I V LIONNE
la Lionne consiste en ces paroles : — Bonjour , Monsieur. Comment vous portez-vous?
Toutes les Lionnes du monde, fussent-elles simplement Lionnes de Pézénas ou de Quimper-Corentin , ont le même défaut, qui consiste en une excessive vanité. Il 11e peut pas en arriver autrement : la jeune fille la plus simple et la plus candide, en sortant de pension, 11e tarde pas à perdre sa timidité si le hasard lui fait épouser un homme riche qui satisfasse ii tous ses caprices de toilette et de modes nouvelles. — Comment une jeune femme ne sentirait-elle pas un secret orgueil à se voir sans cesse l’objet de l’admiration et de l’adulation de tous les jeunes gens les plus à la mode, de tous les Lions les plus accomplis?
LA LIONNE
La vanité finit par prendre place dans le cœur le plus modeste:
Car pour èlre lionne on n’en est pas moins femme!
Quant au cavalier qui vient présenter ses hommages et qui vient faire le beau en débitant une foule de phrases superlativement prétentieuses et papillotantes, si Shakspeare V entendait, il lui crierait sans doute : Bien rugi , o Lion !
Il y a longtemps qu’on a bien exactement retracé la journée d’une Lionne en disant qu’elle s'habille , babille et se déshabille. — Vers midi a lieu le petit lever : les personnages qui assistent à cette scène importante, sont le coiffeur, la femme de chambre et l’ami de la maison.
LA LIONNE
Après trois petites heures, la toilette est ordinairement assez avancée , et notre Lionne met son cachemire vert-pomme pour aller procéder à ses occupations de la journée, c'est à-dire pour aller visiter les magasins des plus célèbres marchandes de modes, ou pour aller faire déployer tous les tissus les plus élégants de chez Delisle ou de chez Gagelin; elle se fait toujours suivre par un gigantesque chasseur orné de moustaches de sapeur, d’épaulettes de tambourmajor et de plumes de coq.
Le chasseur est, après le cachemire, ce qu il y a de [ > l u s étoffé et de mieux... nous allions dire porté. — Tout le monde ne peut pas se permettre ce luxe , et c’est ce qui sert à distinguer la Lionne véritable du commun des banquières, des héritières et des rentières.
A mesure qu’elle perd de sa première jeunesse et de sa première fraîcheur, la Lionne éprouve plus vi-
A LIONNE
veinent encore le besoin d’attirer tous les regards et d’occuper tout un salon. — Aussi presque toujours se lance-t-elle dans la musique à notes perdues, et connue elle a pris beaucoup de leçons à vingt francs le cachet, elle s’imagine avoir du talent pour son argent.
Madame donne donc chaque semaine une soirée nocturne , où l’élite de la société parisienne se donne rendez-vous , et madame offre à ses visiteurs des glaces excellentes et des roulades de fort médiocre qualité , des romances très-fades et du punch au rhum très-fort. — On voit qu’il y a compensation, et tout serait pour le mieux si la Lionne consentait à 11e pas trop jouer le rôle de la cigale en chantant pendant toute la soirée.
Le monde est ainsi fait, qu’il se lasse de tout, même d’entendre chanter dix-sept romances qui tilenl les unes après les autres, à l’instar du macaroni. — Franchement, il vaudrait encore mieux chanter dix-sept fois de suite la même romance, parce qu’alors, suivant l’ingénieuse remarque du saltimbanque Bilboquet , cette musique ferait indubitablement le plus grand plaisir aux personnes qui aimeraient cette romance-là.
Af >rès avoir brillé pendant quelques années, la Lionne voit tout à coup s’éclipser sa gloire : une autre Lionne plus jeune, plus séduisante, vient lui ravir le sceptre de la mode. — Que voulez-vous?
« La mode et les flots sont changeants ! »
La pauvre Lionne, qui, sur la foi des prospectus.
LA LIONNE
s'est mise à déjeuner tousles malins avec du racahout des Arabes pour conserver la fraîcheur et l’aimable embonpoint qui distinguent les princesses arabes, s’aperçoit un beau matin que le raeahout a produit un effet trop merveilleux : un seul corset devient insuffisant pour contenir une taille qui menace de faire concurrence à celle de M. Lepeintre jeune.
Alors l’infortunée et engraissée Lionne, délaissée par la foule de ses courtisans d’autrefois, qui ne sont pas moins changeants que les flots, se voit réduite, pour toute distraction, à se jeter dans la dévotion et dans les petits chiens.
Hélas! qui reconnaîtrait jamais l’ex-fennne à la
Ri
LA LIONNE
mode dans l’espèce de caricature qui se promène dans la grande allée des Tuileries en compagnie d’une collection de carlins, griffons, épagneuls et roquets?
L’œil le plus exercé, l’artiste le plus habile, l’antiquaire le plus savant, aurait peine à reconnaître une des ex-helles femmes de Paris ! — et il n’est pas un seul des moineaux des Tuileries qui ne se mette à fuir à tire-d’aile en apercevant ce vaste chapeau empanaché, qui d’ordinaire n’est bien porté que par les cerisiers, et encore pendant le seul mois de juin !
Quelquefois, au grand défaut des petits chiens, la Lionne sur le retour joint un autre défaut bien plus terrible encore, et surtout bien plus désagréable pour ses amis : — elle se fait dame de lettres !
Il va sans dire que le genre d’articles ou de chapitres que cette dame affectionne le plus sont les souvenirs. — En effet, il huit toujours se casser un peu la tête pour inventer quelque chose de quasi-neuf,
LA LIONNE
tandis que les souvenirs sont à la portée de toutes les intelligences : il suffit de se remémorer . — Il faudrait être privé totalement de la bosse de la mémoire, si, quand on a passé par la Restauration, l’Empire , le Consulat, le Directoire et la République , quand on a connu tant de lieutenants de lanciers, de capitaines de hussards et de colonels de dragons, on ne parvenait pas à rédiger une foule de choses palpitantes d’intérêt . À chaque ligne, l’ex-heauté de l’Empire pousse un profond soupir, en se rappelant combien cette glorieuse époque avait été pour elle grosse d’événements !
