CARACTERES ET PORTRAITS
LE CIIÊTâLIËR CHARLES-NAftîE DE WEBÈR.
Lorsque, voici tantôt trente-cinq ans, Charles-Marie de Weber donna son immortel Freyschiitz, en Allemagne comme en France l'émotion fut grande, on s'en souvient, et l'Europe entière n'eut qu'un cri pour saluer l'avénement de ce nouteau génie, qu'elle proclama romantique. L'épithète, prononcée à cette occasion pour ta première fois à propos d'un musicien, est depuis devenue fort banale, et s'applique même désormais à tout opéra où l'élément populaire et fantasmagorique intervient, mais dors ce cri échappé à l'enthousiasme du moment, ce cri spon-
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tané avait un sens, et voulait dire tout simplement que l'art musical venait de rencontrer au théâtre une de ses plus glorieuses manifestations, car, selon nous, le romantisme est inhérent à la nature même de la musique, et dire d'une partition qu'elle est romantique dans la haute et sérieuse expression du mot, c'est la proclamer un chefd'œuvre et reconnaître qu'elle répond aux conditions essentielles de l'art.
La musique est de son principe romantique et portée à la fantaisie, en d'autres termes à la forme la plus idéale oiî l'imagination puisse s'élever. A ce compte, l'antiquité, accoutumée à diviniser le type humain, à se représenter ses dieux sous la figure de ses héros; l'antiquité grecque, préoccupée surtout des arts plastiques , devait nécessairement ignorer la musique, du moins dans les conditions mélodieuses en dehors desquelles il ne saurait exister pour nous de combinaisons sonores. Entre Aristote, qui penche pour l'imitation exacte de la nature, et Platon, J'apôtre inspiré des idées innées, de quel côté l'instinct musical se laissera-t-il sentir? Faut-il vous l'apprendre? Le troisième livre de la République en dit plus long à ce sujet que tous les commentaires, non qu'il renferme sur un point si obscur des révélations autres que celles que l'intelligence la plus simple de l'antiquité nous livrera, mais du moins est-on frappé de voir, au plus beau triomphe de l'art plastique, l'art musical choisir pour interprète le représentant des idées, celui qui, vis-à-vis de l'empirisme du Lycée, va soutenir que les types du beau, loin de se déployer aux yeux de l'artiste, reposent au plus profond
de son âme à l'état de mystiques réminiscences d'une vie antérieure. En dépit de tant de savantes recherches, de tant de commentaires et de théories, nous ne possédons guère sur la musique des anciens que des connaissances fort restreintes, et bien des braves gens se creusent encore la cervelle qui tut ou tard succomberont à la tâche sans avoir résolu le problème et sans nous avoir appris là- dessus autre chose que ce qu'on trouve dans les écrits de Ptolémée, do Plutarque et de Platon. Or, de ces différents écrits , quelle conclusion tirer, sinon que les Grecs n'ont jamais eu la moindre idée de la mélodie, et que leur musique était tout simplement un système destiné à régulariser les mouvements, un art de la mesure et de la quantité , répondant du reste dans sa sphère à toutes les conditions de l'art plastique ? En effet, on ne nous dit pas que la musique ait jamais joué chez les Grecs un rôle indépendant; au contraire, l'emploi qu'on lui réserve est subalterne, et, pourvu qu'elle accompagne les danses et les pantomimes, la Polymnie antique n'en demande pas davantage. En admettant d'ailleurs que les Grecs connussent l'échelle diatonique, rien ne nous porte à présumer qu'ils aient jamais eu le secret de la base harmonique sur laquelle repose notre système de mélodie. Le rhythme, en outre, ne saurait constituer à lui seul un art musical, attendu que le rhythme peut fort bien exister en dehors de cet art. Aux temps nouveaux seuls il était réservé de pénétrer dans le monde des sons et d'en approfondir les mystères.
