LE C1U-CU
Pendant longtemps les boulangers parisiens suivirent religieusement la vieille routine qui leur avait été transmise par les mitrons des temps antiques; en d’autres termes, ils ouvrirent tout simplement une modeste boutique qui n’avait pour tout ornement que des pyramides de pains de quatre livres ou deux kilogrammes, pesant quatre livres ou deux kilogrammes ; de pains de deux livres ou un kilogramme, pesant deux livres ou un kilogramme; — enfin, de pains d’une livre ou cinq cents grammes, pesant une livre ou cinq cents grammes.
Quant au Cri-Cri , il se contentait invariablement de revêtir le costume peu costumant dont nous vous avons parlé plus haut; et, s’enfonçant dans la pâte
jusqu’au cou , il travaillait pendant vingt ans comme un nègre (qu'il n’était pas), pour arriver, sur la fin de ses jours , à vivoter modestement et bourgeoisement à l’aide d’une petite fortune qui lui permît de flâner
LE CHI-CRL
aux environs de la Halle aux blés, de lire le Constitutionnel , et de jouer sa demi-tasse aux dominos en trois cents points, partie liée.
Par exemple, dès que le petit moutard pouvait se tenir sur ses jambes, on lui inculquait immédiatement les principes de la mitronnerie; on lui faisait mordre à la pâte, en l’envoyant porter des pains à domicile chez toutes les pratiques du quartier.
Aujourd’hui, tout est bien changé ! Le Cri-Cri, qui probablement avait lu La Fontaine , se dit un beau matin :
L’ennui naquit un jour de l’uniformité.
Donc, pour éviter que ses pratiques ne vinssent a se livrer à un spleen dangereux et qui pouvait leur ôter l’appétit , il se mit â imaginer une foule de choses nouvelles :
1° Les pains de quatre livres ou deux kilogrammes
LE CRI-CRI
n’eurent plus que trois livres et demie ou un kilogramme sept cent cinquante grammes , h moins toutefois qu’ils eussent seulement trois livres un quart ou un kilogramme six cent vingt-cinq grammes.
2° La vieille boutique se transforma en un salon orné de candélabres , de glaces , de bougies , de tentures, de dorures et de peintures.
3° Enfin, le pain ne fut plus du pain.
Entrez dans une boulangerie moderne ( après avoir essuyé vos pieds au paillasson, bien entendu), et demandez du pain, on vous rira au nez. — Le Cri-Cri, qui viendra de faire une fournée, vous offrira une brioche; — mais quelle brioche !
Si vous y mettez de la ténacité , on vous présentera encore des tartes aux confitures, des croquets, de petits gâteaux de Nanterre , des biscuits de Savoie; mais pour du pain, impossible!
Pour peu que cela continue , le pain deviendra , encore plus que l’or, une véritable chimère. - Pour-
LE CRI-CRI
tant, il existe encore au fond du Marais quelques Cri-Cris retardataires et encroûtés qui 'veulent bien consentir à fabriquer du pain pour les restaurants qui en ont un besoin absolu ; nous voulons parler de ces établissements philanthropiques qui , moyennant trente-deux sous, ou même vingt-cinq sous, servent h leurs contemporains des festins de Balthazar, avec le pain à discrétion : — en voyant l’appétit de crocodile dont font preuve les habitués de ces restaurants, on devrait plutôt dire qu’on leur fournit du pain à indiscrétion !
Le Cri-Cri parisien, étant éminemment Français, affectionne beaucoup le genre léger dans toutes ses productions. C’est en vain que le commissaire de police cherche à lui faire comprendre que l’ancienne livre se compose de seize onces : l’obstiné calculateur
LE CIII-CRI
trouve toujours que douze onces font un compte beaucoup plus rond et beaucoup plus agréable. Le système décimal le forcera peut-être h changer de système... , en ce sens que ses pains pèseront encore moins.
Le vénérable pâtissier de la Porte Saint-Denis continue du moins à suivre loyalement l’exemple qui lui a été transmis par ses ancêtres; en 1840 comme en 1780 7 il vous sert, pour deux sous, ces morceaux de galette capables d’étouffer un fort de la Halle.