Aussi la pauvre chère dame de lettres s’écrie : — « C’était le bon temps : les jeunesgensétaient galants !»
LA PANTHERE.
ne confusion bien déplorable , pardonnable tout au plus aux personnes qui n'ont pas reçu les moindres notions d’histoire naturelle , fait con- ^ fondre quelquefois dans le vocabulaire parisien la Panthère avec la Lionne.
— Erreur , grave erreur qu’il nous appartient de signaler à l’attention de l’Europe entière. — Au premier aspect , un observateur novice peut commettre cette erreur* mais le
LA PANTHÈRE
véritable amateur d’histoire naturelle ne se laisse pas dérouter par quelques points de ressemblance , et sait l)ien vite assigner leur véritable place à la Panthère et à la Lionne.
La Panthère, grâce à l’éclat de ses yeux chatoyants et de sa robe bariolée de diverses nuances , cherche souvent à usurper le titre de la souveraine de la mode. Comme la Lionne, elle se montre aux Tuileries , dans les avant-scènes de théâtres et dans les concerts publics avec tout l’attirail d’un luxe merveilleux; mais ce luxe, tout éblouissant qu’il soit, laisse cependant reconnaître son origine bien récente, et sous la peau de la prétendue Lionne on voit toujours percer le bout de l’oreille de la Panthère. L’exagération meme de certaines modes suffit pour faire distinguer la femme du monde d’avec la dame d’un certain monde.
LA PANTHÈRE
La Panthère est un objet de luxe , et, pour se permettre l’entretien d’une Panthère pur-sang, il faut être prince russe , milord des plus anglais, ou Français un peu banquier. Du reste, on doit rendre une justice à la Panthère, c’est qu’elle n’est pas tigresse; on peut l’apprivoiser très-facilement, pourvu qu’on lui donne une nourriture saine, abondante et recherchée , une cage très-jolie dans le quartier Notre-? Dame-de-Lorette , quelques cachemires , pas mal de bijoux, un grand nombre de robes de soie, et une liste civile de cinq cents à mille francs par mois, à la générosité des personnes. De plus, comme la Panthère n’est pas superstitieuse, elle consent même à monter en calèche quand on la prie un peu pour en* accepter une; elle ne craint pas que sa vertu verse en route.
L’amateur d’histoire naturelle qui se livre ainsi au dispendieux entretien de la Panthère, se nomme vulgairement un Bienfaiteur . Mais dans cette classe ingrate, bien qu’apprivoisée, il arrive, contrairement au proverbe, qu’un bienfait est souvent perdu, car la Panthère se pique rarement de constance et de fidélité. Que voulez- vous? c’est là une tradition qu’elle tient de Laïs, de Ninon de l’Enclos et même de madame Dubarri, qui , de son vivant, n’était rien autre chose qu’une Panthère royale.
Ce n’est pas tout bénéfice que d’être un amant heureux auprès d’une de ces dames , qui prétendent tenir beaucoup aux convenances ; chose vraie, puisqu’elles tiennent à ne pas perdre par une impru-
LA PANTHÈRE
dence les six mille ou les douze mille francs qui leur conviennent excessivement. Aussi, lorsque par un caprice extraordinaire le Van Ambnrgh , bienfaiteur attitré, s’avise de venir faire une visite a sa Panthère chérie au moment où elle ne l’attendait que fort peu, la pauvre Panthère, tout effrayée, supplie, au nom des convenances , l’amant heureux de vouloir bien se cacher n’importe où. Or, il arrive presque toujours que le n’importe où se trouve être un vaste réservoir destiné primitivement a n’èlre habité que par de l’eau filtrée. Deux heures de séjour dans ce liquide font faire des réflexions bien humides !
Cette position sociale est fort désagréable quand on n’était pas né pour être Triton ou Batracien. Après cela , quelquefois on joue de bonheur, et il se trouve qu’on n’a de l’eau que jusqu’aux épaules. On peut
LA PANTHERE.
alors s’écrier, à l’instar de Pantagruel : « Aye ! aye ! maudit bottier! Voilà mes bottes qui prennent l’eau par le collet de mon habit ! »
Quand il sort de sa retraite , l’amoureux Tri Ion , envahi par un débordement d’éternuements, ne songe guère à répondre aux agaceries de sa charmante Panthère, et c’est tout au plus s’il peut faire comprendre qu’il donnerait bien trente centimes afin d’avoir pour quinze sous de réglisse ; — c’est-à-dire que dans ce moment un épicier ne serait plus à ses yeux un homme , ce serait un dieu , — un dieu en casquette de loutre et en tablier bleu.
L’époque de Tannée oii la Panthère brille du plus vif éclat est le moment des bals masqués. Si la Lionne est la reine des fêtes du grand monde, en revanche, la Panthère est la reine des fêtes vénitiennes , asiatiques ou sauvages, qui se donnent chez Musard , à la salle
LA PANTHÈRE
Yenladour et dans la plupart des théâtres de Paris. Si l’éducation de la Panthère n’a pas été très-soignée sous certains rapports littéraires (puisque, assez souvent, cette éducation n’a été poussée que jusqu’à la lecture exclusivement), — en revanche, elle est de première force sur toutes les caclmchas autorisées par le gouvernement. C’est vraiment une chose extraordinaire que de voir souvent une petite Panthère, fraîche et délicate, passer toute une nuit à danser, à sauter, à bondir, à rugir sans se lasser pendant une seule minute. Légouvé a oublié, dans son poème du Mérite des Femmes , de mentionner la remarquable énergie dont elles savent faire preuve au bal Musard .
Hourra! hourra ! gare à la Panthère, qui, costumée de la veste de velours noir du débardeur , s’élance pour prendre part au galop infernal , en faisant voler sa longue écharpe de cachemire jaune.