C'est un fait désormais reconnu que la musique sort du
christianisme et se développe avec lui. La musique tient dans le monde nouveau la place que la statuaire occupait dans le paganisme. Par son caractère de spiritualisme ineffable, l'art des sons pouvait seul parvenir à rendre l'idée chrétienne d'un Dieu incréé. Si l'antiquité avait eu recours à l'art plastique pour se représenter ses dieux, c'est que les dieux de l'antiquité ne cessaient d'affecter la forme et les passions humaines ; mais, à une époque do détachement terrestre et de contemplation mystique, il fallait, pour interprète , un art ayant l'infini pour objet, un art dont l'élément même est insaisissable, la musique. L'œuvre du statuaire a de la consistance et sait en quelque sprte epchaîner sons nos yeux la forme humaine ; le statuaire même, alors qu'il idéalise, n'en reproduit pas ippips des types sensibles; le son, au contraire, n'imite rjen, il s'exhale et s'évanouit ; il est fugitif et transitoire comme la vie de j'homme. Lorsqu'il appelait le romantisme un beau sans limites, Jean-Paul trouvait peut-être Iq. plus heureuse définition de cet art, dont l'essence repose dans une éternelle aspiration qui pousse l'homme au delà de sa sphère, au delà du cercle borné de ses connaissances, et l'entraîne à la recherche d'un idéal inaccessible. Or, quel art mieux que la musique eût jamais rendu le caractère de ce pressentiment divin? Je ne sais, mais il me semble que l'idée chrétienne, en même temps qu'elle crée le romantisme et la musique, développe aussi chea les autres arts des ressources individuelles, ayant pour but l'expression de cet amour de l'infmi, qui désormais possède l'humanité , ainsi, dans la peinture, la pers-
pective et le clair-obscur. Quoi qu'il en soit, l'art romantique est musical de sa nature , et je ne suppose point qu'il existe en musique de chef-d'œuvre digne de ce nom dont le romantisme n'ait à son tour fourni le fonds.
Le règne des sons commence où finit le règne de la parole. De là l'irrésistible attrait qu'exerce la musique sur les âmes altérées de la soif de l'intini, sur ces natures féminines qu'un besoin de rêverie tourmente sans relâche ; de là aussi l'espèce d'éloignement qu'éprouvent à son endroit les esprits positifs, les penseurs. A ce compte, la musique ne pouvait accomplir ses destinées dans l'antiquité; tous ces Grecs de Corinthe et d'Athènes étaient gens trop plastiques, trop sensuels pour elle. La musique appartient à l'idéal romantique moderne, un hégélieïi dirait à Vidéal subjectif. Prenez Beethoven, le maître des maîtres en ce spiritualisme transcendant; tentez de le suivre dans ses divagations sublimes, et vous verrez où il s'arrêtera. Chez le divin chantre des symphonies, en effet, cette aspiration domine tout, la forme elle-même ne le contient plus; s'il ne la brise pas, du moins en use-t-il avec elle aussi librement qu'il le peut. Et dire avec cela que Beethoven relève de la tradition de Bach, qu'il se rattache à ce grand cycle ouvert par l'immortel organiste !
