‹ Musées de la HollandeChapitre 58 sur 72 · GERARD HONTHORST · texte numérisé non relu

GERARD HONTHORST

dam : nous l’intitulerons le Tête-à-tête; composition dans le genre de celles que Terburg, Metsu, Pieter de Hooch peignirent en petit, — mais avec des figures de grandeur naturelle, coupées aux genoux. 3 pieds de large sur 3 pieds et demi de haut.

Deux personnages seulement: un gentilhomme en costume militaire et sa maîtresse. Il est assis, de face, le bras gauche accoudé à une table couverte d’un tapis vert sur laquelle sont des fruits, un beau vase en métal, et son sabre. Il a un pourpoint en chamois gris-glacé, un col rabattu à riches guipures, des hautsde-chausses rouges et des bottes molles. Il s’est mis à l'aise, jambes écartées, chemise entr’ouverte sur la poitrine, la main droite appuyée sur sa cuisse; de l'autre main il tient une coupe pleine, et il lève sa tète un peu fatiguée et ses yeux tendres vers la jeune femme debout, qui s'appuie sur son épaule et se penche en lui présentant une pipe. Elle aussi n’est pas très-soigneusement ficelée : le corsage est desserré, la gorge mi-nue. Qu'elle est gentille avec son bonnet blanc et sa pèlerine blanche! Pardonnons-leur tout ce sans-façon, puisqu'ils s’aiment.

qui possède six tableaux de Gerard Honthorst, et au musée : de Dresde, qui en à quatre; un cinquième tableau que le catalogue de Dresde attribue encore à Gerard Honthorst et qui précédemment avait été attribué à Rembrandt, puis à Ferdinand Bol, la Fille du Pharaon trouvant le petit Moise, est de Pieter de Grebber et porte même le monogramme de ce maitre.

Je ne sais pas si le tableau a une signature et une date, mais il doit être antérieur à l’émigration de Gerard. C’est franc de tournure et d'exécution, trèscorrect de dessin, fort et simple dans la couleur. C'est peint par larges plans, comme peignait Frans Hals, mais sans emportement. Plus tard, Govert Flinck, dans ses figures d’arquebusiers, aura quelquefois de l'analogie avec ce style primitif de Honthorst.

Une autre peinture de Honthorst : Guerrier assis devant une table et aliumant sa pipe à une lampe, est de la période italienne et rappelle un peu le Caravaggio.— Un petit portrait d'homme à barbe grise porte le monogramme GHE accolés, et une date 164., le dernier chiffre illisible.

Mais il faut encore voir Gerard Honthorst dans un superbe portrait d'homme à mi-corps, de trois quarts à droite, une main sur la hanche, l’autre, tenant des gants, appuyée en avant sur une table. Pourpoint noir, fraise à larges tuyaux. La tête, à cheveux courts et à barbe rousse, est énergiquement accentuée, dans un type qui rappelle les rudes traits de Michel-Ange. On dirait un de ces fiers portraits qu'Antonie Mor sculptait sur la toile.

Honthorst est rarement de cette force-là. On le trouve froid, vide, assez vulgaire, dans ses nombreux portraits ‘ au Pavillon du bois à La Haye, et dans

t Gerard Honthorst a fait aussi un grand nombre Ge portraits et de compositions de toute sorte en Angleterre, où il

ses compositions à la Salle d'Orange. Peut-être plusieurs de ces portraits sont-ils de Willem et non de Gerard; les deux frères ont beaucoup peint en collaboration.

Le musée de Rotterdam possède aussi un grand portrait en pied, par ce Willem : Maria , femme de Guillaume IT, prince d'Orange, debout, de trois quarts à droite, sur un balcon, en robe jaune à queue. Les mains sont très-belles. La figure se dessine sur un fond de ciel.

La nombreuse famille des van de Velde est probablement originaire de Haarlem, et, suivant van Eynden, Esaias van DE V£Lne était — probablement — fils d’un célèbre maître d'écriture, cité par Schrevelius dans son Æarlemias. Cela expliquerait comment Willem van de Velde le vieux, — frère d'Esaias, toujours probablement, — étant fils de calligraphe, dessinait de préférence à la plume avec une facilité et une habilité si merveilleuses. Willem le vieux cependant était né à Leyde, à ce qu’on dit, Esaias aussi, et même aussi le troisième frère Jan. D'après Walpole, il y avait encore un quatrième frère, Cornelius van de Velde, peintre de marinés comme les Willem père et fils, et qui fut employé en Angleterre par Charles IT.

resta longtemps et où il fut le peintre attitré de la reine de Bohême, fille de Jacques [°r,

La date supposée de la naissance d’Esaias est 4597; mais peut-être est-il né plus tôt, car une de ses eaux-fortes est datée, je crois, de 1644 JL est vrai qu'il a pu graver à l’âge de dix-sept ans, puisque son neveu Adriaan a bien gravé à l’âge de quatorze ans?. Ce qui est sûr, c’est que son talent était tout formé avant 1620.

