‹ Muséum parisienChapitre 5 sur 14 · L.A PIE · texte numérisé non relu

L.A PIE

bien plus grand encore, puisqu’on peut le goûter sous l’ombrage voluptueux de pierres de taille qui ont une dizaine de pieds d’épaisseur : il faudrait les rayons d’un soleil plus que napolitain pour percer un paletot de cette épaisseur ; aussi rien ne manque au bonheur de la masse d’avocats qui fourmillent dans cette enceinte toujours rafraîchie par une brise délicieuse. — Heureuses Pies ! l’architecte du Palais-de-Justice est parvenu à leur ménager une douce température de dix à douze degrés au-dessus de zéro ; — par un hasard singulier, cette température est aussi celle qui est la plus convenable à la parfaite santé des cruchons de bière. — A Dieu ne plaise que par là nous prétendions faire le moindre rapprochement entre ces deux choses si différentes ! — Nous ne prétendons nullement les mettre sur la même ligne, et si on nous offrait à choisir, pendant l’été surtout, entre un cruchon de bière et un avocat , nous ne balancerions pas un seul instant.

Les personnes qui veulent étudier le curieux morceau d’histoire naturelle étiqueté dans toutes les collections sous le nom d 'Avocat ou de Pie borgne , ne peuvent choisir un lieu plus propice que la salle des Pas-Perdus.

A peine a-t-on franchi les trois ou quatre marches de pierre qui séparent la salle des Pas-Perdus de la Galerie des Marchands , qu’on vient heurter contre rétablissement d’un des huit gens de lettres qui concourent , avec la statue de Malesherbes , à l’embellissement de la salle des Pas-Perdus. — Depuis que les

LA PIL

lumières et 1 orthographe ont pénétré à peu près dans toutes les classes de la société ; depuis que les cuisinières écrivent elles-mêmes leurs mémoires d’apolhi caire, le malheureux écrivain public ne peut trouver

un peu d occupation que grâce aux plaideurs de la salle des Pas-Perdus.

Encore, l'infortuné se voit-il obligé de se livrer trèssouvent à un sommeil quasi-nourrissant.

La sagesse des nations nous dit : qui dort dîne ; mais il faut avouer que c’est un dîner bien maigre; — un festin de Balthazar en rêve ne vaut pas un dîner à trente-deux sous en réalité.

Si les pauvres Phœbus du Palais-de-Justice sont peu occupés, en revanche, tous les avocats que l’on rencontre ont l’air d’être écrasés de besogne. — Règle générale, moins un avocat est chargé de causes à plaider, et plus il se charge d énormes dossiers achetés à

LA PIE

la livre chez l’épicier du coin. — Ces gaillards-là emploient la recette de tous les allumeurs du monde ; ils feignent d’être accablés de besogne, comme les marchands de chaînes de sûreté feignent de vendre une masse de marchandises aux compères qui les rapportent F instant d’après. — Prenez garde, faites place à monsieur l’avocat qui court tout essoufflé et qui a l’air d’arriver Irop tard à une audience où il n’a rien à faire !

L’instant d’après, vous verrez le même personnage sortir de la deuxième Chambre pour courir à la Cour royale, puis de là il reviendra passer dix minutes la Cour d’assises, toujours en courant. — A force de >urir, il espère attraper des clients.

Quelques-uns de ces messieurs, d’un tempérament plus asthmatique, ne peuvent pas se permettre ce manège fatigant, et ils se contentent de se promener iranquillement en faisant des politesses aux plaideurs dont l’air est candide, dont l’habit est en drap véritable d’Elbeuf, et dont la poche semble bien garnie.

LA PIE

11 est à remarquer que le défenseur de la veuve et de i orphelin , suivant le sobriquet que ces messieurs se donnent entre eux; il est à remarquer, disonsnous, que ce défenseur zélé de tous les droits méconnus montre surtout une éloquence admirable toutes les fois qu’il a pour client un homme riche qui a soin de fourrer dans le sac à dossier de son avocat des arguments irrésistibles. — M. Scribe prétend que l’or est une chimère, mais l’avocat n’est nullement de son avis : il 11e regarde comme une chimère que le sou de Monaco, et toute monnaie qui 11’a pas été frappée dans cette principauté mesquine a pour lui des attraits bien puissants.

LA PIE

ralistes qui ont décrit l’avocat : c’est que si ce bipède n’est pas doué en général d’une beauté remarquable , en revanche, il possède souvent une laideur remarquable .

Si l’avocat n’est pas beau lorsqu’il se promène tranquillement dans la salle des Pas-Perdus , il faut reconnaître qu’il est bien plus grotesquement laid lorsqu’il plaide en ergoteur, et lorsqu’il fouille dans le tin fond des lois romaines, gauloises et chinoises.

Et tout cela pour prouver que le fermier Jean Giblou avait le droit de faire promener ses jeunes cochons dans le pré de François Ablou. — Quand les citations savantes ne suffisent pas au Démosthène du quai aux Fleurs, il passe à d’autres exercices, et se livre à des gesticulations frénétiques, à des Ilots de paroles hyperboliques et à des grimaces épileptiques;

LA PIE

ce qui fait qu’on se bouche les oreilles, et qu’on s’enfuit de la salle d’audience en se disant que, définitivement, ce qu’il y a de plus agréable dans tout l’ordre des avocats, c’est le greffier, qui a souvent une bonne figure , qui écrit toujours, et qui ne parle jamais.