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Remarquez cependant comme les extrêmes se touchent; après tout, peut-èlre n'y a-t-il ici d'extrêmes que les apparences. Le génie du christianisme aura-t-il donc manqué à sa mission divine, pour s'être élancé du sein des cathédrales vers les hauts sommets de la terre, vers la nuée sereine où désormais il se balance au-dessus des forêts et des abîmes, au-dessus de Timmensité des flots? En renonçant à la forme liturgique, l'adoration agrandit son domaine. Honorons le Créateur dans son œuvre ; plus de psaumes, de cantiques et de versets selon le rite consacré; il s'agit maintenant de se répandre en hymnes glorieux, d'atteindre par l'enthousiasme à la contemplation du Dieu vivant, de remplacer la contrition par l'extase. A cette idée de nouvelle origine, une forme nouvelle devait échoir. Lier en un faisceau inextricable , assembler, combiner les éléments les plus divers selon les lois de l'art le plus industrieux, le plus admirablement profond, voilà Sébastien Bach ; rendre la liberté à tous ces éléments captifs, 4eur donner la clef de l'air et des étoiles, et cela sans que la confusion en résulte, sans que ces masses déchaînées enfantent le chaos , telle est, à mon avis, l'œuvre de Beethoven. Si l'auteur des fugues va se perdre souvent dans les méandres sinueux de ses combinaisons chromatiques et enharmoniques, il suffit par moments à Beethoven d'une simple note pour l'enivrer de sa magie, et vous le verrez mainte fois, se laissant bercer par un accord, en extraire sans fm, comme d'une de ces cassettes du fabuleux Orient, des trésors toujours plus merveilleux et plus imprévus. La parole l'embarrassait, il y renonce, et c'est
à propos de lui surtout qu'Hoffmann a pu dire si excollomment que la musique instrumentale est le plus romantique des arts.
• Mais, après la musique instrumentale de Beethoven, je ne sais rien de plus romantique au monde que les opéras du chevalier Charles-Marie de Weber. Lui aussi, de sublimes instincts le possèdent ; lui aussi rôve tout haut de rinfrni. avec cette diftérence pourtant que sa rêverie, moins préocccupée des causes générales, moins absorbée dans l'abstraction philosophique, s'attache davantage aux phénomènes de la nature, au pittoresque. Le romantisme de Beethoven a lame humaine pour obj(^t ; esprit contemplatif, le chantre des symphonies se borne à traduire en un splendide langage ces éternelles vérités sur lesquelles, de Platon à Spinosa, tout grand génie a spéculé. Par lui, et c'est là Timmortelle gloire de Beethoven, la psychologie a passé dans la musique, et la langue des sons, sans rien dire de l'ampleur oratoire, de la magnificence du discours musical, a trouvé des formules pour les idées métaphysiques. Je le répète, Beethoven n'en veut qu'aux mystères de l'âme, à ses douleurs profondes, à ses déchirements, à ses aspirations vers Dieu: si In nature intervient dans ses œuvres, c'est toujours à titre d'agent secondaire et comme pour servir de confidente à Fimmortelle éplorée, livrant,
comme Isaïe, ses gémissements sublimes aux flots du rivage, aux vents de la montagne, au nuage égaré à travers l'espace. Chez Weber, au contraire, le naturalisme prime tout, un naturalisme merveilleux, avide de superstitions et de légendes. S'il aime la forêt sonore perdue dans les profondeurs de la montagne, s'il aime le lac bleu dont les roseaux solitaires chantent mélodieusement au clair de lune, c'est que la forêt et le lac vivent pour lui d'une vie élémentaire, c'est qu'il pressent çà et là des légions d'esprits qu'il évoquera tôt ou tard : ici le chasseur vêtu de rouge et de vert, Samiel et sa meute endiablée, présidant aux sortilèges du carrefour maudit ; là-bas les elfes vaporeux frissonnant aux étoiles, Ariel et Miranda, le cor enchanté d'Oberon répondant à la trompe infernale, les suaves Tempes du royaume de Titania pour horizon à la caverne des démons, car c'est le propre de Weber d'avoir su exceller dans l'art des contrastes, et son fantastique mi-parti de ténèbres et de clarté vous fait involontairement songer à ces tableaux mystiques de l'école italienne dont la région supérieure nage dans la sérénité, tandis qu'au-dessous tout est nuit et terreur. Si doge Weber entre en rapport avec la nature, c'est pour lui demander les secrets de sa vie profonde et cachée. Désormais le torrent et le bois, l'océan et la montagne, cesseront de servir de fond au tableau comme chez Beethoven, et, si je puis m'exprimer ainsi, d'être la simple pédale de l'orgue harmonieux sur lequel l'âme humaine gémit son inelTable complainte, son monologue divin. Tout ici palpite et bourdonne d'une vie indépendante qui, pressée de se faire
jour, va se manifester au premier plan. Les génies des eaux, de la terre et de l'air, ondins, elfes et gnomes concourent à l'action , de tous côtés foisonnent les esprits élémentaires, et bientôt, entre les personnages réels et les autres, vous ne distinguez plus, tant le nuage fantastique enveloppe les groupes.
