Le roi Edouard VII est mort en mai
EDWARD ELGAR
presque irritante du printemps fait place à une sensation plus chaude et plus moelleuse. L’été resplendissant semble répandre son effluve à travers la musique ; un battement plein de vie, symbole de la pulsation généreuse du cœur de la nature, règle le rythme étonnant et caractéristique du morceau tout entier. A partir de là, la symphonie poursuit son cours sans arrêt, la gradation succède à l’envi, la musique s’élève à des hauteurs de plus en plus vertigineuses jusqu’à ce que et finalement, après avoir atteint son faite, elle retombe, pour ainsi dire, dans un océan de tranquillité, et l’œuvre finit dans une paix qui peut paraître divine après avoir traversé tant de tumulte et d’agitation.
J ai parlé d’Elgar avec un enthousiasme qui pourra paraître excessif à ceux qui connaissent peu ou même pas du tout sa musique et qui professent qu’il est difficile de croire qu’une œuvre musicale digne d’attention puisse éclore en Angleterre. Le temps se charge de prouver si j’ai apprécié à sa valeur le génie du compositeur. Mais, en attendant, il m’est permis pour conclure de rappeler les paroles élogieuses que Richard Strauss lui adressait, au banquet donné en son honneur, après l’exécution du Songe de Gérontius au festival du Bas-Rhin, a Dusseldorf, en mai 1902 :
(( Je regrette que l’Angleterre n’ait pas encore u repris sa place marquée parmi les peuples musiciens « depuis sa période de grandeur dans l’art de la « musique, au moyen-âge. Si elle a manqué de musi- « ciens amoureux du progrès (Fortschritts-mànner)
EDWARD ELGAR
« la production d’une œuvre comme le Songe de Géron- (( tins montre que la brèche est, à présent, comblée et « qu’un jour de parité musicale entre l’Angleterre et a le reste de l’Europe est près de poindre, .le propose « à tous de boire au succès de la renaissance musicale « anglaise et particulièrement à Edward Elgar, un « musicien de la plus haute valeur à qui je suis fier « de souhaiter la bienvenue comme à un compagnon « de lutte pour la cause sacrée de l’Art ».
ETHEL SMYTH
L’histoire de la fin du dix-neuvième siècle présente peu d’événements plus remarquables que le développement du mouvement féministe. Dans les arts et les sciences, comme dans la lutte sociale ou politique, la revendication de la femme s’est fait sentir avec une force aussi intense que celle plus ancienne de l’homme et nulle part avec une plus grande éloquence que dans l’art de la musique.
Si des compositeurs femmes cnt existé dès l'origine de la musique moderne, il est certain qu’un nombre restreint du sexe a tenté sérieusement jusqu’à ce jour de rivaliser avec nos musiciens mâles pour cultiver les formes les plus sublimes et les plus exigeantes de l’art musical.
Au dix-septième siècle Francesca Caccini 1 , fille de Giulio Caccini J , célèbre chanteur et compositeur des
i. Caccini (Francesca). Chanteuse italienne, compositeur et poète. Née à Florence en i58i. Auteur de La Liberazione di Ruggiero (162b) et de RinaL do ïnnamorato, opéras ; de chants à une ou plusieurs voix (1618); de poèmes en langue latine et toscane. La date de sa mort est inconnue.
3 . Caccini (Giulio ) (i546-i6i5). Auteur du recueil de canzoni, de madrigaux à voix seule et de monodies ou chants à l’unisson appelé l\uove Musiche. U se faisait nommer Giulio Romano et on le considère comme un des plus anciens promoteurs des principes dramatiques de Richard Wagner.
ETHEL SMYTH
Nuove Masiche , avait écrit des opéras dans le style de son père et, depuis ce temps, l’histoire de la musique a pu enregistrer la production de nombreux opéras, oratorios, cantates, symphonies et ouvertures de compositeurs femmes. Mais au dix-huitième et même à la fin du dernier siècle, un opéra ou une symphonie étaient réputés chose moins ardue qu’à notre époque, de sorte que le voile de l’oubli qui entoure si complètement les femmes compositeurs de l’art des premiers temps nous permet de conclure sans témérité que leurs œuvres étaient d’une valeur légère et sans vitalité.