Mais, voyez le malheur, il se trouve que toui justement le greffier n’est pas avocat ! *

LE ROSSIGNOL

e nom est charmant, et, en le lisant, votre imagination fort orientale se livre déjà aux rêves les plus délicieux; vous songez aux bosquets mystérieux, au gazouillement des oiseaux, au ruisseau qui murmure; que sais-je, moi! peutêtre aux amours de la Rose et du

Rossignol . Vous en êtes parbleu

bien capable !

Eh bien ! apprenez , lecteur mon ami, que vous errez complètement. Le Rossignol en question n’habite jpas des bosquets ornés de petits

LE ROSSIGNOL

ruisseaux, et ne songe pas le moins du monde à courtiser la rose, pas même la simple giroflée.

Si ce Rossignol, ajoutez-vous, n’est pas un habitant de la campagne, il habite donc la ville, et alors j’y suis.... vous allez parler d’un Rossignol de théâtre, de Duprez , de Mme Damoreau ? — Lecteur, vous errez de nouveau.

Ah! j’y suis, me dites-vous.... Vous voulez désigner le passe-partout qui se trouve dans la poche de tous les voleurs qui ne travaillent pas sur le grand chemin ni dans la société en commandite ! — Hélas ! Lecteur, vous errez derechef et de plus belle.

Le présent ouvrage est trop bien imprimé par Lacrampe, sur trop magnifique papier vélin glacé, pour qu’il devienne un Dictionnaire d’argot. — Nous ne tenons pas à vous faire connaître le langage des célébrités de cour d’assises.

Attention ! j’explique. — Vous êtes déjà entré, sans

LE ROSSIGNOL

doute, dans un magasin de librairie, et en ce cas vous avez dû voir, au sommet des rayons, quelques volumes qui, hors d’atteinte de la portée du bras, même quand un commis grimpe sur une chaise, gisent depuis nombre d’années dans une poussière enrichie de toiles d’araignées ; eh bien , ces malheureux volumes dont la vente est complètement nulle , et qui passent ainsi toute leur existence dans l’obscurité, dans l’humiliation et dans la poussière, ne sont connus dans le monde de la librairie que sous le nom de Rossignols. Vous trouvez ce nom bien poétique, n’est-ce pas, pour un volume que vous appelleriez tout simplement bouquin? Mais c’est que le Rossignol doit effectivement son origine à la Poésie.... Le premier Rossignol connu sous ce nom fut un recueil de vers ! ! î

Et cela se conçoit. Comme les recueils d’excellents vers ne se vendent pas beaucoup , il s’ensuit que les vers médiocres ou détestables ne se vendent pas du tout; et alors il arrive que le poète, en véritable Rossignol, chante dans la solitude.

Par la suite, le nom de Rossignol s’est appliqué

LE ROSSIGNOL

également à tous les ouvrages quelconques qui n’obtiennent aucun succès, et qui sont tristement relégués sur les planches les plus élevées et les plus solitaires de tous les magasins. Dieu sait le nombre de Rossignols qui encombrent en ce moment la librairie française ! Heureusement que l'épicerie de notre belle patrie offre un débouché à toutes les publications imaginables.... Le gruyère est l’ami intime du Rossignol.

La plupart du temps, avant d’aller finir ses jours dans l’arrière-boutique d’un marchand de cassonnade, le Rossignol va séjourner pendant cinq ou six ans chez M. Lebigre, libraire dont le catalogue est à un rabais excessif. Le prix marqué primitivement sur la couverture rose, bleue ou jonquille, est invariablement de sept francs cinquante centimes ; mais M. Lebigre , qui ne surfait jamais ses Rossignols, les laisse à l’ amateur moyennant quinze sous !

LE ROSSIGNOL

O honte ! ô désespoir ! — quinze sous un magnifique volume intitulé : Pleurs de mon Ame , ou les Sérénades du Crépuscule , — titres ébouriffants qui n’ont été trouvés qu après douze jours de méditations par un jeune auteur ébouriffé !

Quelques Rossignols égarés se permettent d’aller flâner de temps en temps sur les quais qui s’étendent depuis Notre-Dame jusqu’au Pont-Royal. Ces malheureux sont encore plus à plaindre que leurs confrères de la rue Saint-Jacques, car ils sont exposés au vent, au soleil, h la pluie, et à toutes sortes d’humiliations de la part des bibliophiles, qui , après avoir regardé le titre du volume et le nom de l’auteur, rejettent dédaigneusement le pauvre Rossignol dans la case en

LE ROSSIGNOL

bois où gisent tristement cinquante de ses confrères plus ou moins dépareillés.

Malgré 1 extrême modicité du prix auquel il est coté ? le Rossignol du quai de la Monnaie n’a guère de chance de vente qu’au cas où il vient a tomber sous les yeux de son père , de son coupable auteur. On a beau dire, la voix du sang, ou plutôt la voix de l’encre, parle toujours bien haut, et il faut qu’un auteur n’ait pas quinze sous dans la poche pour ne point tirer son enfant de l’état abject dans lequel il le retrouve.

Après cela, tous les auteurs n’ont pas la même timidité ni le même amour paternel. Il est bon nombre de ces gaillards qui sont fiers comme des paons, bienqu’ils n’aient produit que des Rossignols pendant

LE ROSSIGNOL

toule leur vie. A les entendre , ils ont enrichi leur libraire , et on ne trouverait pas un seul exemplaire de leurs ouvrages dans ses magasins.

Quant à l’enrichissement du libraire-éditeur, c’est une autre affaire ! car, règle générale, tout éditeur de Rossignols va finir lui-mème sa carrière commerciale dans la cage de la rue de Clichy.

Là, le malheureux, se promenant de long en large et de large en long pendant cinq années, dans le préau de ce monument national, a le temps de faire une foule

de réflexions philosophiques, em . blématiques et

rossignolifiques.