Une fois son monde évoqué, Weber se l'associe et ne néglige rien pour se le rendre intime, familier, car il croit en lui comme Hoffmann, comm.e Tieck, comme Arnim, comme tous les coryphées du mouvement poétique dont il semble avoir eu pour tâche de vulgariser par la musique le romantisme littéraire. Là même est, selon moi, le secret de la popularité immense de l'auteur du Freysohiitz, à' Euryanthe et à'Oberon. Par ses sentiments, par ses mœurs, par ses goûts, Weber se rattache à cette phalange héroïque déjeunes hommes exaltés qui, s'inspirant des principes de nationalité, fondèrent ce qu'on appelle encore aujourd'hui l'école romantique et s'en allèrent au delà des siècles chercher dans les institutions et les croyances du moyen âge des secours contre les idées françaises, alors envahissantes. Vous connaissez ce Knabemvunderhorn, ce recueil oii Brentano et d'Arnim ont entassé les mille trésors de la vieille poésie allemande : traditions, légendes et contes bleus, berceuses et refrains de chasse,
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tout est là. Eh bien ! pour la musique, Weber me représente ce recueil vivant, il me semble retrouver en lui ce mélange de naïf et de merveilleux, de sentimentalité et de superstition, qui fait le fonds de l'instinct populaire au moyen âge ; et d'ailleurs comment l'enthousiasme des masses lui eût-il manqué, à lui dont le romantisme dégagé de la partie philosophique qui rend Beethoven inaccessible à tant de gens, s'attache surtout à célébrer la vie des forêts et n'a que bruits de chasse au fond de l'âme ?
La chasse, en effet, ses émotions de joie et de tristesse, ses découragements, ses manœuvres, jusqu'à ses incantations diaboliques, tel est le motif que Weber se plaît à varier sans relâche, et, je le demande, vit-on jamais thème plus populaire en Allemagne, dans ce beau pays du Rhin et de Souabe où de toute antiquité les empereurs sont oiseleurs et les grands ducs archers, où mieux, s'il faut en croire les chroniques, aux bons temps des landgraves de Thuringe, une princesse du sang royal se gagnait à la cible ni plus ni moins qu'une couronne d'or'' Étrange chose, ce Weber qu'on prendrait volontiers pour le génie incarné de la chasse, tant il a deviné, senti, flairé ce qu'il y a de poésie cachée sous cette vie au sein des bois, tant il a su rendre à traits puissants râ])re et sauvage physionomie du paysage montagneux que la monte
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efflanquée parcourt au son des trompes sur la trace du sanglier meurtri ; cet homme, dont la musique respire à pleins poumons les plus mâles senteurs forestières, était un être souffreteux, maladif, ayant besoin pour vivre des ressources journalières de son travail, et presque aussi maltraité du côté de la fortune que du côté de la santé physique. Noble Weber, a-t-il réellement jamais connu le galop d'un cheval? et, si quelqu'un de ces grands ducs d'Allemagne qu'il servit en qualité de maître de chapelle l'eût invité d'aventure à suivre la chasse, eût-il pu serrer autour de ses reins le ceinturon de cuir et prendre sa part du terrible exercice? Hélas! pauvre artiste sublime, il eût suffi d'un cahot pour briser sa fragile existence, et dès la première haie, dès le premier fossé, il eût donné à rire, lui le génie de la chasse, lui le père de Samiel, au plus obscur des palefreniers de son altesse. Non, toutes ces belles choses qu'il a si magnifiquement décrites, c'est du fond de sa chambrette solitaire qu'il les a vues passer au crépuscule. Il en avait l'instinct suprême, c'était assez pour lui d'en remplir son imagination et son cœur. Tant d'autres vivent physiquement au milieu d'elles qui mourront un jour sans en avoir même soupçonné la poésie. Il faut en prendre son parti et renoncer à concilier ce qui peut-être est inconciliable, à savoir l'idée et la pratique. On dirait vraiment que le sens exquis d'une chose en exclut la pratique, et que d'autre part l'action porte en elle je ne sais quoi de grossier, de brutal, qui s'oppose aux raffinements de l'intelligence. Çà et là de rares exceptions s'offrent bieii. Byron en était une, et je me suis souvent
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figuré le noble lord en humeur poétique lançant à fond de train sa jument sur les sables du Lido. Mais Weber, quel triste chasseur et pourtant quel glorieux, quel sublime chantre de la chasse ! Tout ceci nous amène à parler de sa vie. Notons rapidement quelques traits caractéristiques, et tâchons de rendre de notre mieux cette physionomie intéressante, ne fût-ce que pour en étudier certains contrastes.