J'ai sous les yeux un paysage d'hiver, peint sur un disque de bois, de 48 centimètres, et signé E. V, Veoe 1619. Ce petit chef-d'œuvre, appartenant à mon ami M. Charles De Brou, contient une centaine de figurines, la plupart microscopiques, dispersées sur la glace d’une rivière, patineurs et promeneurs. Il a beaucoup d’analogie avec les deux petits tableaux d’Adriaan van der Venne dans la galerie Suermondt, et aussi avec les deux petits van Goïjen de la même galerie. Les van der Venne sont de 1614, les van Goijen de 1620. Voilà, pour la peinture dite de genre et pour le paysage, les précurseurs, les véritables initiateurs de la spirituelle et charmante école qui brilla au milieu du dix-septième siècle.

Les tableaux d’Esaias van de Velde sont devenus très-rares, quoiqu'il en ait passé un certain nombre dans les ventes hollandaises dont Hoet et Terwesten ont publié les catalogues. On n’en citerait pas une

1 Huber et Rost ne citent que quatre de ses eaux-fortes,

non datées, paysages, dont deux portent les initiales EVV. ? Voir la note à la p.91,

demi-douzaine dans tous les musées de l’Europe : à Brunswick, un Combat de cavaliers, signé E. Velde, ct provenant de l’ancienne galerie de Salzthalum ‘; — à Vienne, un Combat de cavalerie, sans signature ; — dans la galerie Moltke, à Copenhague, un paysage signé et daté 1620. Nous en avons vu quelques autres encore dans des collections particulières : grand hasard! Aussi le maître, presque inconnu, ne compte-t-il guère dans l’école hollandaise, bien qu'il soit un artiste extrêmement distingué, non-seulement comme inventeur mais aussi comme fin coloriste, comme dessinateur très-élégant, d’une touche adroite et sûre.

Le musée de Rotterdam a deux tableaux de lui :

Un Zncendie de village, la nuit, avec quantité de figurines à pied et à cheval, signé E v VELDE, 1623. Van der Poel, dont on ne sait point les origines, sort un peu de là sans doute; du moins, ses Incendies nocturnes, qu'il a si souvent répétés, sont une imitation flagrante de ce tableau d'Esaias, qui d’ailleurs a beaucoup souffert et semble tapoté par des restaurations.

Un Cavalier sur cheval qui se cabre. Ce gentilhomme en costume espagnol, chapeau à grandes ailes, manteau gris, hautes bottes molles, est vu de

1 Le catalogue de Satzthalum ; par Eberlein, enregistre un second Esaias qui ne se retrouve plus à Brunswick : Paysage, ayec une forêt où des voleurs attaquent un carosse (sic).

dos, un peu tourné à droite, faisant une claire silhouette sur un fond de ciel argentin, dans les tons de Velazquez et de van Dyck, avec un horizon perdu et rectiligne. Les terrains du premier plan, que foulent les pieds solides du beau cheval couleur chamois, sont largement et sobrement frottés, comme dans une peinture monumentale, C’est ce qui donne tant de grandeur et de relief à cette figure équestre, modelée et mouvementée sur un panneau de 38 centimètres | Elle rappeile beaucoup, par l'élégance de la désinvolture et la liberté magistrale de l’exécution, une adorable étude de van Dyck à Buckingham Palace ‘ : trois cavaliers , le même modèle vivement esquissé par devant, par derrière et de côté. Et, comme ce van Dyck ressemble à un Velazquez, voilà décidément notre Esaias en noble camaraderie.

Oui, c'est un très-brave peintre qu'Esaias van de Velde, et, pour renseignement sur lui, nous recommandons ce petit tableau égaré dans l'angle d’une première salle du musée de Rotterdam.