LE LEZ4RI)

trottoirs! asiles de la boue et des flâneurs, je vous salue ; tous les moments les plus heureux de ma jeunesse trèsblonde se sont écoulés sur vos dalles, votre granit, votre bitume, ou votre asphalte !

Avant d’entreprendre la physiologie du Lézard, entendons-nous bien d’abord sur la valeur de ce mot lui-même. —

Une foule d’individus vous disent avec le plus grand aplomb quils viennent de flâner , sans avoir la moindre notion sur cette profession.

LE LÉZARD

ir v

Ces braves gens s’imaginent qu’il suffit de s’être promené pendant une heure sur le boulevard , ou de s’être fait bousculer pendant quarante minutes sur un trottoir, pour avoir le droit de se parer du titre de flâneur , autrement dit Lézard . Malheureux profanes qui ne se doutent pas seulement de tout ce qu’il y a de bonheur et de poésie dans ces deux sillabes flâ-ner , et qui se doutent encore moins de toutes les rares qualités que doit posséder un homme pour savourer toutes les voluptés de la flânerie ! — 11 n’v a peut-être que trois classes de la société chez qui l’on trouve des cœurs et des jambes véritablement dignes d’appartenir à un Lézard. — Ces trois classes se composent des poètes, des artistes et des petits clercs d’avoué.

D’abord nous refusons positivement le beau nom de flâneur au stupide conscrit qui reste planté pendant six heures devant la même baraque de Polichinelle , et qui ne détourne même pas les yeux pour admirer la petite bonne qui se trouve à côté de lui.

11 faut user de Polichinelle, mais ne pas en abuser. — Un tourlourou vraiment flâneur écoute le dialogue pendant quelques minutes, puis entame la conversation avec sa jolie voisine , et se met à causer littérature et galette. — A l’aide de ce subterfuge , il parvient h offrir son cœur et du pain d’épice, et avant la fin du jour, le bonheur est complété par le coco et l’amour.

On ne peut pas accorder davantage le titre de flâneur h ce vieux rentier qui , sous le prétexte d’aller se promener lui et son chien , passe ses deux heures

LE LÉZARD

de prétendue ilànerie à livrer un combat à F obstiné Médor, qui vient de voir passer dans la rue une de ses anciennes passions , et qui veut à toute force aller la rejoindre.

Après un tel exercice , on revient chez soi avec tous les éléments d’une fluxion de poitrine, on a le droit de boire de la bourrache , de se mettre deux gilets de flanelle et trois bonnets de coton pour se faire transpirer, mais on n’a nullement le droit de se parer du nom de flâneur.

Quant au mari qui sort avec sa femme , nous ne le portons ici que pour mémoire. — Les désagréments de cette promenade vertueuse, mais peu sentimentale, et surtout peu amusante, ne font que s’accroître si le couple est de l’âge des ingénues du Théâtre-Français, c’est-à-dire s’il entre déjà dans sa quatrième jeunesse. — Quand le mari veut aller à droite , la femme veut aller à gauche ; si la dame désire s’arrêter devant la boutique d’un bijoutier, le monsieur l’entraîne devant l’étalage d’un njarchand de comestibles; — et ainsi de

suite pendant deux heures. Autant vaudrait appeler flâneurs les vénérables pères de famille qui , le dimanche , descendent tout le long du boulevard , depuis la Bastille jusqu’à la Madeleine , en traînant leur femme et leur fille, qu’ils finissent enfin par régaler d’un cruchon de bière aux Champs-Elysées,. Quand la jeune personne est dramatique , elle trouve ce genre de divertissement assez peu divertissant , — et, pour notre part, nous n’avons pas le courage de blâmer cette opinion.

11 est vrai que, d’autres fois, le boutiquier parisien varie ses jouissances de flânerie en allant grimper au sommet de la butte Montmartre. Une fois arrivé , il s’essuie le front, se couche sur le gazon et s’en-

LE LÉZARD

dort. — Madame, pour se distraire, a le droit de chasser les mouches du visage de son époux. Occupai ion aussi vertueuse (pie peu amusante, et peu digne de la plus belle moitié du genre humain.

L invalide commence déjà à se rapprocher un peu plus du véritable flâneur. — 11 possède plusieurs des qualités nécessaires pour cultiver cette profession ; — il n’a rien à faire, d’abord, pendant vingt-quatre heures par jour,; comme il a beaucoup voyagé , il ne manque pas d’ intelligence , quand il a soin de ne pas abrutir cette intelligence par un usage immodéré du tabac ; — puis enfin, dernière et précieuse qualité, il est observateur! — Mais il est bien dommage que, les trois quarts du temps, ce vieux troupier soit privé d’une paire de membres indispensables au flâneur : on ne va pas loin avec une jambe de bois , ou avec deux jambes dans lesquelles les Russes ont jadis incrusté des bis-

LE LÉZARD

caïens; — on esl obligé de faire de longues stations sur les bancs de l’esplanade des Invalides.

Le vrai Lézard , le Lézard modèle , le Lézard incomparable, doit jouir de l’usage de tous ses membres et de toutes ses facultés. — 11 lui faut de bonnes jambes pour arpenter toutes les promenades, tous les trottoirs, tous les quais, toutes les places, tous les boulevards de Paris ; — de bonnes oreilles pour jie rien perdre de toutes les remarques spirituelles ou plaisamment stupides que F on entend dans tous les groupes qui se rassemblent d’ordinaire dans les lieux publics ; — enfin , il lui faut surtout de bons yeux pour apercevoir toutes les jolies marchandes , tous les visages grotesques, toutes les affiches baroques, et toutes les jambes fines que l’on rencontre dans le cours de ses flâneries.