Charles-Marie de Weber naquit, le 18 décembre 1786, à Eutin, dans le Holstein, d'une famille appartenant à l'ordre équestre, et les meilleurs soins présidèrent à son éducation. Dès sa plus tendre jeunesse, nous voyons la peinture et la musique se disputer son temps. Tout porte même à croire qu'il eût réussi à se faire un nom dans le premier de ces deux arts, si le démon musical qui le possédait à son insu ne l'eût entraîné loin des voies du dessin et de la couleur. Du fond de l'atelier où ses doigts distraits s'exerçaient au fusin, il entendit un beau soir chanter la musique des sphères ; le roi des aunes l'appelait vers ses royaumes éthérés, et, comme cet enfant de l?i ballade, il se laissa ravir, mais lui du moins n'en mourut pas : les génies épargnent leurs frères. N'importe, ses premières études des arts du dessin ne furent point stériles ; à plusieurs reprises il y revint, et personne n'ignore que 'est h lui qu'on doit l'invention de la lithographie. Il va
sans dire qup la musique finit toujours par avoir le dessus, car si d'une part était le dilettantisme, de l'autre était la vocation. Son père, le major de Weber, pressentant l'avenir de cette jeune tête, ne recula point devant les sacrifices pour lui ouvrir les mondes de la science. Or, sa ville natale ofTrant peu de ressources à l'initiation, Charles-Marie se rendit à Saltzbourg auprès de Michael Haydn, puis à Munich, où il étudia le contre-point sous la direction de l'organiste de la cour. En 1800, lo jeune maestro donna son premier opéra, la Fille des Bois [das Waldmâdchen); il avait alors quatorze ans. Quand je dis son premier opéra, je me trompe ; deux années auparavant il avait débuté par une composition musicale intitulée assez étrangement la Puissance de VAmour et du Vin [die Maoht der Liebe iind des Weines). Ce que c'était que ces deux ouvrages, dont l'un devint d'ailleurs bientôt la proie des flammes ainsi que diverses fugues et morceaux de clavier et une messe, et dont l'autre, accueilli avec succès à Vienne, à Prague, à Pétersbourg, valut d'emblée à Weber une réputation de talent facile, médiocrement en harmonie, j'imagine^ avec ses visées ultérieures ; ce que c'était que ces deux ouvrages, on le suppose : d'honnêtes réminiscences de la leçon d'hier, la cent-unième reproduction de la formule ayant cours, un fonds banal où çà et là tremblotent quelques rares idées moins semblables à des étoiles au firmament qu'à des vers luisants dans l'herbe. Je n'ai jamais compris, quant à moi, le culte superstitieux que bien des gens professent pour tous les papiersde jeunessedesgrands artistes : comme si ces produits
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d'une imagination qui nécessairement s'ignore pouvaient être jamais autre chose que les tâtonnements d'un écolier plus ou moins doué. On aura beau dire, les poètes, les musiciens, les peintres de génie, ne poussent pas au beau milieu d'une époque à la manière des champignons. Il faut commencer par tenir de quelqu'un en ce monde, et Tordre intellectuel non moins que Tordre physique a ses filiations traditionnelles, ses lois imprescriptibles d'hérédité. Indépendant, nul ne Test à ses débuts ; heureux qui peut le devenir avec l'âge. On imite d'abord, quitte à créer plus tard pour servir à son tour de modèle aux hommes de l'avenir. Raphaël succède àPérugin, Mozart