Du reste, il ne faut pas trop en vouloir au Cri-Cri; s’il a des balances tant soit peu inégales, il semble avoir pris mesure sur les balances de la Justice. Voyez plutôt. ■ — Le boulanger qui , â l’aide de son système d’arithmétique, vole au public une vingtaine de livres
LE CIU-CU1.
de pain chaque jour de F année (ce qui donne un total assez colossal quand on multiplie vingt par trois cent soixante-cinq), ne se voit condamné qu’à une cinquantaine de francs d’amende , et au plus à vingtquatre heures de prison, tandis que le pauvre diable qui se permet de chiper un petit pain à F étalage du même boulanger est condamné à trois ans et même à cinq ans de prison. — Voilà un petit pain qui est dur a digérer!
Il est bon qu’un Cri-Cri intelligent songe à mettre du pain sur la planche pour ses vieux jours; mais cependant il doit mettre un peu plus de mesure dans sa cuisson, sinon il soulève contre lui le levain de 1 inimitié.
Grâce à ses habitudes d’ordre, d’ économie, et grâce surtout à son système de poids et mesures, le Cri-Cri parisien s’amasse, en général, une petite pelote qui
LE CRI-CRI
lui permet (l’être électeur, sergent-major de la garde nationale et jury. Alors, il se montre impitoyable pour les voleurs qui avaient faim!
Quelquefois, cependant, la force des circonstances et le voisinage d’un commissaire de police entêté amènent le Cri-Cri à faire faillite, et alors le monde a le triste spectacle d’un boulanger pané.
LE MINOTAURE
s vous êtes marié, il n est pas nécessaire, je pense, de vous expliquer ce que signifie ce mot terrible de Minotanre. Après cela , peut-être ignorezvous le nom, tout en connaissant parfaitement la chose.
Nous vous dirons, en ce cas, que le Minotaure moderne j à l'instar du Minotaure de l’antiquité, consomme efïrayamment de jeunes femmes; seulement le monstre, au lieu de s’attaquer aux jeunes filles,
LE MINOTAURE
s’attaque seulement à la vertu des femmes mariées légitimement. C’est ce qui fait qu’ aujourd’hui un mari trompé est désigné sous le nom de minotaurisé. L’inventeur du mot est M. de Balzac; mais l’inventeur de la chose remonte à une époque beaucoup plus reculée.
On peut consulter toutes les histoires possibles , même le Discours sur l’Histoire universelle par Bossuet, et on verra que l’existence du Minotaure n’a jamais été mise en doute chez aucun peuple : Ménélas chez les Grecs, le mari de la reine Putiphar chez les Égyptiens, et bien d’autres illustres personnages dont la liste serait beaucoup trop longue, sont là pour prouver la véracité de notre assertion.
Du reste, nous devons constater*, à l’égard du Mino taure conjugal, une remarque d’histoire naturelle assez singulière : c’est que ce monstre est en général très-joli garçon; et, loin d’avoir des cornes affreuses comme l’habitant du labyrinthe de file de Crète, c’est lui , au contraire, qui enlaidit ses victimes de cet ornement.
Le beau Paris était un ganl-jaune de son époque ; sa blonde chevelure était toujours soigneusement lustrée avec de la pommade du lion ou autre cosmétique du Deiignou de l’époque; tandis que Ménélas, l’infortuné Ménélas! était naturellement laid et mal peigné.
Aussi vous savez l’histoire La plaisanterie dura dix
années consécutives, à la face des Dieux , des Troyens et des Grecs. Ce laps nous semble un peu long; on voit bien que la police correctionnelle et les sergents
LE MÏNOTAURE.
de ville n’avaient pas été encore inventés à cette époque.