Le paletot semble avoir été inventé exprès pour le flâneur; grâce à ce vêtement commode, mais taillé sur la forme d’un sac , le flâneur peut mettre tranquillement ses deux mains dans ses poches et se faufiler dans toutes les foules les plus épaisses et les moins bien composées , sans craindre qu’un voisin curieux 11e vienne sonder les mystères de ces mêmes poches. — Le paletot a fait diminuer d’une manière prodigieuse les vols à la tire; vous n’êtespas sans savoir' qu’on a baptisé de ce nom l’espèce d’industrie qui consiste à tirer de toutes les poches des foulards , des tabatières, des lorgnettes, etc., etc. — 11 est vrai que si le paletot a détruit en grande partie le vol à la tire , en revanche il a fait augmenter prodigieusement le vol orné d’assassinat: — les industriels se sont vus obligés de dépouiller complètement le flâneur nocturne, depuis qu’ils ne peuvent plus interroger tout simplement ses poches, et ils commencent l’opération en étranglant ou en assommant le sujet choisi. — On voit que si le paletot a ses charmes, il a aussi ses inconvénients.

Ainsi donc, règle générale, ne ilânez jamais passé minuit. — Une journée est assez longue quand on sait bien l’employer, et rien ne vaut la clarté du soleil pour observer les mille détails qui se présentent à chaque pas sous les yeux du flâneur. Ce n’est pas le Soir, à la vacillante lueur des réverbères, que l’on peut lire toutes ces délicieuses affiches, rouges, jaunes, blanches, vertes, coquelicotes, qui tapissent toutes les murailles de Paris. — 11 n’y a que devant

LE LÉZARD

chez Aubert que l’on a F agrément de voir les caricatures à toute heure du jour et de la nuit. — - Le gaz est toujours allumé dans ce magasin chéri de tous les Lézards parisiens.

Entin ? nous n’en iinirions pas si nous voulions énumérer tous les petits bonheurs de la flânerie parisienne. Le Lézard est le seul être heureux qui existe sur la terre; on ira pas encore cité l’exemple d’un seul flâneur qui se soit suicidé; et si jamais notre homme arrive auprès d’un puits, eût-il même pour1 ! instant quelques idees un peu tristes, au lieu de songer à se précipiter la tête la première dans ce gouffre béant et humide , il se console tout à coup en crachant

LE LÉZARD. 159

dans l’eau et en faisant des ronds pendant une heure, une heure et quart.

loue jamais un

O flânerie, flânerie! ne trouveras-tu c poète pour te chanter dignement !

LE MARCASSIN

e nom, qui, pendant un temps immémorial, avait appartenu exclusivement au sanglier lorsqu’il est encore en bas âge, a aussi été octroyé h l’artiste en peinture qui s’occupe spécialement de faire des tableaux pour les enseignes. — Comme nous sommes fort avide de science , nous nous sommes des recherches incalculables, h la Bibliothèque

LE MARCASSIN

Royale , pour connaître les motifs qui ont ainsi fait appliquer au rapin le surnom de Marcassin ; mais les Dictionnaires cï Histoire Naturelle les plus complets se taisent sur ce point, et notre prédécesseur M. de Buffon n’en a pas soufflé le moindre mot; c’est ce qui prouve bien qu’il a volé sa réputation. — C’est fort triste, ma parole d’honneur, c’est fort triste!

11 est probable, cependant, que les flâneurs, voyant toujours les peintres d’enseignes ornés d’immenses brosses fabriquées avec la dépouille d’un jeune sanglier, auront fait une figure de rhétorique, et prenant la partie pour le tout , se seront permis de confondre dans leur imagination et dans leur conversation la brosse avec le porte - brosse , d’où est née l’épithète de Marcassin.

Voilà du moins notre opinion consciencieuse , basée, comme on le voit, sur les raisonnements d’une logique parfaite. — Bien plus, nous ajouterons que M. Nodier lui-même, M. Charles Nodier le savanlissime philologue , n’a pas contredit notre assertion; — il est vrai que nous ne l’avons pas consulté.

Enfin, quoi qu’il en soit, acceptons donc Marcassin, puisque Marcassin il y a, et rappelons-nous que l’homme est beaucoup trop myope pour sonder d’un œil scrutateur tous les mystères de la nature et de la langue française : — le Marcassin est comme le soleil; il existe, donc on ne peut le nier, surtout quand on le voit briller au sommet de son échelle; nous ne parlons pas du soleil.

LE MARCASSIN

Le Marcassin n’a pas toujours été ainsi au sommet de l’échelle sociale : il a débuté par être rapin, vulgaire rapin , comme tous ceux que vous voyez pulluler sur la place du Musée , armés d’un chapeau comme on en porte peu, d’une barbe comme on n’en porte guère, et d’une barbiche comme on n’en porte pas.

Mon Dieu oui , pour arriver à peindre une poire énorme devant servir d’enseigne au marchand de vin du Bon Coing , il a fallu passer par l’étude de Y Apollon du Belvédère. — M. Jacotot avait bien raison de s’écrier que tout est dans tout! — Qui diable, sans cela, se serait jamais douté qu’on trouverait les détails d’une poire de face dans le profil de l’Apollon? — 0 beaux-arts ! que vous êtes beaux quand vous êtes beaux !