LA PANTHÈRE
Pendant la belle saison, la Panthère, privée des délicieuses nu ils vénitiennes, va dans les bosquets de Tivoli pour contempler la belle nature sous la forme d’ifs en verres de couleur. — En guise de rossignol , elle entend le cornet à piston! Les jours de pluie, la Panthère, obligée de rester au coin du feu, charme ses loisirs en fumant des cigarettes, tout comme un hidalgo castillan ou une femme de lettres française ,
ou bien encore en pratiquant avec succès une horrible attaque de nerfs, lorsqu’on lui refuse un nouveau cachemire dont elle a un besoin indispensable. — Il n’est pas d’homme assez barbare pour résister a une attaque de nerfs, — à moins, pourtant, qu’on n ait déjà employé auprès delui ce moyen quatre-vingt-
LA PANTHÈRE
sept fois 7 car il se permet de soupçonner la ruse lors de la quatre-vingt-huitième crise.
Hélas! les Panthères sont comme les roses , elles 11e vivent que l’espace d’un matin, line existence passablement andalouse , tempérée par une foule de bouteilles de champagne , n’est pas un régime recommandé par les médecins pour conserver longtemps la fraîcheur; aussi un beau jour, en procédant à sa toilette habituelle, la pauvre Panthère s’aperçoit qu’elle perd ses cheveux, et que, parmi le peu qui reste, il s’en trouve un assez grand nombre de blancs. Alors elle accuse le temps de cette noirceur.
LA PANTHÈRE
Adieu les amoureux , adieu les belles toilettes , et, chose plus cruelle encore, adieu les Van Amburgh h mille francs par mois! L’infortunée Panthère gémit comme une colombe délaissée, et bientôt n’a plus pour ressources que de donner des leçons de Cachucha et de prendre des enfants en sevrage. Heureuse encore quand la pauvre Panthère, rencontrant par hasard un de ses courtisans du temps passé , et voulant essayer pour une dernière fois le pouvoir d’un sourire autrefois enchanteur, d’une œillade jadis assassine, n’entend pas murmurer par l’irrévérencieux excourtisan une épithète cruelle , un nom affreux , emprunté encore à l’histoire naturelle. Mais ce mot est si horrible, que nous n’osons pas l’écrire. Notre prédécesseur Buffon a été saisi du meme scrupule, car, ayant eu h rédiger l'histoire du quadrupède en question, il l’a gratifié poétiquement du nom de navire du désert!
LE TIGRE
n lisant ce nom ronflant et dévorant, n’ayez pas peur!
Vous croyez sans cloute qu’il désigne un être des
plus cruels !
‘h bien ,
non; le Tigre parisien n’est rien moins que féroce , car la politesse et la soumission sont au rang des premières qualités qu’il doit posséder, un caprice vraiment bizarre , la fashion a emles principaux termes de son argot au Diction-
LE TIGRE
naire d’histoire naturelle, et a pris plaisir à choisir les noms des quadrupèdes qui d’ordinaire habitent les plus sauvages déserts. Elle agit ainsi même pour l’Opéra , où pourtant il n’y a rien de sauvage.
Lorsque les Lions du boulevard de Gand causent entre eux de leurs maîtresses ou de leurs grooms , on pourrait croire qu’ils parlent des pensionnaires du Jardin des Plantes. — C’est sans façon, mais du dernier bon genre.
Le Tigre est le jeune groom qui, orné d’une paire de guêtres en cuir jaune et d’une ceinture de même étoffe , a pour profession spéciale de se tenir perché derrière un cabriolet ou de monter à cheval pour suivre un tilbury à la distance de vingt-cinq pas. Le Tigre à cheval étant parfaitement inutile, il ne faut pas s’étonner que cette habitude soit aussi de l’extrême bon genre.
Toujours , par suite du même système , plus un Tigre est jeune, plus il est incapable de servir son maître en quoi que ce soit, et plus il est regardé comme précieux. On voit quelquefois sur le boulevard des Italiens de jeunes grooms qui semblent n’avoir pas encore été sevrés, et comme ils n’ont pas la force de marcher, on les place sur un des coussins du tilbury, sans avoir pris la précaution de les attacher. Aussi n’est-il pas rare d’entendre les passants crier au propriétaire du cabriolet : « Monsieur, Monsieur! arrêtez donc!... Vous perdez quelque chose!» Le Lion en cabriolet s’arrête, regarde de tous côtés, et reconnaît que la chose qu’il a perdue en route est son
LE TIGRE
jeune Tigre, qu’un léger cahot vient d’envoyer au milieu d’un tas de boue.
Le préfet de police devrait défendre f usage du Tigre avant qu’il ait atteint au moins l’âge de huit ans. Il en est qui portent déjà des bottes à retroussis jaune avam d’avoir la moitié de leurs dents de lait. Parlez-moi d’un Tigre âgé de seize à dix-sept ans ! voilà un gaillard taillé pour le cheval et pour la femme de chambre! Après Faublas, don Juan, Lovelace, Augerol et Arnal, je ne connais personne qui soit plus enclin à la séduction que le Tigre parisien.
Ah! malheureuse femme de chambre, que je te plains si tu as l’imprudence de risquer un seul œil sur
LE TIGRE
le groom qui, orné de son chapeau à cocarde noire, de sa veste jaune et de son grand gilet tigré, vient flâner
sous tes fenêtres en fredonnant F air de Joconde ou du Postillon de Lonjnmeau ! Tiens bien ton cœur, bonne créature !... liens-le à deux mains, car il est prêt à s’envoler sur les pas du volcanique séducteur ! Que voulez-vous? le Tigre se croit obligé de suivre les exemples de son maître le Lion! c’est là tout ce qu’il nous est resté des mœurs de la haute comédie.
Le Tigre en bas âge est à fort juste titre considéré comme un objet de luxe, car ce domestique nécessite
LE TIGRE
forcément l’emploi d’un autre domestique pour l’habiller, le débarbouiller et le hisser derrière le cabriolet. — Pourtant, lorsqu’il arrive a l’âge de sept ans, on se sert du Tigre pour lui faire porter des lettres, en ayant soin de faire accompagner le porteur d’un autre valet qui veille a ce que le Tigre ne soit pas écrasé par les omnibus ou dévoré par les chiens.