à Gluck, et longtemps encore les divins élèves, celui-ci dans la Vierge à la Chaise, celui-là dans la Clémence de Titus et Yidoménée, longtemps encore les divins élèves caresseront la forme du maître avant de pouvoir donner essor à Tidée-type qu'ils ont en eux. Or, Tidée-type de Weber, c'est le Freijschiltz ; le chercher en deçà, c'est perdre sa peine, qu'importe, après tout, de savoir dans quelle langue a bégayé l'enfant si l'œuvre du maître nous reste? Aussi ai-je hâte d'y arriver. Je noterai cependant, comme produits de cette période d'acheminement vers le but solennel, deux symphonies, plusieurs concertos et un opéra intitulé Pierre SchmoU et ses Voisins, lequel fut représenté à Augsbourg sans trop de succès. On m'a aussi bien souvent parlé d'un ouvrage fantastique dont la célèbre légende de Riibezahl fournissait le sujet, et que Weber avait entrepris d'écrire lorsqu'il se trouvait à Breslau en qualité de directeur de la musique. J'avoue qu'ici ma eu-
riosité SG réveille ; pour le chantre futur à'Oheron, pour l'imagination aérienne qui devait un jour initier notre monde aux vaporeux secrets de la cour de Titania, c'était, il faut le dire, un ravissant motif que cette histoire du gnome silésien. On se prend involontairement à souhaiter la musique de \Yeber, dès qu'on songe à la romantique épopée de la belle princesse surprise au bain par le ricanement lascif du lutin qui la lorgne du haut d'un pic voisin :
Or, voilà que non loin de la nappe azurée,
Sur le plus haut pic de granit, Se tenait un lutin fameux dans la contrée , Pencbé comme un pinson sur le bord de son nid.
Et la captivité dans la grotte enchantée, quelle plus musicale fantaisie, lorsque la princesse, avisant la baguette du sorcier, s'en empare et crée toute sorte de fantastiques messagers qu'elle envoie à travers l'espace porter de ses nouvelles au prince son fiancé, sans compter la scène finale où le gnome berné passe la nuit à compter au clair de lune les carottes de son jardin, et ne s'aperçoit pas que pendant ce temps on lui enlève sa prisonnière ! On ne possède malheureusement aucune donnée sur cette partition de Rubezahl, restée à l'état d'ébauche. Après cela, peutêtre tout n'est-il point à regretter, et il pourrait bien se faire que plus d'un fragment en ait passé dans Oheron. Je n'ai jamais cru beaucoup à ces magnificences fastueuses des grands maîtres qui passeraient leur vie, au dire de certaines bonnes gens, à jouer un rôle d'enfant prodigue.
Je veux hieii admettre que le génie sème les pierreries, mais on me permettra de croire qu'il les compte ; on sait toujours plus ou moins ce qu'on dépense, et, quand tel diamant égaré vaut la peine qu'on le ramasse, on se baisse très-prudemment plutôt que de souffrir qu'il se perde ainsi sans profit pour personne. Les Italiens eux-mêmes, en dépit de leur libéralité proverbiale, font comme les autres : je ne parle ici que des maîtres, et n'ai point à m'occuper des gens à la suite, lesquels, trafiquant de fausse monnaie, ne risquent guère à se montrer prodigues ; mais deman dez àRossini, si, lorsqu'il travaillait à son Guillaume Tell^ il ne lui est pas arrivé plus d'une fois de couronner des plus beaux épis de ses moissons nouvelles telle idée de jeunesse qui lui revenait le sourire sur les lèvres, et parée de sa seule fraîcheur, de ses seules grâces adolescentes.