LE MARCASSIN

Après avoir étudié pendant deux ans d’après la bosse antique, le futur Marcassin, toujours pour pouvoir saisir tous les détails de la poire, s’est mis à étudier le beau idéal du nu moderne sous l’aspect d’un modèle à trente sous la séance de cinq heures.

Ce n’est donc qu’après cinq années d’études constantes, et après avoir manqué d’aller à Rome , que l’on peut prétendre à passer au grade de Marcassin. — O jeunes gens ! vous voyez que dans toutes les carrières on n’arrive qu’à force de travail. 11 y a une vingtaine d’années , l’existence du Marcassin n’était pas trop désagréable : tous les marchands de Nouveautés de Paris éprouvèrent simultanément le besoin d’illustrer leurs magasins d’immenses tableaux dont on peut encore apercevoir les débris. — Jeanne d' Arc servait d’enseigne à un marchand de bonnets de coton; saint Louis partant pour la dernière croisade indiquait qu’on vendait du fil d’Ecosse première qualité, et Y Assassinat d'Henri IV signifiait clair comme

LE MARCASSIN

le jour que I on tenait du madapolam tout fil et des chaussettes sans couture. — Hélas ! ces temps prospères ne devaient pas durer : le boutiquier devenant encore plus vaniteux de jour en jour, dédaigna le tableau pour attirer les yeux des passants, et, bien convaincu que son nom seul était suffisant pour orner son enseigne, il inscrivit en lettres gigantesques le beau nom de CARCASSON ou de TARTEMPION, sans même y ajouter Broderies , Épiceries ou Pharmacie. — L’infortuné Marcassin fut donc réduit à cultiver de nouveau les poires et les carottes à l’usage des marchands de vin et des débitants de tabac.

La création du Musée de Versailles vint fort heureusement ranimer un peu le commerce des ensei-

LE MARCASSIN

g nés illustrées, et lit écouler un assez bon nombre de vieux fonds d’ateliers. — Telle Jeanne Hache lie , qui avait été refusée par un marchand d’Indienne de la rue Saint-Denis comme n’étant pas d’une couleur assez bon teint, fut trouvée délicieuse pour orner la galerie nationale du département de Seine-et-Oise ; et le portrait d’un Grand-Turc, commencé primitivement pour la Civelle , se transforma très-rapidement en un magnifique portrait de Philippe le Bel.

Une fois que le Musée de Versailles sera totalement rempli, je ne vois pas trop ce que deviendra le pauvre Marcassin ; — mais espérons dans la munificence.... des marchands de vin !

LE PIGEON-BIZET

V ’est fort triste à avouer

mais

les re

pourtant, puisque cela existe, il n’ y a pas moyen de le cacher , — on ne compte pas , à Paris, moins de cinq à six mille individus ayant le goût assez dépravé pour ne pas apprécier tous les plaisirs du corps - de-garde , tous les charmes de la faction, toutes les voluptés de la patrouille ! — On formerait une légion magnifique rien qu’avec fract aires parisiens. — 11 est vrai que ce n’est

LE PIGEON-BIZET

qu’à Paris seulement que le bourgeois rétif à la conscription gardenationalesque peut espérer se soustraire aux poursuites perpétuelles du sergent-major et du tambour, ces deux limiers infatigables chargés de dépister continuellement les fuyards. — En province, tous les habitants d’une petite ville se connaissent, et le bataillon de l’endroit ne peut jamais s’offrir à l’inspection de M. le maire avec un grand nombre de manquants.

C’est inouï ce qu’un réfractaire dépense de ruses, d’esprit, de courses de cabriolet et de frais de déménagements pour échapper au billet de garde. — Il y a des réfractaires qui n’habitent que des hôtels garnis , et qui déménagent régulièrement tous les quinze jours.

D’autres, au contraire , se sont retirés dans le fin fond du Marais, et vivent dans leur logement solitaire comme un rat dans un fromage de Hollande. — Ils 11e se permettent de prendre l’air que les jours de grandes fêtes nationales, quand tous les agents de l’autorité sont occupés à forcer les badauds parisiens à se réjouir spontanément.

D’autres se risquent à vivre dans leurs meubles, comme le reste des mortels et des bourgeois, mais ils ont soin de corrompre leur portière régulièrement tous les huit jours à l’aide d’une pièce de quinze sous : c’est le tarif ordinaire pour acheter le silence de cette femme, qui alors vous est dévouée corps et âme jusqu’à concurrence de soixante-quinze centimes. — Par exemple , si le sergent-major venait à

LE PIGEON-BIZET

offrir la pièce de trente sous, je craindrais fort que le Talleyrand en jupons ne vendît votre secret et ne trahît votre retraite.

C’est ce qui fait que des réfractaires plus prudents et plus économes se contentent de placer sur leur porte une carte de visite ou une plaque indiquant un nom et une profession qui déroutent totalement les tambours les plus soupçonneux. — Nous connaissons un vaudevilliste qui, depuis trois ans, vit parfaitement heureux et tranquille derrière l’abri d une grande plaque en cuivre portant en grosses letlres : Mme Grosbois , sage-femme. — Jamais le sergent-major n’a eu l’idée d’enrôler dans ses grenadiers Mme Grosbois sage-femme, qui a pourtant une taille de cinq pieds six pouces. — Il est vrai que notre vaudevilliste est bien dérangé de temps en temps par un commissionnaire qui vient le chercher en toute hâte pour prodiguer les secours de sa profession de sage-femme à quelque modiste du voisinage. — Mais quelle position

sociale n’a pas ses petits désagréments ?

Lorsque , malgré toutes ses ruses , le réfractaire

LE PIGEON-BIZET

est découvert, et que le limier de l’ordre public le tient par le bout de l’oreille, il ne s’avoue pas encore vaincu.