Du reste , il paraît que le Tigre est un meuble nécessaire dans la vie élégante , car toutes les nouvelles entreprises de voilures bourgeoises qui se sont formées depuis quelque temps ont eu grand soin d’annoncer au public qu’on trouverait dans leurs remises un assortiment de jeunes grooms, dont la location ne coûterait que six sous par heure. Les petits nègres sont tarifés à huit sous, et si l’on veut y mettre dix sous , ils sont garantis bon teint pour toute la journée.
Le jour où l’on organisa ainsi en grand l’ exploitation du Tigre , il y eut une presse véritable sur les gamins de Paris, a l’instar de la presse qui se pratique à Londres lorsqu’on veut armer en toute hâte les
LE TIGRE
batiments de l’Étal, Je pense que le premier gamin auquel on demanda s’il voulait être Tigre fut étrangement surpris de la question , et la stupéfaction dut arrêter en chemin la pomme de terre frite qu’il était occupé à manger au coin du boulevard du Temple.
En un clin d’œil , la métamorphose du gamin en Tigre est complète; un petit chapeau orné d’une ficelle dorée remplace la calotte rouge , les souliers à cordons font place aux guêtres en cuir, et la blouse de rigueur se transforme en une redingote émaillée de larges boutons de métal.- — Maintenant, fouette cocher ! vous possédez derrière votre voiture un Tigre première qualité. Seulement, tâchez de ne pas passer sur le boulevard Bonne-Nouvelle , car le Tigre pourrait bien descendre comme un chat pour aller faire une partie de pigoche avec les anciens camarades qui
LE TIGRE
ont établi leur club devant le Gymnase-Dramatique, entre deux marchands de galette. Une fois entraîné par sa terrible passion du jeu de pigoche , le Tigre serait non-seulement capable d’oublier de rattraper sa voiture , mais encore il pourrait bien se faire qu’il se mît à jouer et à perdre jusqu’à ses guêtres en cuir et jusqu'à ses culottes jaunes. — L’infortuné ferait sa rentrée au bercail dans le costume de l’Enfant prodigue... , avec cette différence qu’il n’aurait rien gardé du tout, lui, pas même sa cravate, tandis que l’Enfant prodigue avait du moins gardé les troupeaux.
À l’âge de vingt ans, le Tigre passe valet de pied . et en cette qualité il a pour occupation de dormir sur une banquette dans l’antichambre, ou d’écouter aux portes ,
à moins qu’il ne soit spécialement chargé du service
LE TIGRE
de la cave; car, alors, il s’occupe à goûter soir et matin si le vin de son maître ne se gâte pas.
A trente ans, le Tigre passe valet de chambre, et à cinquante ans il passe portier.
Une lois arrivé à cet échelon des grandeurs humaines, il ne passé plus rien du tout; — il trépasse !
LE LOUP-CERVIER
étrompez— vous , si vous pensez que le Loup-Cervier de la classe des bipèdes a fixé son domicile dans la forêt de Bondy ou dans tout autre bois analogue; notre gaillard, méprisant les lapins , faisant fi des lièvres et crachant même sur le chevreuil , ne se met à pourchasser que de beaux sacs d’écus bien ronds et bien dodus. Aussi le Loup-Cervier parisien a-t-il établi son domicile au sein de la capitale, sur la place de la Bourse , ainsi nommée parce que c’est au milieu de ce carrefour que tous les Loups-Cerviers ont pris l’habitude de voler la bourse des petits rentiers, des actionnaires et autres pigeons. Le gouvernement, ne voulant pas laisser les pauvres Loups-Cerviers trop exposés aux intempéries des saisons, s’est empressé
LE LOUP-CERVIER
de leur construire une vaste caserne; ce monument national est orné de trente-deux colonnes , de douze tuyaux de poêle, de deux tourlourous et d’une station d’omnibus.
C’est du haut de ce monument grec que le Loup- Cervier, non moins grec que le monument, tend ses filets dans lesquels viennent se jeter une foule de goujons, jobards et autres actionnaires, — et la friture est toujours abondante , attendu que notre gaillard a toujours pour habitude de pêcher en eau trouble.
Le Loup-Cervier n’a qu’une pensée, qu’un mobile,
LE LOEP-CEUVIEH.
qu’un but, qu’un Dieu : V argent. — Parlez à eel homme des événements les plus tristes , des catastrophes les plus grandes : son cœur ne s’en émeut que si cela peut faire baisser la rente. On sait que le Loup- Cervier s'est réjoui de la bataille de Waterloo, car elle fut l’occasion d’une hausse de cinquante centimes! Il faut avouer que l’on n’est pas fier d’être Français quand on contemple les colonnes de la Bourse!
La hausse ou la baisse, voilà un thermomètre universel à l’aide duquel notre gaillard mesure tous les malheurs qui peuvent venir fondre sur sa patrie. Mettons dans un des plateaux d’une balance la vie de cent mille hommes et 1 honneur de la France, le Loup-Cervier jette dans l’autre plateau un sac de mille francs, et comme le poids du métal l’emporte de beaucoup, tout est pour le mieux dans le plus mauvais des mondes possibles. Cette maxime, tirée de la philosophie du docteur Pangloss, est vieille, mais guère consolante !
Bien plus, le Loup-Cervier adore les catastrophes, les bouleversements, et tout ce qui peut amener quelque crise fatale à la France, pourvu qu’il en soit prévenu le premier pour pouvoir jouer à la baisse, et il a un tact merveilleux pour deviner toutes les dépêches télégraphiques; — puis, au besoin, il a ses pigeons voyageurs. — Grâce à ses pressentiments télégraphiques et à ses courriers ailés, il se livre à une foule d’opérations et de floueries fort avantageuses ; car le pigeon n’a pas seulement été inventé pour être mis à la crapaudine.
LE LOUP-CERVIER
Après cela, vous me direz que ions ces vols audacieux doivent avoir un terme, et que la justice de notre belle patrie finit par ouvrir son œil sur les scandaleux tripotages de ces boursi-chippeurs. — Vous avez parfaitement raison , la justice ouvre son œil , mais elle s’empresse de le refermer aussitôt après
LE LOUP-CERVIER
avoir nommé un juge d* instruction qui n’instruit rien du tout.