Là aussi, tout auprès, est une Vue de rivière, attribuée à Hendrik van Avercamp, surnommé le Muet de Kampen, autre avant-coureur des petits maîtres hollandais, et dont avons nous parlé dans la Galerie Suermondt, où l’on voit un de ses bons tableaux; celui du musée de Rotterdam est entiè-

1 N° 60 du catalogue publié par W. Bürger, dans la Revuc universelle des Arts, novembre 1858,

VAN GOLJEN. 207 rement perdu et dénaturé, — s’il a été de lui jadis. Esaias van de Velde pourrait bien s'être un peu développé sous l’iniluence du grand Frans Hals; si l'on ne peut assurer qu'il ait étudié dans sa jeunesse à Haarlem, du moins il y demeurait en 4626. IL a de Frans Hals beaucoup de qualités : la hardiesse et la vivacité de la touche, la tournure cavalière, même les tons de couleur dans des jaunes verdâtres. IL à transmis cela, en diminutif, aux deux Palamedes, qui continuèrent ses Chocs de cavaliers et ses Pillages de hameaux. Mais il est aussi le générateur d'une succession d'artistes plus renommés. On dit qu'il a été un des maîtres de van Goijen, qui, en effet, lui ressemble beaucoup. Et n'est-ce pas van Goijen qui enfanta Salomon van Ruijsdael ? et Salomon genuit Jacob, et Hobbema est Le frère de Jacob van Ruijsdael, et tous deux sont les pères d’une foule de paysagistes qui remplissent la fin du dixseptième siècle. — Généalogie glorieuse dont Esaias est le premier chainon.

Van GoueEx devait être à peu près du même âge qu'Esaias, car il est né, presque certainement, en 1596. Peut-être fut-il seulement son compagnon , comme Adriaan van Ostade avec Brouwer. Dès 1620, ils ont beaucoup d’analogies ensemble. En 1630, nous les retrouvons tous deux habitant Leyde, où Esaias mourut en 1648. Van Goïjen eut la chance de travailler bien plus longtemps : de 1650 à 1660,

il fait encore d'excellente peinture, plus corsée même que dans ses premiers temps; à son tour 1l était excité par ceux qu’il avait lancés dans l’art; témoin un vigoureux paysage de la collection Dubus de Gisignies à Bruxelles, daté 1655, et quelques autres tableaux de cette période, dans les collections de Kat et Dupper, à Dordrecht; on les prendrait presque pour des Ruijsdael. En 1664, il peignait une Vue d'hiver, animée de figurines par J. Steen, son gendre et signée de leurs deux noms, suivant, van Eynden qui la possédait. C’est seulement en 1666 qu'il mourut, et non pas en 1656, date inscrite par M. Villot dans son catalogue du Louvre, et aussi dans les catalogues de Berlin, de Dresde, de Vienne, même de Rotterdam, même dans l'excellent catalogue d'Amsterdam.

Deux Vues de rivière, par van Goïjen, au musée de Rotterdam : l’une, assez grande, avec une digue et un village aux plans éloignés, n’a rien de notable ; l’autre, 1 pied de haut seulement, est de sa belle manière. L'eau, les bateaux, le ciel, tout s’harmonise dans une gamme simple, mais vigoureuse, qu'on remarque souvent chez les Ruijsdael. Le tableau, signé du monogramme VG. accolés, porte la date 1643 : Salomon était déjà un habile paysagiste, mais Jacob n’était encore qu'un écolier.

Van Goijen signait le plus souvent de ce simple monograinine V G., ième les œuvres dont it devait être fier, comme le paysage du musée de Vienne,

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peint en collaboration avec Philips Wouwerman. Quand il écrit son nom en toutes lettres, il ne met parfois qu’un seul À et point de 7. Cependant le n° 184 du Louvre serait signé avec un 7, selon le catalogue, qui doit avoir omis deux points sur son y, pour faire ij. Le vrai nom est d’ailleurs van Goijen, et le peintre a signé ainsi, au musée de Berlin, un beau petit paysage, daté 1636.

Herman Saftleven , élève de van Goïjen, et Jan van Bunnik, d'Utrecht, élève de Saftleven, ont chacun un paysage. Nous les glissons à la suite du maïitre de Leyde, mais nous réservons pour le paragraphe des Paysagistes son autre descendance, la lignée légitime : Salomon van Ruijsdael et Jacob.

Aazserr Cuup et ses sectateurs. — Aalbert Cuijp est aussi un maître de la première heure, mais qui cependant trouva dans son père Gerritsz. Cuijp un guide déjà expérimenté. Ce père Gerritsz. Guijp, assez sauvage comme artiste, avait presque deviné certains côtés de Rembrandt. Avec un pareil précepteur et la passion de la nature, Aalbert fut tout de suite un vrai bon peintre.