Les maris parisiens obtiennent satisfaction beaucoup plus promptement, 11 faut avouer qu’il est fort agréable de pouvoir lire dans la Gazette des Tribunaux le récit de ses infortunes conjugales à la colonne spécialement réservée aux incendies, aux jambes cassées, aux empoisonnements par champignons malsains, aux maris minotaurisés, et autres accidents journaliers susceptibles de fournir matière à un procès-verbal de commissaire de police et à une chronique de journal judiciaire. Même, si le mari en question trouve qu’on a mal orthographié son nom , il a le droit d’écrire au journal pour lui dire : « Mon- « sieur le rédacteur, ce n’est pas monsieur Lepic qui « a été trompé par sa femme : c’est moi , Lapie , l, a, « La , p, i, e, pie , Lapie, rue du Grand-Hurleur, 7, « ainsi qu’il résulte de ma signature apposée au bas « du procès-verbal dressé par le commissaire de po- « lice du quartier, en présence d’une patrouille de la « garde nationale appelée pour constater le fait de a flagrant délit. Tous les autres détails que vous don- « nez sont parfaitement exacts ; mais vous m’oblige - « rez beaucoup en rectifiant mon nom. J’ai F lion - « neur, etc. »
Le lendemain matin , notre gaillard est libre de se rengorger en voyant que les papiers publics s’occupent de lui. Aussi va-t-il prendre sept ou huit demi-tasses dans différents cafés, pour lire et relire tous les journaux qui parlent de cet événement dramatique.
LE MLNOTAUUE.
Éroslraté brûla, dit-on , le temple d’Éphèse, rien que pour avoir la satisfaction de faire passer son nom à la postérité. — M. Lapie paie celte même satisfaction beaucoup moins cher qu’Érostrate ; il est vrai, après cela, que son nom n’ira pas à la postérité la plus reculée ; il y a tant de concurrence de nos jours! — à Paris surtout.
Puis, lorsqu arrive le grand jour d’audience au tribunal correctionnel , on a derechef la satisfaction d’entendre lire le grand procès verbal constatant le flagrant délit , et si le greffier myope estropie de nouveau votre nom, devenu déjà quelque peu célèbre, vous avez le droit de l’interrompre et
LE MINOTAUKE.
de lui crier : « Lapiel Que diable! lisez donc Lapie ! »
Quelquefois, le malheureux minolaurisé ne se contente pas de frapper son ennemi avec le glaive de la Justice, il préfère se servir du fleuret démoucheté. Mais, presque toujours, ce prétendu jugement de Dieu n’est guère plus juste que le jugement des hommes; et le mari , après s’être posé sur le terrain à f instar d’un Othello très-furieux, se voit emporté,
JG
LE MINOTAUUE.
F instant d’après, à F instar de M. de Marlborough. O duel ! ô mariage ! voilà de vos coups !
Pour comble de malheur, si l’épouse qui, par sa conduite nuageuse , a causé tout ce gâchis matrimonial, est femme de lettres, au lieu d’aller verser du baume , des larmes et des cataplasmes sur les blessures de son trop infortuné mari , madame se drape en femme incomprise , publie un roman dans lequel le Minotaure, désigné sous le nom d’Arthur ou d’Albert, joue le rôle d’un ange tombé du ciel sur* F asphalte du boulevard des Italiens, d’un chérubin qui cache ses longues ailes blanches sous un paletot noi¬
sette. Quant au mari vexé, minotaurisé et perforé, madame son épouse le traite tout à la fois de tigre,
LE MINOTAURE
d’épicier, de rhinocéros et de crétin ! — Prix du volume , sept Francs cinquante ! Si le mari veut acheter une douzaine d’exemplaires, l’éditeur lui passe le treizième par-dessus le marché.
Ce qu’il y a de plus terrible, c’est que notre époque, si fertile en découvertes de toutes espèces, n’a encore pu rien découvrir pour mettre à l’abri de la minolaurisation. On vous garantit contre l’incendie, contre la perte des procès , contre la conscription, etc. , etc. ; on vous vend des spécifiques pour prévenir la peste , la rage et le mal de dents, mais aucun régime, aucun amulette, aucune formule chimique, pharmaceutique ou cabalistique n’a encore été inventée pour garantir les pauvres maris contre les atteintes du Minotaure. La graine de moutarde blanche elle-même , qui guérit ou qui prévient toutes les maladies, au dire des prospectus , est impuissante contre celte terrible contagion. — 11 n’y a guère qu’une seule espèce de poudre qui puisse être employée avec quelque succès lorsqu’un mari voit le Minotaure rôder autour de sa maison : c’est la poudre d’escampette.
A moins cependant qu’on ne préfère tendre au Minotaure un piège à loup. Lorsqu’il vient pour chanter une romance quelconque sous les fenêtres de sa belle, crac ! le ressort part, et l’homme est bien fâché de ne pouvoir plus faire comme le ressort.