Par exemple , si un pauvre diable s’avise de voler un pain chez un boulanger, sous le prétexte qu’il n’a pas mangé depuis trois jours, la main de la justice n’y va plus de main morte, elle empoigne parfaitement notre homme, et la société est vengée ! — Ah! mais !
Du reste , il ne faut pas croire que le cœur du Loup- Cervier soit inaccessible à toute émotion : il éprouve
Ai)
LE LOUP-CERVIER
au moins une fois par jour le besoin de contempler, de serrer dans ses bras, d’embrasser tendrement les charmants sacs de toile qui renferment ses écus , et de presser contre son cœur le portefeuille vert qui a le ventre gonflé d’une foule de délicieux billets de banque.
Quand il a des petits, le Loup-Cervier se montre bon père, il les fait vacciner et paie exactement les quartiers de pension au collège Louis-le-Grand. Il a bien F intention d’aller les embrasser de temps en temps; mais la rue Saint- Jacques ne se trouve pas sur le chemin de la Bourse ; puis les émotions trop vives sont dangereuses, elles font venir les larmes dans les yeux, et quand on fait une addition en pleurant, on y voit trouble. Or, l’actionnaire doit seul voir trouble dans les comptes du Loup-Cervier.
Le Loup-Cervier se montre plus aimable pour sa femme; mais la générosité qu’il lui témoigne est encore une manière d’exploiter le public. Cet excellent
LE LOUP-CERVIEIL
époux a toujours soin de couvrir son intéressante moitié des cachemires les plus riches, des robes les plus magnifiques et des plumes les plus ondoyantes , afin que le public, en la voyant passer, se dise : «Dieu! que cette femme est toujours bien mise! Son mari doit être bien riche! » Plus le Loup-Cervier approche du moment où il s’apprête à faire un voyage à Bruxelles , et plus il couvre sa femme de dentelles et de bijoux. D’ailleurs les bijoux et les dentelles s’emportent très-facilement, et l’on peut même bénéficier dessus en les revendant à Bruxelles...., quand on les a achetés à crédit à Paris.
Le Loup-Cervier adore toutes les entreprises gigantesques et nationales. O Dieu! les entreprises nationales ! il n’est rien qu’il ne fasse pour elles , à condition qu’il y gagnera beaucoup d’argent. Il prend immensément d’actions dès l’origine de l’affaire; mais il se garde bien de les conserver. Lorsqu’il a tout accaparé, le prix de ses actions s’élève, et il les revend immédiatement avec un bénéfice agréable. Il sait parfaitement qu’il en est du jeu des actions comme du jeu de petit bonhomme vit encore : il faut se hâter de repasser de main en main le morceau de papier tant que la petite action vit encore . Elle finit toujours par s’éteindre entre les mains d’un pauvre diable qui n’y voit que du feu. — Le tour est fait, et l’on passe à un autre.
Lorsqu’il est encore jeune, le Loup-Cervier, qui jouit nécessairement de la considération des contemporains de son quartier, puisqu’il est riche, ne manque
LE LOUP-CERVIER
presque jamais d’être honoré des suffrages de ses chers camarades de la garde nationale ; d’autant mieux , que les chers camarades , en nommant au grade de capitaine l’honorable Loup-Cervier, espèrent qu’il ne pourra pas refuser de leur escompter leurs effets. Ils regardent leur nouvel officier comme un capitaine trésorier.
Après le corps martial des avocats, il n’est pas de classe qui fournisse des capitaines à tenue plus baroque et plus risible que la classe des Loups-Cerviers. Ces derniers ne prennent jamais leurs armes sans prendre aussi leurs lunettes.
LE LOUP-CERVIER
Le Loup-Cervier n’éprouve pas toujours la nécessité d’aller finir ses jours à Bruxelles. Il reste dans la France, dans sa belle patrie , quand les affaires vont bien pendant une dizaine d’années. Ce léger laps lui suffit pour s’économiser ce qu’il appelle une fortune honnête , sans doute par ironie.
Alors il achète une belle propriété , il dit adieu a la Bourse, il vit en galant homme, il est électeur, membre du jury, il se montre très- sévère vis-à-vis des petits voleurs, il s’abonne à l’Opéra et charme sa vieillesse en lorgnant les jeunes Bats du corps des ballets.
LE MERLAN
vez - vous déjà remarqué avec quel respect et quelle sollicitude les plus notables familles de France et les plus anciennes corporations de notre belle patrie conservent de siècle en siècle les blasons , les titres ou les sobriquets qu’elles tiennent de la générosité des rois ou des peuples? Le Merlan est une preuve frappante de ce que nous venons d’avancer.
Depuis environ un demi-siècle, les années ont succédé aux années, les flots ont succédé aux flots; mais les perruquiers n’ont pas succédé aux perruquiers. Eh bien ! quoique le coiffeur moderne n’ait pas tous
LE MERLAN
les droits requis pour porter le beau nom de Merlan , puisque ce titre exige impérieusement l’emploi journalier de la poudre ou de la farine, le descendant du perruquier a voulu continuer à se parer de l’étiquette de ses aïeux; il l’a voulu impérieusement..., et les gamins de Paris ne s’y sont pas opposés.
Va donc pourMerlan! Mais, hélas! que le Merlan de 1839 est loin d’avoir l’aspect pittoresque du Merlan de 1780! Qu’il était beau le perruquier d’avant la révolution, lorsqu’il allait verser à domicile des torrents de farine sur les ailes de pigeon, sur les crapauds, sur les catacouas et autres ornements de l’époque! le coup d’œil offert alors par le Merlan dans l’exercice de ses fonctions était vraiment magnifique, surtout lorsque, comme perruquier du duc de Duras, il appartenait à une famille originaire du Congo.
L’usage journalier de la guillotine ayant rendu les
LE MERLAN
perruques et les queues fort incommodes, la farine fut promptement balayée par nos tourmentes révolutionnaires; la poudre fut obligée de rentrer en ellemême. Alors le pauvre Merlan fut frit !