De nos jours, nos « compositrices » se sont vouées à leur art d’une manière sérieuse et plus savante et parmi elles beaucoup ont acquis une réputation qui semble devoir survivre à leur temps. En France, Augusta Holmes', en Allemagne, Ingeborg von Bronsart 1 2 et plusieurs autres, en Amérique, Amy Beacli 3 ont mérité les éloges des critiques même le moins disposés à admettre la femme au partage du privilège exercé par l’homme dans l’art musical.
En Angleterre, Ethel Smyth est le chef incontesté
1. Holmes (Augusta). Née à Versailles, en i 85 o, do parents irlandais ; morte à Paris, en 190.3. Elève de Saint-Saëns et de César Franck. Auteur de Héro et Léandre, Astarté, Lancelot du Lac , la Montagne Noire , opéras ; les Argonautes , Andanle pastoral , suites d’orchestres ; Andromède , poème symphonique; la Vision de la Reine , cantate, etc.
2. Bronsart ( Ingeborg von ) née Stark. Née à Saint-Pétersbourg, 24 août i 84 o, de parents suédois. Elève de MartinofiT, Decker, llenselt et Liszt. Auteur de Jery und Balely, Koenig Hierne , opéras; Concerto pour piano avec orchestre ; Série de chants, etc.
3 . Beach(Amy Marcy ) née Cheney. Née à Henniker (New llampshire), le 5 septembre 1867. Messe en w* bémol (1892), Rose of Avontown et Minstrel and the King , cantates ; Sonate pour violon (op. 34 ), etc.
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des compositeurs femmes et j’espère ne pas être taxé de partialité en réclamant pour elle le fleuron de premier compositeur femme du inonde entier 1 .
Ethel Mary Smyth est née a Londres le 28 avril i 858 . Son père était le général J.-H. Smyth, du corps de l’artillerie royale, et sa mère, de qui elle hérita sa vocation naturelle musicale, avait nom Struth. Dès ses premières années, Ethel Smyth montra une aversion marquée pour la vie pleine de douce monotonie de la jeune fille anglaise. Sa nature l’élevait bien audessus de la devise classique de la vraie ménagère. « Domurn tenait , lanarn fecit 2 , elle gardait la maison et filait de la laine. » Dès son enfance, elle pratiqua avec ardeur les jeux et les sports virils. De nos jours, le jeu de cricket, de hockey et même le jeu de Joot bail font partie de l’éducation officielle d’une jeune anglaise et servent à donner satisfaction à un besoin d’activité musculaire. Mais, il y a quarante ans, il était rare que les jeunes ladies se livrent a un exercice plus animé qu’une calme partie de jeu de croquet. Ethel Smyth possédait peu d’inclination pour se plier aux règles qui régissent son sexe ; elle ne se plaisait qu’aux jeux de force et d’adresse. On rapporte aussi quelle avait coutume d’accompagner son père à travers la campagne, le fusil sur l’épaule, causant un grand carnage des faisans et des perdrix qui peuplaient les bois et les champs paternels.
1. Voir Dictionnaire biographique des Femmes Compositeurs de musique , Women Composers, par Otto Ebel. Chandler, éditeur. Brooklyn (N. Y.). Traduit en français par Louis Pennequin. Paul Rosier, éditeur à Paris. 1 vol. in-16.
a. Citation d’une épitaphe latiue.
ETHEL SMYTH
Je me souviens de ma première rencontre avec miss Smyth. Ce fut sur une pelouse fleurie et entretenue avec soin, entourée de grands ormes à l’ombrage magnifique, dans l’un de ces superbes parcs du Kent qui font mériter à ce comté favori de la nature le nom de « jardin de l’Angleterre ». Ethel Smyth, au nom d'un groupe de jeunes filles, avait invité plusieurs jeunes gens du voisinage à une partie de cricket. Mais, afin d’égaliser les chances du jeu, il fut convenu que les jeunes invités dont j’étais ne pourraient se servir que de la main gauche pour lancer ou rejeter la balle, et, au lieu du bat ordinaire, devraient, suivant condition stricte, faire usage d’un simple manche à balai. Armés de cette façon, nous devenions une proie facile pour nos charmantes antagonistes. Ethel Smyth mena sa gracieuse armée à la victoire en déployant la science et l’énergie d’un Napoléon, l’encourageant de la voix et du geste. Elle prouvait ainsi d’une manière précoce qu’elle n’était pas un rival à dédaigner pour le sexe fort en une querelle si bornée que le jeu de cricket, de même qu’elle sut faire reconnaître par la suite sa valeur brillante dans la carrière plus noble de l’art.
