CHERUBINI
On s’est mainte fois complu à tracer des parallèles entre Sponlini et Chérubini. et il faut avouer que ces deux portraits formeraient un heureux pendant dans une galerie. Tous les deux furent italiens; tous les deux, aux beaux jours de la jeunesse, sacrifièrent aux muscs faciles .du pays natal ; l'un, s’enrôlant sous la bannière de Sarti ; l’autre, Spontini, ne jurant que par Fioravanti et Cimarosa. Entraînés plus lard, à Paris, dans le tourbillon de l’esprit du temps, on les vit modifier leur style, cl rechercher je ne sais quelle sereine et plastique grandeur en harmonie avec les idées dominantes, faisant bon marché des formules traditionnelles et passant au culte des Allemands. Chérubini prend Haydn pour maître , Spontini, Gluck ; mais là se séparent leurs tendances. Chérubini vint en France pendant la Révolution ; Spontini, sous
CHÉRLUIKI. 185
l’Empire. Entre Mèdée (1797) et la Vestale (1807) il y a dix ans, c’est-à-dire toute une période historique, ce qui ressort du reste évidemment des deux opéras. Après s’ètre inspiré de cet idéal de républicanisme classique dont Klopstock puisa, non sans candeur, le sentiment dans les premiers temps de la Révolution, Chérubini ne pouvait que rester froid devant les pompes militaires de l’Empire, qui devinrent pour Spontini l’objet d’un si chaleureux enthousiasme. On conçoit que le fervent et discret élève de Haydn n’eut, en somme, qu'un goût très-médiocre à l’endroit de ce pathos théâtral que représentait en peinture l’école de David. Spontini seul se déclara ouvertement l’homme de ce mouvement. Il va sans dire que le succès ne lui fit pas défaut, et, pour un moment, l’action qu’il exerça sur le drame musical fut des plus puissantes et des plus profondes. Je doute toutefois que la postérité ratifie cet engoûmentdes contemporains.’Lcs œuvres de Spontini, entachées de maniérisme , ont aujourd’hui grandement perdu de leur fraîcheur, tandis que les partitions de Chérubini semblent, au contraire, prendre avec le temps une vigueur de coloris dont la génération qui les vit naître n’eut sans doute point toute la perception. Après avoir commencé par apporter aux mânes de Hoche et de Mirabeau le tribut de son génie, après avoir illustré de ses chants les fêtes de la Révolution, et attaché son nom à la fondation du Conservatoire, Chérubini, épouvanté du tour que prennent les événements, se retire à Gaillon, et là, tout entier à la douleur que lui cause la mort de son père, il écrit sa partition d’Elisa ; puis, son âme so reprenant
âui douceurs de la vie, il répand en suaves harmonies son amour pour Cécilia Tourette, qui, plus tard, devint sa femme. Comme artiste, Chérubini n’eüt jamais ce caractère en quelque sorte public par lequel Spontini se laissait tant charmer. L’établissement impérial avant succédé à la République, il sembla à Chérubini que les temps étaient passés de cette austère grandeyr de style qui fait de sa ilêdèe un immortel ouvrage. 8poutini, tout au contraire, S'accommoda à merveille du régime nouveau. C’est pendant que l’autelir de la Vestale puisait dans le fracas guerrier du jour Ub élément victorieux, que le chantre ieiiédéé se recueillait davantage cb lui-même, et, s’isolant du tâcarmo universel, demandait à l’aimable scène de l’Opéra- Comique une inspiration de nature plus calme et plus intime. C’était renoncer à parler le langage de l’époque et courir grand risqüo de n’être plus compris de ses contemporains. En effet, kffsqu’arrivaloprix décennal, Méhut eut le pas sur lui, et Joseph l’emporta sur la partition des Deux Journées, qui n’obtint, comme on sait, qu’une simple mention honorable. • -
A dater de ce moment, il laissa le champ libre à Spontini, dont la gloire, de plus en plus confondue avec colle dé l’Empire , grandissait chaque jour et cessa d’écrire pour se livrer à l’étude de la botanique, à ce goût qu’il avait de se Composer un herbier et de dessiner des plantes. Ce fut la Restauration qui ramena Chérubini sur la scène* et son astre se leva de nouveau au moment où Spontini voyait pâlir son étoile. Do cette époque date sa musique sacrée, et le mémo homme qui jadis avait par sas
CHERUB1NI.
chants concouru aux fêtes médiocrement religieuses de la Révolution, devait, par une de ces révolutions, si fréquentes en France, qui changent l’atmosphère de l’art, devenir l’interprète en quelque sorte spécial des ineffables émotions du sanctuairo.
HABENEC&.
Encore un représentant disparu de cette période illustre qui fonda parmi nous la gloire de l’Opéra. 'Par sa longue habitude de l’enseignement, par son expérience des maîtres, par son activité et aussi par une énergie de caractère indispensable en un pareil emploi, M. Habencck s’était acquis sur l’orchestre de l’Académie royale de musique une autorité presque souveraine, et que nul ne songeait à contester. C’était môme un spectacle plein d’intérêt de ’ voir, aux répétitions générales, comme il imposait à ces masses intelligentes qu’il poussait ou retenait d’un signe de la mainl Quelle scrupuleuse appréciation des moindres choses ! quel tactl quel art singulier de nuancer I Jusqu’à sept et huit fois la difficulté était reprise, et si, au moment d’obtenir son effet tant cherché, l’inadvertance d’un cor ou d’un basson 'venait de nouveau l’interrompre,
IIÀBENECK.