C’est à peine si , dans le fin fond de la Bretagne ou dans le fond très-peu fin du Marais, on trouve encore un vieux fragment de l’ancien régime qui a juré de conserver jusqu’au tombeau les idées et la coiffure de l’année qui précéda la convocation des notables. Un vieux Merlan , contemporain de la même époque , vient chaque matin procéder a la toilette de ce chef
iidèle. Tout en se livrant à cette occupation, le perruquier cause avec le marquis des différents personnages de la cour de Louis XY ; ces souvenirs ragaillardissent le Merlan et le porte-queue, et c’esl ainsi
Que ccs deux vieux débris se consolent entre eux.
L’ancien Merlan était réellement un homme précieux; il peignait, coiffait, poudrait, rasait, lavait eî
LE MERLAN
cancanait, tout cela pour six sous! Si on l’en avait bien prié, il aurait même taillé les ongles et coupé les cors. Trouvez donc aujourd’hui un factotum pareil, et pour six sous encore! Le Merlan moderne prend quinze ou vingt sous rien que pour rafraîchir légèrement V extrémité des tubes capillaires , — traduction libre, pour vous couper un peu les cheveux. Heureux lorsqu’il ne vous rafraîchit pas en même temps le bout des oreilles !
Le perruquier, qui courait la ville du matin au soir, ramassait une foule de nouvelles, et en inventait encore davantage, si bien qu’il remplaçait un abonnement à la Gazette de France ou au Mercure; enfin, immense agrément de l’ancien perruquier , il était la cheville ouvrière d’une foule d’intrigues galantes, ïl y avait du Figaro dans chacun de ces industriels ; car, après tout, Figaro lui-même n’était qu’un Merlan de Séville.
Notre perruquier-barbier avait encore un avantage sur le barbier-coiffeur de nos jours : c’est qu’il offrait toujours à son client le choix entre le pouce , Y œuf ou la cuiller , c’est-à-dire qu’il lui demandait si, pour aider à la barbification et soutenir les parties de la joue tant soit peu rentrantes, il désirait qu’on lui introduisît dans la bouche une cuiller, un œuf ou tout simplement le pouce. — Il est bien entendu que le prix variait un peu , suivant le plus ou moins de luxe de ces accessoires. Le simple pouce était ce qu’il y avait de meilleur marché, de plus vulgaire; mais, après tout, il avait bien son charme et sa commodité.
LE MERLAN
Lorsque, dans le cours de l’opération, le perruquier maladroit s’écriait : « Aïe ! aïe î je viens de me couper le pouce ! » la personne qui se faisait barbifier savait immédiatement à quoi s’en tenir sur sa joue , et , sans avoir besoin de consulter un miroir, voyait immédiatement l’entaille de la joue en regardant la coupure du pouce. C’était séduisant.
Les Merlans de nos jours n’ont plus ces délicates attentions pour leurs clients, et ils ne les rasent plus au pouce, parce qu’ils craignent... de se couper le doigt.
Autant un Merlan ancien était poudré, pommadé et enfariné, autant le Merlan moderne est toujours frisé ? brossé et lustré. L’habit gris a fait place à l’habit bleu à boutons ciselés , et la moelle de bœuf s’est transfor-
LE MERLAN
mëe en Pommade du chameau. Bien plus, dans cette régénération complète , le Merlan a même perdu la loquacité qui jadis était son plus bel apanage; au lieu de narrer une foule dhistoires et de cancans, il s’est abonné à deux ou trois journaux politiques, et si par hasard il prend la parole , c’est pour donner son opinion sur la question des sucres , sur la question de Suisse ou sur la question d’ Orient. A travers les embarras de son éloquence , il est quelquefois difficile de démêler l’ opinion du coiffeur, tant ses déductions politiques sont ordinairement tirées par les cheveux.
Du reste , les salons pour la coupe des cheveux sont maintenant de véritables boudoirs asiatiques qu’envierait un prince des Mille et Une Nuits. — C’est trèsmollement sur un divan voluptueux que le Merlan attend ses pratiques. — Quelquefois même, pour charmer ses ennuis, il fume à l aide d’un Tchibonque venu en droite ligne de Constantinople, par un marchand de pastilles du sérail de la rue Vivienne.
LE MERLAN
Il est rare que le Merlan n’ait pas inventé une pommade ou une eau spéciale; aussi cherche-t-il sans cesse quelque nouveau secret chimique capable d’éclipser l’huile de Macassar, et de faire pâlir la pommade Mélainoco me
Ambitieux ! pourquoi chercher à en savoir plus que tes pères, plus que les respectables Merlans du temps de la convocation des notables ? — Suis donc tout simplement leurs vénérables exemples ; — pour faire de la véritable pommade de graisse d’ours , ils prenaient de la moelle de bœuf; — et le public ne s’en trouvait pas plus mal , — ni les ours non plus !
LA
oissieur , vous conviendrez sans doute avec moi qu’ assurément la Mouche n’est pas une des plus belles créations de la nature; il y a beaucoup mieux.
— La Mouche est un petit insecte assez laid, mais fort incommode , qui bourdonne sans cesse à toutes les oreilles, sans distinction d’âge , de sexe ou de position sociale , et qui souvent ose s’attaquer aux nez eux-mêmes. — Chose horrible ! les nez couronnés n’en sont pas plus exempts que les nez surmontés d’un simple bonnet de coton. — Voyez ce bon bourgeois
Dont le menton lleurit et dont le nez trognonne.
( Buy B las. )
Il est tourmenté en ce moment par une Mouche qui ne
LA MOUCHE
respecte pas son sommeil, et qui lui cause sans doute le plus affreux cauchemar.