A l’exhibition éphémère de Manchester ‘, mieux que dans aucun musée du monde, on à pu admirer le Claude hollandais dans les grands paysages lu-

1 Trésors d'art, p. 265-272.

mineux de sa troisième manière, expression définitive de son génie. « L'Allemagne et la France réunies, disait alors M. Waagen, n'auraient pas pu rivaliser avec Manchester pour Cuijp. » Aucune galerie ne pourrait rivaliser non plus avec le musée de Rotterdam pour les Cuijp de la prenuère manière. IL y en a onze, de sujets très-différents, quoique de la même époque : trois Séilleven (nature morte), un Intérieur d’écurie avec chevaux, une étude de Tête de vache, un paysage, deux portraits d'homme, un Homme dormant, magnifique étude terminée d’après nature, une esquisse de Paysanne avec son enfant et deux moutons, enfin un Coq et une poule, donné tout récemment (4860) par M. J. van der Hoop, et que je n'ai point vu. Tous ces tableaux sont religieusement rassemblés sur le même lambris d’une des petites salles, assez bien éclairée, quoique la lumière venant de droite frappe la peinture à contre-sens.

Les trois nature morte sont de haute qualité. — N° 63 : de grosses pêches dans un plat; grappes de raisin ; feuilles de vigne et de pêcher dans l'ombre ; des cerises en avant, sur le bord de la table. Signé des initiales À. c. — Ne 65 : sur une table, des pêches, des raisins, des feuillages. — N° 66 : un lièvre, un coq, des pigeons, un martin-pêcheur, de petits oiseaux, quelques plumes détachées, qui s’envoleraient au vent aussi bien que les « plames flottantes, » peintes par Melchior de Hondecoeter.

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Aalbert Cuijp est certainement le premier des péintres pour représenter les oiseaux morts, les fruits et les objets inanimés. Son chef-d'œuvre en ce genre est sans conteste le grand tableau (5 pieds de large!) avec un homard et des pêches, dans la précieuse collection de M. de Wildt à Amsterdam, collection presque inconnue, où l’on rencontre deux portraits en pied, de grandeur naturelle, par Theodor de Keïjser, et des portraits par Rembrandt, Ferdinand Bol, Santwoort, Nicolaas Maes, Anton Palamedes, Aalbert Cuijp, etc., toutes peintures qui sont venues de l'atelier des artistes dans la famille de Wildt et n'ont jamais été nettoyces. Il faut remarquer que ce fameux Æomard est signé aussi des initiales en petites capitales et séparées.

Dans l’Antérieur d'écurie sont deux gros chevaux pommelés, tournés à gauche, un chien rouge, un groom et quelques accessoires. Fond sombre. C'étaient ces chevaux d’Aalbert Cuijp qui empêchaient Géricault de dormir !—Toujours les initiales 4. €.

La tête de vache est un lambeau d'étude, presque de grandeur naturelle. Largement peint à toute brosse.

Le paysage est intitulé Vue de rivière. L'eau coule au pied d’une colline; sur un bout de terrain en avant, deux pâtres et des animaux assez faiblement dessinés. La composition n’est pas heureuse, mais les fonds à gauche sont pleins de lumière. La lumière papillote trop cependant sur les feuillages du premier plan et sur les terrains. On distingue

encore, au bas à droite, un petit c., qui était sans doute précédé de l’a.

La Paysanne en corsage rouge, avec son enfant sur ses genoux, a été léguée au musée par Ary Scheffer, en 1858.

Les deux portraits d'homme, en buste, grandeur naturelle, un peu secs d'exécution , surtout le portrait de vieillard (n° 67), ont beaucoup de caractère.

