avons mentionné les superbes
compositions de Jan à l'hôtel de ville de La Haye. Là, en effet, on le voit dans toute sa puissance sévère et magistrale. Là, c'est le peintre civique, expression de la Hollande nouvellement régénérée après son alfranchissement.
Frans Hals, qui aimait le mouvement et l'éclat des armes, excella surtout à représenter les arquebusiers avec leurs écharpes multicolores, leurs chapeaux empanachés, leurs étendards flottants. Jan van Ravestein est le traducteur des assemblées municipales, où de graves citoyens, {out en noir, assis autour d’une table, règlent tranquillement les affaires du pays.
Il à fait aussi cependant, et avec une égale supériorité, des compagnies de la garde bourgeoise. A La Haye même, sur ses quatre grands tableaux de l'hôtel de ville, deux représentent des arquebusiers : l'un, six officiers de la compagnie du drapeau blanc; chaque compagnie avait ses couleurs; — l’autre, vingt-cinq arquebusiers, y compris les chefs; il est signé : Z V Ravestein, les trois capitales accolées en monogramme, et daté 1610 '. L’un et l’autre viennent du Tir nommé le Nouveau Doele.
Le troisième tableau — le grand chef-d'œuvre — 15 à 20 pieds de large sur 8 de haut — représente
1 Immerzeel donne la date 1616. Nous avons lu 4610. Y aurait-il un trait prolongé au-dessus du © pour faire un 6? C'est à vérifier.
JAN VAN RAVESTEIN. 197 vingt-six membres du Magistrat de la ville (conseil municipal), assis à la table de délibération. Ils portent le rigide et noble costume du seizième siècle, dont la mode continuait encore au commencement du dix-septième (le tableau est de 1618) : chapeaux noirs à haute forme et à bord assez étroit, fraises empesées et droites, avec broderies et dentelures, des pourpoints noirs.
Il faut dire son sentiment : Dans cette peinture, Ravestein est plus fort que van der Helst, dont l'hôtel de ville de La Haye possède aussi une œuvre capitale et très-belle, avec seize personnages en pied.
Le quatrième Ravestein est encore une assemblée du Conseil de ville : quinze hommes, à mi-corps, autour d’une table à tapis vert et se dessinant sur un fond vert, avec leurs vêtements noirs et leurs grands chapeaux. L'harmonie de ces noirs et de ces verts, les seules couleurs du tableau, sauf les tons de chair, est surprenante. Le coloriste s’est tourmenté de son effet, peut-être en songeant au jeune peintre d'Amsterdam qui venait de se révéler dans la Lecon d'anatomie, et qui menaçait d'effacer les vieux maîtres illustres. Rembrandt faisait déjà du bruit en 1636, date inscrite à la suite d’une signature en toutes lettres : Joannes V (ou À?) Ravestein. Aurait-il aussi influencé Ravestein, comme il a certainement influencé Frans Hals ?
Jan van Raveslein commençait à être vieux en
1636, — cinquante-quatre ans, — mais cependant il a vécu longtemps encore, et sa signature se rencontre au bas d’une pièce de 1655, où les £unstsclulders (peintres d'art) et autres artistes demandent à la Régence de la ville (Stadregering) leur séparation d'avec les Æ/adschilders (peintres barbouilleurs), admis avec eux jusque-là dans la gilde de Saint-Luc. Il paraît que Ravestein mourut peu après, en 1657, à ce qu'on dit.
Le musée de Rotterdam possède deux portraits de lui : un buste d'homme avec une chaîne d’or au cou, et un autre buste d'homme avec un ample col à guipures. Ils pourraient figurer partout, entre des van Dyck et des Tintoret, comme une sorte de milieu entre ces deux maîtres si différents.
Le catalogue attribue aussi à Jan van Ravestein un Intérieur, avec une femme et un jeune garçon près d'un berceau, et un homine qui fume sa pipe contre la cheminée. Je m'étonne de n'avoir aucun souvenir de ce tableau, dont le sujet est singulier pour l’auteur, et qui mériterait d’être étudié. On peut d’ailleurs s'en fier généralement à M. Lamme, aussi consciencieux qu'il est éclairé.
Quel bijou que le petit Frans Has! Ce hardi brosseur de larges compositions patriotiques, comme celles des hôtels de ville d'Amsterdam et de Haarlem, ou de vaillants portraits en pied, comme celui du musée de Brunswick, peinture étrange et gran-