Eh bien! peut-être cette Mouche nasicide ne craindra pas d’aller tout a l’heure s’attaquer à un nez royal, et deviendra une effroyable régivore! — Malheureuse France ! malheureux nez î
Quelque insupportable que soit la Mouche-Insecte , ce n’est rien auprès de ce qu’est la Mouche-Bipède. — Vous êtes trop bien élevé sans doute pour ne pas savoir la signification de ce mot en langage français et policier. — Votre précepteur, pour peu qu’il ne vous ait pas volé votre argent, a dû vous apprendre qu’un jeune homme doit se garer principalement de trois choses à Paris: — des voleurs, des cabriolets et des Mouches.
Se levant tous les matins avec l’idée fixe de sauver le gouvernement de quelque grand péril, les Mouches se consultent entre elles pour savoir comment elles arriveront a cet heureux résultat ; et comme elles ont une admirable logique , ces Mouches se disent : — '< Pour sauver le gouvernement, tachons d’abord de
LA MOUCHE
le mettre en péril ; préparons donc une bonne petite conspiration, ou une délicieuse petite émeute ! » et,
chose remarquable , depuis l' invention du monde et des émeutes, il s’est toujours trouvé une foule de gens fort naïfs qui donnent dans les panneaux grossiers tendus par ces oiseleurs. — De même que les alouettes prises ne servent pas d’exemple à celles qui volent encore joyeusement dans les airs, de même les oiseaux qui sont insérés dans la cage de la C011-
LA MOUCHE
ciergerie ou de Sainte-Pélagie n’empêchent pas que vingt-quatre heures plus tard d’autres viendront tomber dans le même filet. — Si ça les amuse, je n’ai plus rien à dire, car tous les goûts sont dans la nature; mais, franchement, le goût de la Conciergerie me semble bien dépravé !
Tant pis pour vous si vous servez de compère !
De même que le Solitaire, et beaucoup mieux encore ([ue le Solitaire, la Mouche sait tout, voit tout, entend tout, est partout! — Dans les cafés comme sur les places publiques , dans les théâtres comme dans les églises, lorsque l’on voit un rassemblement de cinq personnes , on peut être sûr que dans ce nombre se trouve au moins une Mouche, — h moins, toutefois, qu’il y ait quatre Mouches.
Donner le signalement de la Mouche serait une chose impossible, attendu que la première qualité exigée de tout individu qui se met sur les rangs pour tenir cet emploi, consiste à savoir se travestir et se grimer comme un comédien. — Néanmoins, un œil un peu exercé peut reconnaître dans la foule l’espèce de Mouche la plus vulgaire, celle qui n’a ses entrées <[ue dans les passages, sur les boulevards et les places publiques. — Une redingote boutonnée jusqu’au col crinoline, un chapeau de la troisième jeunesse, des bottes dont les talons se donnent un air penché, une canne non â pomme d'or, et surtout un œil suigenem, composent d’ordinaire le signalement du philosophe qui observe ses contemporains à raison de quatre francs par jour.
LA MOUCHE
Le peuple de Paris a un peu altéré le nom primitif de la Mouche, et en a fait le mot Mouchard; mais cette petite variante n’a rien changé aux sentiments de respect et de vénération que tous les Français ont toujours eus pour les philosophes qui font ainsi profession d’étudier le caractère et les démarches des personnes qui leur ont été recommandées par le philosophe en chef de la rue de Jérusalem.
Labruyère n’était qu’un bien pauvre observateur en comparaison de ces gaillards-là. — Du reste, nous en faisons notre compliment bien sincère à Labruyère. il est encore d'autres Mouches cpii se répandent
LA MOUCHE
chaque jour sur Paris, et qui partent de la même ruche, du quai des Orfèvres; mais ces Mouches, sans être positivement mielleuses, ont un aiguillon qui les rend reconnaissables. — Ces Mouches de ville ne peuvent pas passer leur journée à butiner de fleur en tleur; elles se contentent d’empoigner tout ce qui se rencontre sur leur passage : c’est ce qui leur a valu le nom de serrc-yens.
Les Mouches ayant surtout la recommandation de surveiller les personnes qui sont censées vouloir le renversement du gouvernement, il s’ensuit quelles ne surveillent que médiocrement les voleurs, et qu’elles laissent parfaitement tranquilles les personnes qui ont, dans les rues , des discussions un peu vives. — Les Mouches s’éloignent froidement en se disant : — «Bah !
LA MOI CHL.
ce n’est rien, ce sont deux amis qui s’expliquent! »
Il est encore une espèce de Mouche qui bourdonne sans cesse dans toutes les administrations du monde ; mais cette Mouche du moins n’est pas d’une espèce ignoble, elle n’est que ridicule et fatigante. — Nous voulons parler de la Mouche du coche, du bavard qui s'agite sans cesse, qui babille encore plus, et qui ne fait rien du tout. — Ce qui ne l’empêche pas de se vanter de tirer le char ou le coche de l’état.
Après tout, il vaut encore mieux être en relation avec la Mouche du coche qu’avec un individu qui prend la mouche à tout propos. — Si vous invitez un monsieur à dîner, après lui avoir fait une foule de politesses, au moment même où vous payez la carte, mon gaillard trouve moyen de se fâcher tout rouge sans le moindre prétexte , et vous saute au cou , à l’instar d’un tigre. Ayez donc des amis qui, au dessert, s’en prennent ainsi a votre pomme d’Adam !
Franchement, c’est à dégoûter de l’amitié!
LA MOUCHE
Ainsi donc, si vous aimez à vivre en paix, tenezvous toujours à l’abri de toutes les Mouches du monde, car la meilleure ne vaut rien. — Et , comme il est à remarquer que cest la corruption qui engendre toutes les espèces de Mouches, ne restez jamais dans le voisinage ni d’un melon qui commence à se gâter, ni de ministres corrompus.
Ou bien ayez soin de vivre comme un ours, de fermer vos portes et de tirer vos rideaux, — et encore je ne jurerais pas que l'œil de la Mouche ne viendrait pas se coller contre le trou de la serrure.
LA CIGALE
\ père de famille qui veut assurer a ses enfants un avenir bien doré n'a qu’à leur faire apprendre la musique. Il est reconnu aujourd’hui que le moindre ut de poitrine , fût-ce même un loquet d ut, rapporte à son propriétaire autant qu’une recette générale. On a cent mille francs dans le gosier, les canards compris. Il ne
LA CIGALE
s’agit que de les faire sortir..., nous parlons des cent mille francs.