Mais le tableau curieux, et véritablement rare dans cette intéressante série, c’est l'Æomme qui dort. Peut-être est-il mort? entre la mort et le sommeil il n’y a guère que la différence de la durée. IT semble que cette étude si profondément sentie ait dû être faite pour conserver le souvenir de quelque vaillant homme qu’on avait perdu. Tout l’arrangement donne plutôt l’idée d’un homme sur son lit de mort que d’un homme endormi. La tête encadrée de longs cheveux châtains, et vue presque de face, mais en raccourci, repose en pleine lumière sur un vaste oreiller qui fait tout le fond, sauf un pan étroit de rideau tombant à droite et un angle sombre à gauche en haut. Les blancs de la chemise dont on aperçoit le col et les épaules, les blancs du drap supérieur, étendu de travers en travers du tableau, se confondent presque avec les blancs de l’oreiller, si bien que la tête est comme détachée au milieu de cette aurcole de tons clairs. Une couverture de ve- Jours noir, jetée en avant sur le drap, fait seulement

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repoussoir et aide à comprendre que l’homme dont on voit le visage, dont on devine le torse sous le drap de lit, est couché horizontalement. C’est déjà un tour d'adresse que cet effet de perspective, d’autant que la toile n’a que 41 centimètres de haut sur 64 de large. Et quel sentiment sérieux dans la tête, et quelle magistrale exécution, large et simple, juste ce qu'il faut, rien de plus; mais l'effet est rendu.

Sur le coin du drap blanc, tout à fait à l'angle du bas à droite, sont encore les initiales À. c.

Nous insistons sur cette forme de la signature, parce que M. Lamme et d’autres amateurs de Rotterdam , qui considèrent Cuijp comme un de leurs concitoyens (Dordrecht est tout voisin de Rotterdam) et qui le connaissent bien, ne sont pas convaincus comme nous que la marque À. c, indique la première époque du maître.

Il est certain d’abord qu'on ne la trouve jamais sur les grands paysages lumineux, tels que ceux qui font l'honneur des collections anglaises, la National Gallery, Buckingham Palace, Bridgewater Gallery, etc., tels que le paysage du Louvre, n° 104, tels que ceux de certaines collections hollandaises, chez MM. Six, van Loon, van Brienen, etc. Tous ces chefs-d'œuvre, — peints à une période assez avancée de la carrière de l'artiste, sans aucun doute, quoiqu’ils ne soient pas datés, — sont signés uniformément : À. cuijp, l'A du prénom, élancé dans le genre de l'écriture anglaise, —le c, de même gran-

deur que les autres lettres du nom, — l'u, surmonté d’un accent presque horizontal, — l’? et le 7, rapprochés en y, portant chacun son point.

Au contraire, tous les tableaux de nature morte, ct l’on s'accorde à les croire du commencement, sont signés À. €., quand ils ont une marque. Quelqu'un en a-{-il jamais vu avec le nom en toutes lettres ?

Ensuite, les petits Intérieurs d’écurie, avec chevaux et des fonds sombres, tels que celui de Rotterdam , les petites compositions avec un groupe d’animaux, sans beaucoup de paysage, les Intérieurs d'église, ne sont-ils pas encore de la première période, assez longue si l’on veut, durant laquelle le grand praticien tout formé cherchait cependant les sujets qui conviendraient le mieux à son génie? Eh bien, ils sont aussi, d'habitude, signés des simples initiales.

Assurément, le petit paysage de Rotterdam n'est pas de la belle époque du paysagiste, et c'est pourquoi il n’a que le c. tout court.

Les portraits, en général, appartiennent encore à la période primitive, et voilà que cette superbe tête de dormeur est correctement marquée de la. c.

Tenons donc pour très-probable que la signature par les initiales du prénom et du nom est une indication caractéristique de la première manière d’Aalbert Cuijp.

Ce qui semblerait s'opposer à cette classification de

ABRAHAM VAN BORSSUM. 215 ses œuvres, c'est que dès lors il est aussi habile qu'il le sera plus tard. Sans doute, mais dans un autre genre, avec des tendances différentes et un styleautre.

Dans quelques écrits précédents, nous avions déjà noté ces observations , que fortifie l'étude des précieux tableaux de Cuijp, réunis au musée de Rotterdam.

De l’ami de Cuijp, Aart van der Neer, un petit Clair de lune sur un village, très-fin et tres-juste, et un Zncendie nocturne.

Ce sont probablement ces peintures de van der Néer, outre celles d’Esaias van de Velde, qui décidèrent chez van der Poel la passion des Incendies. Ce qu'il a brûlé de villes, de villages et de chaumières est incalculable. Fureur singulière, dans un pays où il y a tant d'eau. Heureusement que le feu prend toujours sur le bord de quelque canal qui peut servir à l’éteindre et qui, du moins, sert au peintre à faire refléter ses flammes. Enregistrons donc un /ncendie de plus par E. van der Poel ; mais il ne s'agit, cette nuit, que d’une maison rus{ique.