Traduit devant le conseil de discipline, le réfractaire cherche à surprendre la religion de ses juges par une éloquence qui, dans ses périodes cicéroniennes , remonte jusqu’au déluge. — Jadis le garde national, enrôlé de force, ne se donnait pas tant de mal pour plaider sa cause ; il ne prenait même pas la peine de venir devant le tribunal imposant du conseil de

LE PIGEON-BIZET

discipline. — 11 aimait bien mieux vexer le gouvernement, et monter sa garde en s’affublant du plus ridicule costume de Bizet qu’il pût imaginer.

Le Louvre n’était pas du tout flatté d’être gardé par un guerrier coiffé d’un vieux chapeau gris, vêtu d’une redingote café au lait passée à la nuance chocolat, chaussé d’une paire de bottes dont il ne restait plus que les tiges, et, pour comble de malheur, affublé d’un énorme col de chemise mis a un empois de colle forte, et d’une paire de lunettes vertes comme le père Cassandre avait seul le droit d’en porter à la comédie italienne. —-L’état-major de la garde nationale ayant vu que le Bizet-Factionnaire avait besoin d’être lui-même entouré de trois autres factionnaires pour l’empêcher d’être étouffé par la foule qui s’assemblait autour de lui, supprima totalement la légion des Bizets.

Aujourd’hui, le réfractaire est donc obligé de se réfugier dans les infirmités physiques, et d’avoir recours aux différents moyens oratoires enseignés par M. de Crac et par le Dictionnaire de Médecine.

A chaque audience, les membres du conseil de dis-

LE PIGEON-BIZET

cipline voient arriver à leur barre de gros gaillards dont les épaules et le ventre sont taillés sur le patron de Lablache ou de Lepeintre jeune, et qui refusent de monter leur garde sous prétexte qu’ils sont poitrinaires et qu’ils ont T intention de mourir à la chute des feuilles.

Le conseil, attendri, se livre à une consultation médico-judiciaire , et ordonne que le malade ira passer huit jours à la maison de santé nommée llôtd Hazancourt .

D’autres arrivent à l’audience en se traînant à l’aide de béquilles, et prétendent que de nombreux rhumatismes compliqués de cors aux pieds les empêchent d’être susceptibles de marcher avec la garde nationale. — Le conseil se retire dans la salle des délibérations ; pendant ce temps, les boiteux, célébrant à l’avance leur victoire, se livrent à une cachucha de réjouissance, et le capitaine, qui rentre à l’improviste, les félicite sur leur prompte guérison.

Le Bizet , de nos jours, ne peut plus se donner la

LE PIGEON-BIZET

satisfaction d’ humilier le gouvernement en prenant un costume par trop grotesque ; — mais il se procure encore la satisfaction de mettre un pantalon bleu de ciel, de porter des socques articulés, des cols de chemise invraisemblables, et un manteau brun ; — ce qui désole le sergent de voltigeurs, qui ne trouve rien de plus beau sous le soleil qu’un garde national en grande tenue. — Voilà qui prouve bien que tous les goûts sont dans la nature !

ne connaissance assez désagréable a faire, est celle du Limier.

— Si vous îï avez jamais entendu parler de ce personnage, je vous en félicite de tout mon cœur;

cela prouve en faveur de votre ignorance commerciale et usuraire. — Plus d’un locataire de l’hôtel peu garni situé rue de Clichy, voudrait bien ne pas être plus instruit.

Le Limier est le bras droit du garde du commerce. — Que disons-nous, son bras droit? — C’est mieux ([lie cela même , — c’est sa jambe droite et sa jambe gauche; — car c’est le Limier qui est chargé de courir après ce gibier récalcitrant que l’on doit insérer dans la cage des humains pour un terme de cinq années, avec la permission de M. le maire et des autres autorités constituées de notre belle patrie.

LE IJMIEH.

Le Limier est continuellement en chasse dans les quarante-huit quartiers de Paris. 11 n’est pas un recoin qu’il ne connaisse parfaitement; et son lièvre, irait-il se cacher au haut des tours de Notre-Dame , ou dans le plus profond des Catacombes, qu’il le dépisterait également.

Le Limier est un gaillard qui doit être doué d’une foule de qualités bien rares; et vraiment , le siècle est bien injuste, et les usuriers le sont encore plus, en ne payant ses précieux services que la modique somme de cinq ou six francs par jour. — Réfléchissez donc que notre chien , ou , si vous aimez mieux , que notre homme doit d’abord avoir une vue excellente pour découvrir au loin le gibier, qui se dissimule dans la foule ; — puis il faut nécessairement qu’il possède des jambes non moins excellentes que les yeux, car un débiteur qui s’enfuit a la vitesse du chevreuil; — puis il doit être physionomiste , et reconnaître un homme affublé de fausses moustaches, de faux favoris et de fausses lunettes vertes ; — puis, enfin, quatrième et non moins rare qualité , le Limier doit être un trèsfort philosophe , pour supporter et pour rendre au besoin la grêle de coups de toute espèce que se permet un débiteur poursuivi dans ses derniers retranchements; — car alors, le lièvre devient un tigre du désert, un féroce Bédouin , qui ne se laisse traîner en prison qu’ après avoir usé tout ce que la nature lui a fourni d'ongles, de poings et de talons de bottes. — Quand on a pour vingt mille francs de dettes et de prises de corps, on n’y regarde plus de si près. Peu

LE LIMIEIL

importe de se voir mettre sur sa note vingt-cinq francs pour une poignée de cheveux déplantés au Limier, et trente-sept francs cinquante centimes pour un œil détérioré au même. — 0 jeunes gens ! jeunes gens ! voilà pourtant où vous conduisent de folles dépenses ! Et notez bien que sur les vingt mille francs de lettres de change souscrites à F usurier, vous avez louché tout au plus huit mille francs; — encore lesdits huit mille francs ont-ils été livrés la plupart du temps en marchandises, telles que tabatières a musique, serpents boas empaillés, chameaux vivants , partitions de M. Hector Berlioz , toutes choses d’une défaite fort difficile , et sur lesquelles il faut se décider à perdre au moins soixante pour cent.