Alors, un mari qui survient avec un pistolet est dans une belle position pour parlementer; elle Minotaure, habitué h avoir la clef des cœurs , passe par toutes les
LE MINOTAURE
conditions possibles pour avoir tout simplement la clef des champs.
Après cela , beaucoup de maris se font du Mi notaure un monstre beaucoup plus terrible qu’il ne l’est réellement. Certainement, quand on sait qu’on est susceptible... d’être inséré dans les colonnes de la Gazette des Tribunaux , c’est vexant, c’est même très-vexant si vous voulez; mais aussi, quand vous ne savez rien, vous goûtez toutes sortes de félicités dans votre ménage. Votre Minotaure est votre meilleur ami; il fait votre cent de piquet, il vous apporte d’excellent tabac, et il fait même toutes vos commissions. Quant à votre femme, elle vous soigne, elle vous dorlote , elle vous fait avaler des laits de poule ; vous engraissez prodigieusement.
Bref, vous jouissez absolument de l’existence d’un prince bédouin des Mille et Une Nuits , car vous vivez longtemps, heureux, et vous avez beaucoup d’enfants !
LE SPHINX
rançais qui aimez la charade, vous pouvez satisfaire votre passion, car depuis environ quinze mois, notre siècle tourne furieusement au rébus , au logogriphe et au coq-à-l’âne. - — Et ne vous y trompez pas, nous parlons en ce moment du rébus pur et simple; il n’est pas question du coq-à-l’âne politique, et nous ^ ne considérons pas le logogriphe envisagé sous l’aspect de programme de juillet pris au point de vue de l’Orient
ou relativement à l’Angleterre.
Oui, depuis les six mois sus-relatés , tous les Français , quelle que soit la différence d’âge, de profession ou de sexe, ne s’abordent plus dans les rues
LE SPHINX
dans les calés ou dans les théâtres, en se disant, suivant l’ usage antique et solennel : « Bonjour, Monsieur ; comment vous portez-vous? » — ce à quoi l’autre Français répondait : « Pas mal, Monsieur, vous êtes bien honnête... Et madame votre épouse? » Maintenant, ces mêmes Français n’abordent leurs compatriotes qu’en leur disant : « Bis-moi z’nne chose , mon ami : Pourquoi , etc., etc. » Suit une énigme dont l’ami doit deviner le mot, le chapeau à la main et les pieds dans le ruisseau. — Après avoir fait cette question d’un air triomphant, le Sphinx donne deux minutes à l’OEdipe pour deviner le mot du logogriphe. Si le Sphinx est poli , outre les dix minutes de rigueur, il donne encore h son ami la permission de mettre son chapeau; puis arrive un point d'orgue de six cents secondes.
Quand l’Œdipe s’est bien gratté le nez et a bien ré-
LE SPHINX
pété : « Diable ! diable ! » et « Voyons donc ! voyons donc ! » pendant le laps qui lui a été accordé, le Sphinx ne laisse pas plus longtemps sa victime le bec et les pieds dans l’eau : il donne le mot du logogriphe. Ce mot plaît généralement beaucoup, et les deux amis se mettent simultanément h rire avec une gorge tellement déployée que cela attire même quelquefois Y attention des sergents de ville.
Chaque petit journal possède en ce moment son Sphinx attitré qui est chargé de proposer, tous les malins, un nouveau logogriphe aux abonnés. Le Charivari. , des premiers, s’est attaché un Sphinx première qualité. Il l’a fait venir directement d’Égypte, avec un crocodile et plusieurs bottes d’oignons. Ce sont les trois productions les plus estimées de ce pays.
Le Sphinx du Charivari , qui s’est bien vite acclimaté sous le ciel de la rue du Croissant, a pris aussi non moins promptement toutes les habitudes françaises, et il rédige ses devinettes sous la forme de dépêches télégraphiques . Ces dépêches ne coûtent pas moins de deux mille francs par mois aux propriétaires du Charivari; mais ils ne pouvaient pas dépenser moins pour s'assurer la suprématie de ce genre , et quand on leur objecte que le prix de deux mille francs par mois est un peu élevé , ils répondent comme MM. de Talleyrand et de Bilboquet : «Il le fâalait, il le fàâlait ! »
Du reste, ce n’est pas une petite affaire que de trouver ainsi chaque jour un nouveau logogriphe qui doit contribuer à embellir la vie et h casser la tête de trente-
LE SPHINX
trois millions de Français; le Sphinx qui se livre à son travail est obligé de se promener longtemps dans sa chambre, orné de sa robe de chambre couverte de dessins cabalistiques, hiéroglyphiques et apocalyptiques.