Quel que soit le but qu’elle se fût proposé, elle lui vouait toute la force de son tempérament et de son intelligence. Lorsque, plus tard, elle se fut éprise avec ardeur de la cause du suffrage politique de la femme, son enthousiasme et sa conviction la portèrent à des extrémités fâcheuses qu’en compagnie d’un certain nombre de « suffragettes » elle dut expier par plu-
ETHEL SMYTH
sieurs mois de hard labour dans une prison de la capitale. Le délit reproché était le bris de la vitrine d’une boutique de Kegent Street. Son intention assurément déréglée était d’obliger le gouvernement anglais à porter remède à l’infériorité de son sexe, et, certes, on peut blâmer le procédé pratique de miss Smyth, sans méconnaître la force décisive du caractère qui devait la conduire à cette démonstration d’une violence regrettable.
Pendant son enfance, Ethel Smyth ne manifesta aucun penchant marqué pour l’étude de la musique. Elle avait reçu de son institutrice les rudiments de l’art musical et un ami de son père, le colonel Ewing, lui donna quelques notions sur la théorie de l’harmonie en lui faisant don du célèbre traité de Berlioz sur l’instrumentation *. Ce ne fut pas avant d’avoir atteint l’âge de douze ans qu elle éprouva une vocation irrésistible pour la carrière musicale. Son père s’opposa d’abord â réaliser sa passion subite pour la musique ; mais les obstacles qu’elle rencontra ne servirent qu’à affermir sa résolution. Elle réussit enfin à obtenir l'autorisation paternelle, et, en 1877, elle quittait l’Angleterre pour l’Allemagne, fermement décidée à conquérir un nom dans le monde de la musique.
Elle entre d’abord au Conservatoire de Leipzig, en Saxe, mais elle y reste peu de temps. Elle est reçue bientôt après élève et pensionnaire dans la maison
1. Berlioz (Hector). Compositeur de musique français (1803-1869). Auteur du célèbre Traité d’instrumentation et d’orchestration modernes
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d’Heinrich von Herzogenberg *, compositeur distingué et chef d’orchestre de la Société Bach, de Leipzig.
Dans la société familiale d’Herzogenberg et de sa digne épouse, excellente musicienne, miss Smyth jouit bientôt d’une intimité affectueuse. Les Herzogenberg, amis et fervents admirateurs de Brahms 8 , firent connaître le grand compositeur et sa musique à leur jeune amie, qui conçut pour tous deux à la fois cette admiration passionnée qui a exercé une si profonde influence sur son propre style. La correspondance entre Brahms et les Herzogenberg récemment publiée contient d'intéressants renseignements sur miss Smyth. Dans l’été de 1878, elle retourne pour quelque temps dans son pays et nous avons connaissance de ses elforts pour faire partager son enthousiasme pour la musique de Brahms, alors peu connue hors des frontières d’Allemagne, aux habitants d’un village retiré d’Angleterre.
« Notre jeune amie anglaise », écrit Frau von Herzogenberg à J. Brahms, a vient de m’écrire qu'elle a réussi à trouver trois chanteurs, contralto, ténor et basse qui, bien qu’ignorants de la musique, sont maintenant assez formés pour être capables de changer les parties du Liebeslieder 3 à son entière satisfaction. Elle s’emploie à « inoculer », comme elle le dit, votre musique au voisinage de son séjour et elle a
1. Herzogenberg ( Heinrich von). Compositeur de musique autrichien. Né à Gratz, en Styrie en 1 843 , mort à Wisbaden en 1900.
2. Brahms (Johannes), compositeur de musique et pianiste allemand (1833-1897). Adversaire des principes musicaux et dramatiques de Richard Wagner.