A cela, vous me répondez que quand on tire le diable par la queue, on est encore bien aise de trouver un billet de cinq cents francs, dût-on le payer plus tard dix fois sa valeur. — Mais je vous répondrai que plus tard, lorsque viendra le jour de F échéance, vous serez obligé de tirer dix fois plus le diable comme ci-dessous.

Ainsi, décidément, ce genre d’opérations coinmer-

LE LIMIER

ciales 11e vaut absolument rien. — Et puis, d’ailleurs, les plaisirs que l’on goûte avec un argent payé si cher doivent être singulièrement troublés par la pensée du jour fatal où ce même diable , sous la forme d’un Limier , viendra vous rappeler* que vous lui avez vendu , sinon votre âme, du moins voire corps et votre liberté. — Quand on est pour suivi parmi cauchemar pareil, toute espèce d’almanach doit devenir odieux, et le malencontreux facteur qui, le 31 décembre, vient offrir ses civilités et son petit morceau de carton, doit recevoir un refus accompagné d’une porte sur le nez. — Soyez donc facteur et honnête , pour vous voir accueilli de la sorte! C’est à dégoûter de la politesse et de la poste aux lettres.

O facteur! facteur ! tu seras bien cruellement vengé, lorsqu’un beau soir ce même jeune homme impoli , ayant l’imprudence de sortir avant qué le soleil soit entièrement couché, se verra tout à coup accosté solidement par un terrible Limier, non moins avare que l’Achéron, car il ne lâche pas sa proie. On parle beaucoup, dans la société, de la ténacité des homards, animaux qui, lorsqu’ils ont quelque chose dans la tête et dans la patte, se feraient rougir dans une casserole plutôt que de le lâcher. Eh bien! Monsieur, le garde du commerce éclipse tout à fait sous ce rapport l’écrevisse et le homard; — une fois qu'il tient son homme , il ne le lâche pour rien au monde, si ce n’est pour la somme qu’il doit lui faire payer. — Du reste , tout se pratique avec la

LE LIMIER

plus exquise politesse : on est Limier, mais Français.

Un fiacre sera lout près de là , on baissera le marchepied, et mon jeune homme, en route pour la rue de Clichy, pour peu qu’il soit poète et qu’il ferme les yeux, aura le droit de baisser les petits rideaux rouges et de se croire en bonne fortune.

Ce qu’il y a de bon, c’est qu’une fois inséré dans l’hôtel Clichy, une foule de prisonniers s’imaginent qu’ils parviendront à toucher le cœur de leur usurier en écrivant des lettres excessivement sentimentales et saupoudrées de larmes Les infortunés ne se

LE LIMIER

doutent donc pas qu’il serait plus facile d’attendrir des rochers que des cœurs d’usuriers? — L’histoire nous a transmis le tour de force d’Annibal , qui, lors de son passage dans les Alpes , parvint à attendrir pas mal de rochers avec du vinaigre ( nous avouerons même, en passant, que nous n’avons jamais bien compris comment s’était faite cette salade romaine ) ; — mais jamais, au grand jamais, on n’a pu trouver un seul exemple d’attendrissement d’usurier. — Du reste, ce sont des hommes charmants, qui ne tueraient pas une mouche, qui ne blesseraient pas un hanneton, et qui prodiguent toutes sortes de douceurs et de fricandeaux à leurs chais et à leurs chiens. —

LE LIMIER

et qui même, se montrant pleins d’humanité pour leurs prisonniers , recommandent bien au geôlier de Cliehy de ne rien leur refuser sur les vingt sous que la loi les force de déposer chaque jour pour leur nourriture.

Ainsi donc, jeunes gens, et même vous aussi, hommes d’un âge mûr, ne faites jamais connaissance avec le Limier que dans ce volume; — à moins pourtant que vous n’ayez l’intention de visiter la Belgique; car lorsqu'on vous poursuivra, si vous arrivez à Bruxelles, ce sera votre créancier qui sera seul attrapé.

LE CHIEN DE COUR

’ aimerais mieux être conducteur d’omnibus, receveur de sous au Pont-des-Àrts , ou débitant d’allumettes chimiques allemandes, que Chien de Cour!

— Non pas que cette position sociale ait rien d’humiliant ni de dégradant ; mais il me serait infiniment plus agréable de repasser toute ma vie dans les mêmes rues , de contrôler des sous de Monaco en parlant politique avec un invalide , ou d’allumer des petits fragments de bois de sapin en vantant l’excellence de ma marchandise à deux sous la boîte , que de surveiller une cinquantaine de jeunes gens âgés de dix h douze ans, — continuellement enclins à se révolter contre la discipline , et préférant de beaucoup les hannetons français aux grands hommes grecs ou romains.

Demandez au président de la Chambre des Dépu-

LE CHIEN DE COUH

lés s il lui est facile de tenir sa classe, composée cependant d’hommes qui se disent raisonnables. — Ils tapotent sur leurs pupitres avec leurs couteaux en ivoire; ils se remuent, ils crient, ils imitent le bruit de la trompette en se mouchant, etc. , etc. S’ils n’attachent pas de queues de papier à l’une des extrémités des mouches, c’est qu’ils ne sont pas assez adroits pour en attraper. — Jugez donc alors de ce que doit être le métier d’un président chargé de surveiller les représentants de la très-jeune France !