Abraham van Borssum, que nous avons déjà rencontré à la galerie d’Arenberg ‘, imitant Aalbert

1 Gulerie d’Arenberg, p. 52,

Cuijp, comme il l’a imité dans un excellent tableau d'animaux (cité par Smith) à la galerie van Loon, cherche ici les effets d’Aart van der Neer. Il a cherché quelquefois Rembrandt, et peut-être d’autres maîtres encore! Aussi n’a-t-il point trouvé l'originalité, ni la renommée, C’est pourtant un peintre habile, d’une touche ferme, et vrai coloriste. Son Clair de lune, au musée de Rotterdam, avec un village, de l’eau, et quelques personnages, est signé, sans date : AVBorssum, les trois capitales accolées comme dans la signature de la galerie d’Arenberg.

Il paraît qu'un P. van Noort et un J. B. Wo/fart, dont on ne sait rien, si ce n’est qu’ils peignaient en Hollande au dix-septième siècle, furent aussi des sectateurs d’Aalbert Cuijp. Van Noort lui ressemble, de loin , dans un tableau assez largement peint, mais usé, représentant un Chat qui contemple des poissons morts. — Wolfart est l’auteur d’un paysage avec animaux, dont il n’y a rien à dire,

Plus d’un siècle après sa mort, Aalbert Cuijp eut encore, dans sa ville même de Dordrecht, un imitateur qui à fait des pastiches presque trompeurs : Jacob van Strij, né en 1756, mort en 1815. Le musée de Rotterdam ne pouvait manquer d’avoir un van S{rii : paysage montagneux, avec pâtre ct troupeau; effet de soir. Il a même aussi un tableau

LES PORTRAITISTES. 217 de genre, par Abraham van Strij, frère, je crois, de Jacob, et mort seulement en 1825. — Reprenons bien vite la série de nos vrais maîtres du dix-septième siècle!

Les Porrrairisres.—Nous avons déjà examiné les portraitistes primitifs, nés vers le temps de la Séparation, — Miereveld, Morcelse, van Ravestein, Frans Hals, — et ceux de la pléiade rembranesque, — Fabritius, Flinck, Victor, Salomon Koninck, Nicolaas Maes, Ovens, Bramer, van den Eeckhout, etc. Voici maintenant une foule d’autres artistes qui peignirent de grands portraits à la même époque que Rembrandt, sans dépendre directement de lui.

Le portrait fut une des principales applications de l’art en Hollande, comme en Allemagne, comme en Angleterre, et en général dans les pays protestants, où l’individualité a son importance reconnue, où l’homme existe par lui-même, aussi bien qu'un pape et un empereur. Dans les pays catholiques, le portrait fut réservé pour les souverains de la terre et du ciel.

L'Italie, si féconde en images ecclésiastiques, n’a point songé à nous transmettre des portraits bien authentiques de Galilée, de Colomb et de ses grands hommes, qui vivaient pourtant à la belle époque de la Renaissance, au temps où le jeune et divin Raphaël se préparait à immortaliser la tête de loup du pape Jules IT et le miracle mystique de la Messe de

Bolsène. Mais l'Allemagne a conservé des centaines de portraits de Luther, un simple hérétique.

Qui a fait en France le portrait de Molière, valet de chambre de Louis XIV? on ne sait trop. Mais la Hollande a conservé quantité de portraits de son poëte populaire, Jacob Cats.

Le peintre du Banquet des arquebusiers à l’occasion de la paix de Münster, van ner Hezsr, une des gloires du musée d'Amsterdam, montre aussi maintenant au musée de Rotterdam un de ses chefsd'œuvre, grand tableau large de 7 pieds, haut de 5, rassemblant les portraits de Rijklof van Goens, gouverneur général des Indes hollandaises, de sa femme Jacobena Bartholomeusz, de leurs deux fils, Fun âgé de quatorze ans, l’autre de douze. Figures de grandeur naturelle, coupées à mi-jambes.

L'homme est debout, de face, coiffé d’un grand chapeau noir par-dessus sa perruque , pourpoint citron, riche baudrier brodé d’or, hauts-de-chausses gris. 11 prend la main gauche de sa femme, assise sur une chaise et superbement vêtue de noir, avec une large guimpe blanche. L'autre main de la femme, nonchalamment abandonnée sur le velours noir, est d’une finesse de ton délicieuse. Devant eux, presque de profil, tourné vers la mère, leur plus jeune fils, avec de longs cheveux, un galant costume couleur de perle et un grand chapeau noir. A droite, le fils aîné, son chapeau gris à la main,

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