Du reste, il paraît que les pères et mères de notre époque avaient suivi nos conseils avant que nous les eussions donnés; de là le grand nombre de chanteuses ambulantes qui circulent depuis quelques mois dans les rues de la capitale, en se livrant à une foule de notes et de roulades qui, connue dit Arnal, font frémir la nature. Les jeunes personnes qui n’obtiennent pas des engagements de prima donna vont donner des concerts publics dans les cafés borgnes et dans les estaminets aveugles. Nous ne craignons pas de donner à ces établissements la qualification d'aveugles , attendu que l’usage des yeux y est totalement interdit par la fumée du tabac, fumée que, dans la plupart, on ne parvient pas même à couper au couteau.
Vu le chant perpétuel auquel se livrent ces pauvres
A CIGALE
Ht
chanteuses , elles ont reçu des estaminets le nom parfaitement juste de Cigales ; c’est même à peu près la seule chose juste que l’on trouve en elles.
L important pour la Cigale est de chanter selon le ton de la société dans laquelle elle se trouve, et c’est ce qui explique pourquoi le ton de sa voix est en général fort mauvais.
Parce qu elle ouvre la bouche a l’instar de M. Dupiez , la pauvre Cigale croit avoir toute la méthode du célèbre ténor. Puis, autre déplorable habitude, elle chante toutes les romances, même les plus tendres et les plus mélancoliques, sur un air qui se rapproche beaucoup de la Marseillaise . Règle générale, la Cigale ne chante que des romances.
LA CIGALE
Comme chacune de ces romances 11e se paie ordinairement que ce qu elle vaut, c’est-à-dire deux sous, on voit qu’il faut que la malheureuse Cigale se livre à un nombre immodéré de sérénades pour faire sortir de son gosier les cent mille francs qui y ont été placés par la nature.
Étonnez-vous, après cela, si la pauvre Cigale n’imite pas la fourmi et ne porte pas à la caisse d’épargne une foule de pièces de monnaie pour s’aider h passer l’hiver de la vie, celle saison désagréable où il neige des cheveux blancs et où il pleut des rhumatismes et des catarrhes ! Car, hélas! tout n’est pas roses dans la vie, tout n’est pas jasmin dans l’existence; le philosopha Bilboquet avait déjà fait celte remarque avant nous; mais, pour être vieille, elle n’en est pas moins désolante. — O Providence! pourquoi n’as-tu pas fait naître tous les hommes avec quinze mille livres de rentes? car lu le pouvais, du moins je me plais à le croire.
Quand une Cigale a pris sur sa recette quotidienne tout ce qui lui est strictement nécessaire pour sa nourriture, pour sa toilette, c’est à peine s’il lui reste six sous pour payer le raccommodage d’une corde de sa guitare, et huit sous pour les petits verres qui entretiennent les cordes de sa voix.
Mais à défaut de quinze mille livres de rentes, la Providence , qui s’occupe des plus petits détails de la création, n’a pas voulu que la pauvre Cigale traversât seule le désert de la vie, et, dans son inépuisable bonté, elle lui a donné un ami qui l’accompagne
LA CIGALL.
non-seulement dans la traversée de ce désert, mais encore sur le violon.
Vous avez ci-dessus le portrait de cet être chéri . qui au premier aspect peut ne pas vous sembler trèsjoli garçon , mais qui , lorsqu’on le regarde plus attentivement, paraît véritablement hideux. Du reste, cet artiste compense bien les désagréments de son physique par les agréments de son moral : il est plein d’attentions délicates pour sa compagne, il lui épargne toujours la peine de porter les recettes; ce poids, vu sa nature de billon , serait trop lourd pour la poche d’une faible femme. Enfin, il la rend parfaitement heureuse, si ce n’est qu’il la bat comme plâtre toutes les fois qu'il a le malheur d'avoir un peu bu; or, il a ce malheur toutes les fois qu’il a le bonheur d’avoir
LA CIGALE
quelques sous dans la caisse. Après cela, qui n’a pas ses petits défauts?
Lorsque la Cigale, par suite des circonstances atmosphériques et alcooliques, a totalement perdu sa voix, lorsqu’il ne lui reste plus le plus petit sol, au lieu d’aller crier famine chez la fourmi sa voisine, ce
qui ne l’avancerait pas beaucoup, elle préfère utiliser l’assurance et l’aplomb quelle possède devant le public pour se livrer à d’autres exercices non moins agréables; seulement, au lieu d’être chromatiques, ils sont acrobatiques.
Pour prouver que les poids portés par elle 11e sont pas frauduleux, l’ex-Cigale offre à toutes les dames de l’aimable société de vouloir bien essayer la même expérience.
Quant au compagnon fidèle de l’ancienne chanteuse, plutôt que d’abandonner sa passion, son amante.
LA CIGALE
il a saisi un sabre et se l’est enfoncé dans le gosier... ; ( ne craignez rien, personnes sensibles que je vois frémir ! ) il se l’est enfoncé dans le gosier sans douleur !... et ça ne l’empêchera pas de faire passer journellement une foule de petits verres par le même chemin que le sabre.
Quand on a travaillé ainsi pendant soixante ans, on meurt sans crainte comme sans regret. Dans la vallée de Josaphat, au jour du jugement dernier, la Cigale, interrogée sur ce qu elle a fait pendant sa vie, pourra dire : « J’ai chanté 347,687 romances, j’ai avalé 9,947 épées et 37,483 petits verres! »
Tout le monde avouera que voilà une vie et un gosier bien remplis !
Llî CANARD.
Lesta remarque] qu’ autant le Canard de bassecour, escorté de son ami intime le navet, est agréable à la majeure partie des palais français, autant les Canards des ruisseaux parisiens, de même que les Canards que se permet un ténor intimidé, sont insupportables à la totalité des oreilles de la même nation .
En province, on ne connaît qu’une seule espèce de Canard , et c’est la bonne,