Le professeur qui fait sa leçon du haut de sa chaire n’a que demi-mal, parce que la loi universitaire lui a donné un pouvoir fort étendu, et, comme le Jupiter, il n’a qu’à froncer le sourcil pour faire frémir toute l’assemblée, tellement on craint qu’il ne lance sa foudre sous la forme d’un pensum de cinq cents lignes. — Puis, d’ailleurs, grâce à sa robe et à ses lunettes d’or, il est entouré d’un certain prestige.

Mais le pauvre Chien do Cour , qui n’est orné que

LE CHIEN DE COUK

d’une redingote noire passée à la nuance gris-poussière , et qui ne peut tout au plus se permettre que des lunettes d’argent en métal d'Alger , se voit continuellement obligé de lutter contre l’insubordination , et d’exercer le contrôle le plus sévère pour prohiber les romans et les cigares! — Les cigares surtout; car le collégien se croit tout à fait grand garçon le jour où il a fumé pendant trois minutes sans avoir un mal de mer poussé aux dernières limites. — Les jeunes Français de notre époque ont à peine abandonné l’exercice du biberon, qu’ils passent à l’exercice de la pipe.

Je ne sais pas trop où cela s’arrêtera, si le gouvernement ne s’en mêle pas. — Et il est probable qu’il se gardera bien de s’en mêler, le gouvernement, puisqu’il tient lui-même le premier débit de tabac de toute la France, — au Gros-Caillou , en face le Pont-

LE CHIEN DE COUP»

de-Grenelle, — car c’est dans cet etablissement national qn’on fabrique les seuls cigares de la Havane autorisés par la Charte de 1830.

Le pauvre Chien de Cour, que des cigares à quatre sous ruineraient entièrement, se permet tout au plus une légère prise de tabac , pour se remonter de temps en temps les esprits, par le canal de l’organe du rhume de cerveau , et encore a-t-il bien soin de cacher sa tabatière aux yeux du maître de pension ou du censeur, de crainte d’être noté comme un homme qui ne sait mettre aucun frein h ses passions : — car monsieur le Censeur est chargé de surveiller les surveillants.

Pendant l’étude , le Chien de Cour a le droit de charmer ses ennuis en lisant le Voyage cV Anacharsis, ou Télémaque ; et encore , Télémaque est bien leste. — Il y a dans cet ouvrage beaucoup de Nymphes qui

LE CHIEN DE COUR

se livrent à des danses et à des exercices bien folâtres; — mais le pauvre maître d’étude n’a pas le temps d’être impressionné bien vivement par ces détails anacréontiques, car sa lecture ressemble beaucoup à celle des portières, qui se voient interrompues à chaque instant par le cri de : Cordon, s’il vous plaît! — On ne demande pas le cordon au surveillant; mais un jeune homme de huit ans vient demander comment on doit traduire Rosa , ou prier qu’on lui fasse réciter sa leçon de Grammaire française. ■— La Grammaire française a certes bien son charme ; mais quand on la relit six ou huit fois par jour, et cela pendant quinze ou dix-huit ans, on finit quelquefois par s’en fa liguer.

A cela, vous me direz que les professeurs parla-

LE CHIEN DE COUR

genl cet ennui avec le Chien de Cour. — Oui ; mais cet ennui ne dure que quatre heures chaque jour, et quant aux maîtres de pension, ils ont de temps en temps des quarts d’heure qui dédommagent de bien des bâillements. — Le jour où les élèves viennent souhaiter à leur maître une fête ornée d’un assez mauvais petit compliment en vers et d’une excellente et magnifique pendule en bronze, — ce jour, disonsnous , est marqué avec de la craie blanche sur l’almanach , — pour imiter l’usage des anciens Romains. — En revanche , le maître de pension ne se montre pas moins généreux que les élèves ; il leur donne une journée de congé; et, de plus, il donne une petite tape sur la joue à l’orateur qui a récité le compliment.

Quant au malheureux Chien de Cour, possédât-il huit ou dix noms de baptême, comme un hidalgo espagnol , jamais ses chers élèves ne viendront lui offrir le moindre couvert en maillechort.

L’Université est une bonne mère qui prend bien

LE CHIEN DE COER

soin de ses enfouis; elle exige de ses maîtres d’étude un diplôme de bachelier ès-lettres, un certificat de bonne vie et mœurs, un idem de vaccine; et la généreuse dame paie le tout huit cents francs par an. — C’est-à-dire qu’un maître d’étude gagne un peu moins qu’un homme qui est préposé aux contremarques du parterre a l’un des théâtres du boulevard !

Pour huit cents francs , un jeune homme qui a reçu une éducation libérale, qui sait le grec, le latin, et toutes sortes d’autres choses d’agrément, est obligé de surveiller pendant trois cent soixante-cinq jours , —et quelquefois pendant trois cent soixante-six jours, — les études , les mœurs et les hannetons d’une quarantaine de collégiens !

C’est-à-dire que j’aimerais mieux en vendre,—

des hannetons! Je trouverais dans cette profession plus de profit que dans celle de maître d’étude; car, ainsi que l’a fort bien dit Aristote : — « Ce n’est pas seulement un métier de chien, c’est encore un chien de métier ! »

Si Aristote ne l’a pas dit, il aurait eu parfaitement raison de le dire*

Page 1