P3 Breslau, Weber passa auprès du duc Eugène de Wurtemberg, qui le garda à son service daus sa jolie résidence de Carlsruhe en Silésie, jusqu'au jour oiî les événen^ents politiques forcèrent l'auguste dilettante de congédier sa chapelle et son théâtre. Ainsi repidu à lui-même, Weber parcourut l'Allemagne et termina bientôt sa tournée musicale en rejoignant le prince, qui, cette fois, le reçut dans son palais de Stuttgardt. Ce fut en ces circonstances que Weber écrivit son opéra de Sylvana, lequel
était tout simplement une seconde édition revue et augmentée de la Fille des Bois, dont on avait remanié le poëme. Quand nous disions tout à l'heure que rien ne se perdait en ce bienheureux monde de l'imagination I Ajoutons en passant que l'idée première n'était pas au bout de ses transformations. La Fille des Bois, après être devenue Sylvana, devait finir, grâce à une troisième métamorphose, par s'appeler Preciosa. Si le bouddhisme n'existait pas, les musiciens l'eussent inventé. Il est vrai qu'en ses migrations successives, l'âme musicale va s'épurent toujours, et que, pour ne point avoir en somme abdiqué complètement son identité, elle ne s'en est pas moins transfigurée. Eu môme temps que Sylvana parurent sa Cftïjtate intitulée le Premier Son (der erste Ton) et diverses compositions symphoniques ou concertantes.
Cependant la renommée de Weber commençait à se faire. De jour en jour, sa musique gagnait en faveur dans l'opinion, ses opéras se jouaient partout ; le monde allait à ses concerts, car on n'ignore pas que chez lui l'exécutant marchait de pair avec le maestro, et que, s'il était déjà le compositeur de piano le plus original, il était aussi le plus inspiré, le plus puissant des virtuoses. En 1810 il voyagea ; à Berlin, à Munich, à Darmstadt, les meilleurs succès marquèrent son passage. A Vienne, il retrouva le bon abbé Vogler, soi^s lequel il avait, sept ou huit ans auparavant, étudié la haute composition. Weber était un esprit trop sérieux, trop passionnément curieux de science et d'initiation en toutes les choses de son art, pour négliger cette occasion d'augmenter le trésor de ses connaissances,
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et nous le voyons s^mpresser de s'incliner devant l'autorité de l'excellent, de l'illustre théoricien, qui jadis enseigna son enfance, et retournera l'école du vieil abbé, lui déjà maître, lui à la veille de donner trois chefs-d''œuvre à son siècle.