Le lendemain, F abonné se creuse la cervelle pendant toute la durée de son déjeuner pour deviner le fameux pourquoi de la dépêche télégraphique. Après trois quarts d heure de réflexion, il Finit par trouver... que son café s est considérablement refroidi.
L’amateur du genre qui ne lit pas les journaux au café, mais qui a pris la louable habitude de s’abonner directement au Charivari , peut donner beaucoup plus de temps à la distraction en question. J’en sais un qui cherche quotidiennement la réponse durant trois heures, trois heures et quart ; après quoi il éprouve le besoin de se mettre les pieds dans l’eau bouillante pour faire descendre le sang, qui lui monte trop fortement vers la région de F intelligence et des lune ttes.
LE SPHINX
meux parce que du pourquoi , sa joie peut se comprendre, mais non pas se décrire.
Un Œdipe aussi favorisé du ciel et de la charade grandit énormément dans l’estime de tous les habitués du café où il se rend d’habitude; il acquiert même l’admiration des garçons, et lorsqu’il sort, la dame du comptoir le regarde comme une des célébrités de l’époque. Quand on est arrivé à ce point de gloire, on ne tarde pas a quitter le rôle de devineur de charades pour prendre celui d’inventeur; d’OEdipe on se transforme en Sphinx, et l’on pose à son tour des questions à tous ses contemporains. Mais comme la civilisation a fait d’énormes progrès , les Sphinx de 1840 ne se permettent pas d’avaler immédiatement les personnes qui ne devinent pas le mot en question; ils se contentent de les appeler imbéciles , ou tout au plus crétins .
Il y a bien une autre classe de Sphinx : c’est celle des gens qui se permettent chaque soir de faire des charades en aclion avec les flâneurs qui rentrent
LE SPHINX
chez eux passé minuit. Ce jeu, assez malhonnête, consiste à tendre une main et à montrer un pistolet ou une badine monstre.
Comme vous le pensez bien, le mot de la charade est la bourse . Mais ce divertissement, qui ne peut pas être considéré comme un jeu de société, ne rentre point dans notre sujet. C’est pourquoi nous n’en parlerons pas, et nous revenons au Sphinx vulgaire, dont nous n’avons plus rien à dire.
LE SERPENT
N ignore généralement clans la société ce que veut dire ce mol Serpent , pris dans racception nouvelle qu’il a reçue depuis plusieurs années ; cette ignorance est très-pardonnable. Le Serpent n’a vraiment cours que dans la langue des journalistes, el M. de Buffon lui-même, qui, au dire d’une foule de personnes, était pourtant un naturaliste fort distingué, ne connaissait le Serpent que sous sa qualité de reptile dés-
LE SERPENT
agréable el de musicien de paroisse. Le Serpent-Musicien étant un membre de la grande famille des Rats d’église , nous ne nous arrêterons pas longtemps à la description de ce personnage, qui n’a d’agrément que quand il accompagne tout un lutrin, qui semble composé d’aveugles-sourds non muets.
Hélas! 1 infortuné rédacteur en chef redoute au moins autant le Serpent parisien que l’habitant des Grandes-Indes redoute le serpent à sonnettes!
Quel est donc ce terrible reptile qui se glisse ainsi dans les bureaux de journaux pour aller piquer au vif ce qu’il y a de plus sacré dans ce local , après les ciseaux, le rédacteur en chef lui-même! Hé! mon
LE SERPENT
Dieu, ce ne serait rien encore si ce maudit Serpent ne se faufilait que dans les bureaux; mais l’audacieux s’insinue aussi dans les colonnes les plus apparentes du journal, et l’œil de l’abonné l’y découvre le lendemain malin avec une horreur et un effroi qui ne sont comparables qu’à l’effroi et à l’hofreur dont est saisi le rédacteur en chef.