il s’agitait sur son banc, frappait son pupitre à coups redoublés, et, fixant sur le malheureux trouble-fôte sa face de chat-tigre irrité, il le rappelait à l’ordre avec colère ; car à cette susceptibilité sans cesse éveillée, pas une note, je dirais presque pas une intention n’échappait. 11 connaissait par cœur jusqu'au dernier de son armée, savait le fort et le faible de chacun, et pour lui le moindre son de cet orchestre avait nom d’homme. Outre cette autorité dont nous parlons, M. llabeneck possédait toute la confiance de3 maîtres; Rossini, bien qu’il lui reprochât quelquefois de ne point accompagner les chanteurs avec assez de ménagement, Rossini admirait son coup d’œil prompt et sa chaleur communicative, et jamais Mcyerbccr ne dormait plus tranquille après son dîner que lorsqu'il savait, à n’en pas douter, qu’Habeneck dirigeait, ce soir-là, l’exécution de Hubert ou des Huyuenots. Une pareille situation devait apporter quelque influence; à l'Academie royale do musique, M. llabeneck n’était pas seulement un chef d’orchestre, et, comme à Nourrit, il lui arriva plus d’une fois d’intervenir dans les conseils de l’administration. Pendant un quart de siècle, M. Habencck a eu sa part des ouvrages qui se sont produits sur la scène française, et. nous pouvons le dire, au valeureux chef d’orchestre les chances n’ont pas manqué. Le Comte Ory, la Muette , Guillaume Tell , Hubert le Diable , Don Juan, les Iluyuenuts, la Juive , ce sont là de mémorables soirées, de glorieux faits d'armes auxquels on doit se sentir fier d’avoir présidé , et M. Habeneck emporta avec lui les souvenirs d’un beau règne. On dira ce que l’on voudra, maisM. Ilabcneckaura
toujours à nos yeux lo très-grand mérite d'avoir fondé là
Société des concerte, c’est-à-dire le plus beau monument q^on ait élevé de notre temps au génie des Beethoven et des Mozart. Sans douto M. llabcneck n’a rien produit en musique qui doive rester, on lui a même fort souvent réproché de s’ôlre opposé aux productions des autres ; mais ces griefs, lussent-ils fondés, nous empêcheraient-ils de reconnaître qu’il a créé en France le véritable sanctuaire delà musique instrumentale? Si nous admirons aujourd’hui Beethoven dans ses moindres détails, si nous avons gravi jusqu’aux plus hauts sommets de cet esprit sublima comme les montagnes, et comme elles aussi enveloppé souvent d’épais nuages, n’cst-ce point un peu à ce guida intelligent et passionné que nous le devons ? Le beau mérite d’écriro trois ou quatre partitions et autant do symphonies, c’est l’affaire du premier venu ; mais avoir été l’un des premiers à saluer en France le génio de Beethoven, s'êtro fuit le protagonisto de sa gloire, et pour une si noble cause, avoir suscité la Société des concerts, voilà en vérité qui vaut mieux, et ce fut l'œuvre Je M. Habencck.
MElICADAHriE.
niKKCAUAarTE.
Il y a en ce moment, en Italie, uno école qui chcrcho à so rapprocher du système lyrique français. On a tant répété aux Italiens que leurs roulades n’avdient pas le sens commun, et que leurs éternelles cavalincs étaient absurdes, que les Italiens ne veulent plus faire de roulades et renoncent aux cavatincs. A la tôle de ce mouvement, qui s'évertue à tenir plus décompté de l’action et des paroles, h s’inspirer davantage du sujet et de la couleur, à fonder entre la musique et le texte une harmonie plus immédiate, à la tôte de ce mouvement se place aujourd’hui MercaJante. Esprit laborieux et patient, mélodiste pathétique, mais froid, analysant la situation plutôt que se laissant entraîner par elle, et d’ailleurs, aussi versé qu’on peut l’ôtre dans l'étude des ressources instrumentales, Mercadante se trouvait tout naturellement préparé à Cetto
réforme. Sa phrase moins colorée, moins dramatique, moins accentuée que la phrase do Rossini dans sa première manière, moins langoureuse et sentimentale que la phrase de Bellini, appelait à son aide un certain luxe d’instrumentation fort utile, sinon indispensable. Unir le sentiment à l'action, fonder en Italie, dans des conditions * climatériques, cette sorte de compromis entre la voix et l'orchestre, entre la mélodie et l’instrumentation, qui s’est perpétué chez nous de Gluck à Meyerbeer et que nous appelons le drame lyrique, tel est, si je ne me trompe, le but où tendent les efforts dcMercadante; efforts qui étaient sans doute dans son organisation mixte et quelque peu indécise entre le nord et le midi, mais que le besoin de prendre rang et d’arrêter plus nettement sa position à mesure qu’on avance en âge, a üni par rendre systématiques. En effet, on citerait peu d’exemples de musiciens ayant plus étudié, phis écrit, plus consciencieusement accompli leur tâche, que le maître dont nous parlons, et cependant vous ne trouveriez pas de gloire plus modeste, j’allais dire plus obscure. C’a été toujours la destinée de Mcrcadante de voir son nom étouffé par d’autres plus glorieux ou seulement plus favorisés. Toujours le génie ou le succès se sont trouvés là juste à point pour faire pâlir son étoile, si bien que beaucoup de gens s’imaginent encore, lorsque vous leur parlez de l’auteur de la Vestale, qu’il s’agit tout simplement d’un jeune musicien qui débute. Pendant la période italienne de Rossini, Mcrcadante écrivait Elisa e Claudio ; plus tard, il continua sous Bellini, et nous le retrouvons aujourd’hui profitant des intervalles