INTRODUCTION. XIII
prunte à la sculpture ses statues, qui non-seulement les lui donne, mais consent à ce qu'on n'y prenne pas garde. « C'est une loi pour les arts, loi que leur impose, sans doute, leur communauté d'origine et de fin, de s'entraider mutuellement et de se prêter secours les uns aux autres, à charge de revanche. Celui qui est secouru doit briller seul, et les autres, en bons frères^ tout en lui prêtant leur éclat, doivent s'effacer si bien qu'on oublie pour ainsi dire leur présence. »
Plus loin, dans Eustache Lesueur^ M. Yitet appellera certains croquis plus que libres de Raphaël des variations fantastiques sur un thème méconnaissable^ et enfin telle phrase (page 156) sur M. Delacroix, comparé, un peu sévèrement sans doute, à un musicien de génie qui ne ferait que des dissonnances, et, de peur d^être monotone, écorcherait les oreilles du prochain, témoignerait une fois de plus, s'il en était besoin, de ce procédé où se complaît l'auteur des Études sur les beaux-arts, procédé que, du reste, avant M. Yitet, employait Diderot, lorsque chez lui l'amateur de musique (on ne disait pas encore dilettante), déteignant en quelque sorte sur le critique-peintre, il s'écriait : « On prétend qu'il y a des couleurs amies et des couleurs ennemies; et l'on a raison, si l'on entend qu'il y
XiV « INTRODUCTION.
en a qui s'allient si difficilement, qui tranchent tellement les unes à côté des autres que l'air et la lumière, ces deux HARMONISTES UNIVERSELS, pcuvcnt à peine nous en rendre le voisinage immédiat supportable. Je n'ai garde de renverser dans l'art l'ordre de l'arc-en-ciel : V arc-en-ciel est en peinture^ ce que la basse fondamenlaie est en musique (1). » D'où je conclus qu'il n'y a dans ce monde qu'analogies, et que le meilleur moyen de connaître un art et d'en juger avec autorité, c'est de les sentir tous. Pour nous en tenir à la miisique, je le demande, qui oserait aujourd'hui prétendre resserrer la discussion d'un chefd'œuvre de Mozart ou de Beethoven, de Rossini ou de Weher entre les étroites limites du formulaire scholastique d'un Conservatoire? Qui oserait aujourd'hui admirer certaines partitions de ces grands maîtres, uniquement au point de vue des ressources techniques industrieusement combinées, au point de vue de ce qui est l'art musical proprement dit? Des notes qui se groupent à souhait pour la mélodie oij s'enchevêtrent pour le contre-point , serait-ce là, par hasard, tout le secret du i)on Juan ou de la symphonie en ut mineur, de VOberon ou du Guillauine Tell?
(1) Diderot, Essai sur la lieinture, p. 393.
IKTRObUCtiON. IV
Confondrons -nous la lettre avec l'esprit, l'hiéroglyphe avec le sens mystérieux , la tradition sacrée qu'il représente, l'élément spécial avec l'élément de vie? Que l'un reste aux mains des docteurs du temple, des maîtres en liturgie, des interprètes de profession, j'y souscris voloiitiers; quant à l'autre, il appartient à la philosophie, à l'intelligence pure.
N'y a-t-il que des notes et du contre-point dans les chefs-d'œuvre dont nous parlons ; n'y a-t-il pas aussi la couleur et le dessin, l'architecture et la psychologie, tout enfin ce que la critique doit saisir sous peine de n'exercer qu'une fonction misérable , qu'un puéril métier, et de ressemblera ce Wagner de Faust, qui « d'une main avide fouille le sol ù la recherche des trésors, et se tient pour satisfait s'il vient à trouver un vermisseau. » Je n'aime pas les lieux communs, et tombe d'accord qu'on a singulièrement abusé , de notre temps , du transcendental et de Vabsulu en toute chose ; mais comment ne pas reconnaître que la musique élève à la philosophie quiconque sait la comprendre ; seulement, ce qui en philosophie est idée ^ image et poésie , ici devient simple disposition de l'âme. En musique, tout est disposition, influence ; la musique n'agit pas, elle se borne à provo-
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quer nos sens ; à la vérité, pour peu que nos sens aient du ressort , l'acte suit de près la provocation. Qui de nous, en proie à cet enthousiasme juvénile dont un chefd'œuvre enivre une âme de vingt ans, n'a pas éprouvé par quelque helle soirée d'hiver, au sortir des Italiens ou du Conservatoire, je ne sais quel irrésistible besoin de se répandre en flot de paroles. On divague alors au bras d'un ami, on philosophe, et Tâme n'a de délivrance que lorsqu'elle est parvenue à donner en quelque sorte une forme, par la pensée, à toute cette sonorité fluide qui l'obsède. Oui, tous les arts se tiennent indissolublement , et la philosophie plane au dessus du groupe harmonieux. Parlons de peinture en musiciens, de musique en vrais coloristes, parlons-en surtout en poètes, et si quelqu'un trouve à se plaindre , croyez bien que ce ne sera ni Rossini, ni Meyerbeer, ni Delacroix, ni Ingres.