Quoique nous soyons à une époque où le rébus et (a charade sont en grande vogue, je ne veux pourtant pas vous parler plus longtemps en style de logogriphe. — Vorci la chose :
Entérinés d’argot d’imprimerie, on nomme Serpent le petit article, la phrase ou même le simple mol qu’un rédacteur insère parfois dans les colonnes d’un journal à l’insu du rédacteur en chef; or, cette phrase terrible qui se glisse insidieusement au milieu d’autres phrases quelle contrarie ou atténue, fait l’effet d’un serpent caché au milieu des fleurs... , des fleurs de rhétorique bien entendu.
11 en résulte que le lendemain matin, le rédacteur en chef avale une immense couleuvre !
Exemple. — Un rédacteur a fait un article dans un journal admirateur effréné du sucre de betteraves; or, ce jour-là même il rompt avec le journal. Le rédacteur en chef, qui a appris à se méfier des Serpents, se met à lire attentivement l’article avant de l’envoyer à f imprimerie ; mais le rédacteur sournois, pour se venger du journal qui s’est privé de ses services , vient à minuit corriger ses épreuves, et, transformant subitement son article betteravier , en fait
LE SERPENT
un dithyrambe en l’honneur de la canne à sucre!
Autre exemple. — Un feuilletoniste rend compte du vaudeville de l’ami d’un ami d’un des amis des camarades du journal. Après l’analyse de la pièce, le rédacteur avait mis primitivement : « L’auteur a été nommé au milieu (ï applaudissements unanimes et mérités! » Notre gaillard, qui dans l’intervalle s’est brouillé avec le vaudevilliste, regagne l’imprimerie à minuit, heure du crime et des Serpents, et, enlevant le mot applaudissements , le remplace par le mot sifflets.
LE SERPENT
Le Serpent produit surtout des effets terribles lorsqu’il se faufile dans les colonnes d’un journal qui reçoit des encouragements de M. de Gérain. Le pauvre rédacteur en chef a beau protester de son innocence, on se montre impitoyable.
Le Moniteur lui-même, le grave, 1 impassible, l’éternel Moniteur voit de temps en temps ses colonnes envahies par des Serpents. Il est vrai qu’ils ne tirent pas à conséquence, attendu que le journal gouvernemental n’est guère lu que par son proie ; mais le Serpent n’en a pas moins joui de sa petite vengeance. Le plus fâcheux et le plus célèbre de ces reptiles est celui qui fit son apparition dans les premiers temps de la Restauration. Le rédacteur devait mettre tout simplement : « Aujourd’hui le roi a présidé le conseil des ministres au château des Tuileries. » L’audacieux Serpent se glissa sous forme de faute typographique, ainsi qu’il suit : « Aujourd’hui, à une heure, le roi a présidé le conseil des monstres au château des Tuileries. » M. Sauvo, l’immuable directeur du journal officiel, en eut une jaunisse qui dura six mois.
LE SERPENT
On a vu des directeurs de journaux , pour se garantir du Serpent , lire les articles en premières épreuves, les relire sur épreuves corrigées , se lever la nuit pour les relire au moment du tirage , et , malgré cela, rêver encore Serpent, comme d’autres rêvent chien et chat , ce qui leur donnait des cauchemars épouvantables.
Toutefois, bienheureux ces directeurs! car, après quelques semaines de ces terribles épreuves (je le dis ici sans calembour) , le Serpent les trouve inaccessibles, précisément parce qu’ils ont acquis eux-mêmes la prudence du Serpent.
LA PIE
am aïs dénomination ne fut appliquée avec plus de justesse que celle-ci. — Pie du Palais-de- Justice porte un plumage noir et blanc tout comme la Pie de nos forêts, et son ramage est en parfaite harmonie avec son plumage. — Aussi, depuis bien longtemps, les prisonniers ont-ils l’habitude de ne désigner jamais le défenseur de la veuve, de l’orphelin et du voleur que sous le sobriquet de Pie. — Jacasser, rejacasser et rerejacasser, voilà à quoi se passe la vie entière du volatile et du bipède en question.
La salle des Pas-Perdus est un véritable lieu de délices pour le flâneur, à toutes les époques de l’année, attendu le panorama si mobile, si amusant, qui s’y déroule sans cesse ; mais pendant l’été ce plaisir est