‹ Musiciens contemporainsChapitre 16 sur 22 · MERCADANTE · texte numérisé non relu

MERCADANTE

que lui laisse Donizetti pour essayer des combinaisons nouvelles et tenter l’avenir, demandant au système ce que n’a pu lui donner la libre application du talent. Depuis vingt ans trois maîtres ont occupé la scène en Italie, trois royautés usurpatrices ou légitimes, mais absolues, Rossini, Bellini, Donizetti; derrière chacun d’eux, vous distinguez Mercadante. lis passent, et lui reste. Singulier privilège de ces organisations que la popularité n’adopte pas ; si le découragement et l’orgueil ne les emportent tout d’abord, elles vivent et se prolongent à l’infini. Habiles à se modifier selon les temps, progressives, s’emparant avec art des intermittences et paraissant alors dans toutes les grâces du jour, ces organisations, après tout, sont assez bien partagées, et il ne faut pas trop les plaindre, car, si elles n’ont pas le chant du cygne, elles ne meurent pas comme lui.

Le choix d’uu sujet emprunté aux archives classiques de l’Opéra devenait significatif chez un homme préoccupé, comme Mercadante, de notre système lyrique français. Nous regrettons seulement que ce choix se soit arrêté sur la Vestale. Il est des souvenirs consacrés py le temps qu’un artiste doit toujours se garder de réveiller, dans l’intérêt de son propre succès. Vous ne ferez jamais comprendre à certaines gens qu’il peut exister une Vestale autre que celle de M. Spontini. Le nom du musicien et le nom de l’œuvre, àforcod'avoir été prononcés, s’évoquent aujourd’hui l'un par l’autre. C’est là un fait accompli sur lequel (par bonheur par M. Spontini) il n’y aplusà revenir en aucune façon. On dit la Vestale de Spontini comme on dit le Freijschütz de Weber, la N or ma de Bellini, le Guil-

laume Tell de llossini, hélas! et comme on dit aussi, fl néant de la gloire I le Rossignol de Lebrun. Nous remarquions tout à l’heure l’espèce d’obscurité qui entache le nom de Mcrcadante, en dépit des illustres compositions par lesquelles il se recommande ; eh bien ! c’ést avec de • semblables maladresses qu’on manque le succès, la popularité, choses fort méprisables sans doute pour le poëte, mais dont le musicien doit nécessairement tenir compte; car il parle une langue mystérieuse pour le plus grand nombre, une langue indéchiffrable en dehors de l'exécution, et n’a pas, comme André Chénier ou ses frères par la Muse, la chance de ces amitiés ignorées, de ces fréquentations solitaires qui dédommagent. Étrange fortune do Ce poëme de la Vestale qui, après avoir concouru jadis à l’installation du monde italien sur la scène française, à cette révolution du rhvthmedont plus tard Rossini devait être le héros, Se trouve servir aujourd’hui à introduire lo système lyriq ue français en Italie. 11 est des opéras prédestinés. Comme on le pense, en changeant de patrie, l’oeuvre d»M. de Jouy a dû subir certaines modifications nécessaires. Nous ne suivrons pas le traducteur dans toutes ses variantes, et nous dirons seulement, après avoir loué d’excellentes qualités de prosodie et de style, qu’au dénoûment de la pièce italienne, Julia ou plutôt Emilia, car les noms sont changés, subit sa peine sans rémission. Uno fois la victime ensevelie, la pierre sépulcrale ne se lève plus sur elle. Nul dieu de l’Olympe n’intervient, nulle bonne déesse n’envoie la foudre rallumer le voile favorable, et lorsque Licinins, qui s’appelle ici Decio, ar-

MKRCADA.NTE.

rive sur le champ du supplice, tout est Consommé ; la terre a pour jatliais englouti sa matlresse, et il hé resta au malheureux amant qu’à trancher ses jours à la manière de l’Edgardo de la Lucia. Il est vrai que, pour que la réminiscence fût plus complète, quelques instants avant de mourir, Emilia était devenue folle, comme la liancée de Lammermoor. Voilà que la folie alimente toutes les grandes scènes de soprano du répertoire italien. Et co Léandre infortuné, qui, après avoir entonné vaillamment le motif de sa cabalelte, se frappe sur la ritournelle, pour chanter ensuite la reprise à mi-voix et muriéndo, n'est-cé point là aussi une invention trop curieuse pour qu’on néglige de la reproduire en toute occurrence? 11 y a cependant des costumes qu’on devrait éviter avec 6oin, le costume antique, par exemple. Ainsi ce triomphateur romain, qui se transperce de son glaive, puis reprend tranquillement sa phrase où il l'a laissée, est un personnago plu* bouffon que tragique, et n’a pas mémo pour lui cetté espèce de mélancolie que peut revendiquer au besoin lé jeune laird écossais mumurant : B^ll'altua inamittala, à Son dernier Soupir. Décidément, le glaive n’est pas fait pour servir aux suicides des héros d’opéras, le poignard do* romantiques leur sied mieux. Vous figurez-vous Caton d'Utique essayant une ariette sur l’immortalité de l'àme après s’ôtre déchiré les entrailles, Mais revenons à la partition de Mercadante.

La Veslale de Mercadante, quels que soient d’ailleurs les défauts qu’on lui reproche, peut à bon droit passer pour l’une des plus remarquables partitions qu'on ait

écrites depuis quinze ans. Il faut admirer dans cette œuvre, qui sort tout-à-fait de la ligne ordinaire, une fusion heureuse, intelligente, des principes élémentaires de l'art musical. Ce concours simultané de la mélodie et do l’orchestre, cet accord de la situation et de la musique, vous attirent tout d'abord et vous enchantent. Maintenant doiton conclure de là qu'il y ait en Italie un grand avenir pour le système auquel Mercadante semble vouloir s'appliquer? l'auteur à'Elisa e Claudio c st-il appelé à fonder dans la patrie de Cimarosa uue école sérieuse et durable? Franchement, nous ne le croyons pas. Qu’on y prenne garde : ce que les Italiens aiment avant tout, ce sont les cavatines, les mélodies faciles, riches, abondantes, qui parlent beaucoup aux sens, un peu à l’àme, les mélodies qu’on retient et qu’on chante. En fait d’orchestre, les Italiens ne connaissent et n’admirent que celui de Rossini, qui, soit dit en passant, en vaut bien un autre, même tudesque, et ne comprendront jamais rien au système bâtard importé sur notre scène française, où désormais un opéra se compose d'uu tas d’ingrédieuls excentriques, à ce galimatias de couleur locale et de pittoresque au milieu duquel la musique a toutes les peines du monde à se reconnaître. Les belles mélodies et les voix franches, voilà pour les Italiens la grande affaire ; le reste ne leur importe guère ; la mélodie, pour eux, c’est le costume, le décor, le ballet, tout enfin jusqu'à la pièce, La belle occasion, en vérité, pour discuter de la vraisemblance d’un caractère, que le moment où chantent Rubini et la Malibran ! Il n’y a que les peuples qui n’aiment pas la musique qui se préoccupent

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