L'abbé Vogler avait dans sa classe un autre élève qui devait à son tour occuper plus tard l'attention de l'Europe. Nous voulons parler de Meyerbecr, venu de Berlin à Darmstadt pour suivre les cours du plus savant professeur de l'Allemagne. L'illustre auteur de Robert le Diable a conservé de cette période de sa jeunesse un souvenir presque religieux. Le nom seul du vénérable fondateur de l'école de Darmstadt suffit pour faire revivre à ses yeux tout un passé qu'il aime, et dont il ne parle jamais que d'un ton pénétré. « Venez à moi, écrivait l'abbé Vogler au jeune Meyerbeer, après l'examen d'une fugue que celui-ci lui avait envoyée de Berlin, venez à Darmstadt, et je vous accueillerai comme un fils, et je vous ouvrirai les sources vives de la science musicale. » Excellent homme! quel autre langage eût-il employé pour encourager une vocation théologique? Chez lui, je le crains bien, l'artiste, le maestro, marchait de pair avec le prêtre, s'il ne passait avant, et, sa foi religieuse et sa foi musicale se confondant l'une l'autre, il en résultait un amalgame de profane et de sacré qui, réagissant sur son enseignement, transformait le conservatoire qu'il dirigeait en une sorte de séminaire : étrange séminaire, il faut l'avouer, oi!i se coudoyaient toutes les communions, qui vivaient ensemble le mieux du monde, à la condition de professer le même culte en
matière d'art. Du reste, on travaillait sans relâche à l'école du bon vieillard ; c'était un véritable noviciat de bénédictins. Chaque matin, au point du jour, l'abbé Vogler disait sa messe basse, que servait Charles-Marie de Weber en sa qualité de catholique romain. — Que pensez-vous du jeune clerc ? Si vous eussiez dit alors à maître Samiel que ce frêle enfant de chœur si confit en dévotion l'évoquerait un soir, lui et sa bande, au carrefour du bois, maître Samiel lui-même, tout diable qu'il est, n'aurait-il pas eu bon droit de s'étonner fort ? — Sitôt après sa messe, le professeur, rassemblant ses élèves, leur tenait une leçon de contre-point, puis leur distribuait divers thèmes de musique d'église, sur lesquels on avait à s'exercer en commun, et terminait la séance par l'analyse de chacun des morceaux. Le plus souvent, vers quatre heures de l'après-midi, les travaux de la journée étant achevés, notre abbé emmenait avec lui un de ses jeunes gens, Weber ou Meyerbeer, et dirigeait la promenade du côté de la cathédrale où se trouvaient deux orgues. Aussitôt arrivés, maître et disciples s'emparaient des tribunes, le concert commençait, et les inspirations allaient leur train. On s'appelait, on se répondait, et d'un instrument à l'autre passait et repassait le motif voyageur, sorte de navette mélodieuse qui ne tardait pas à disparaître sous d'inextricables tissus d'harmonie.
Cependant, à certains intervalles, la confrérie musicale émigrait ; l'abbé visitait alors avec sa troupe les principales villes d'Allemagne : vrai professeur de gaie science, toujours prêt à discourir chemin faisant, et capable de
convertir en académie une chambre d'auberge, s'il s'agissait de tirer profit pour son enseignement d'une observation recueillie dans la journée ! — Des hommes tels que Weber et Meyerbeer étaient faits pour se comptendre et s'aimer ; il y avait dans ces deux intelligences un point de contact par lequel elles devaient se rapprocher dès leur première rencontre sur les bancs de l'école. Je veux par- \ef au sens esthétique, de cette façon transcendantalc, qtii les caractérise, d'envisager l'art musical. Toutefois, une trop grande différence d'âge existait entre les deux futurs rivaux (Meyerbeer était plus jeune de dix ans que Weber) pour que les relations s'établissent sur ce pied d'intimité qu'elles n'auraient point manqué de prendre plus tard, si la mort eût épargné l'aîné. "Weber exerça donc, dès cette époque, sur Meyerbeer, cette infliience de l'âge qui impose toujours, quoi qu'on dise, surtout lorsque cette influence est accompagnée du prestige d'une gloire naissante, et les premières sympathies de Meyerbeer pour son condisciple furent mêlées d'une certaine admiration superstitieuse que devait exalter encore la physionomie attristée et pensive, l'air sauvage et distrait de cet irritable jeune homme, à l'œil de feu, aux pommettes saillantes, absorbé dans le pressentiment d'un monde surnaturel.
En 1806, Weber fut appelé à Dresde pour y remplir les fonctions de directeur de la musique. Il s'agissait de fonder un opéra national dans la capitale des rois de Saxe, et l'on devine avec quel empressement notre jeune maître accepta la mission. Déjà Weber avait essayé de plusieurs postes de ce genre, mais sans pouvoir se lixer en aucun,
soit que sa nature susceptible et nerveuse le rendît peu propre à discipliner des artistes médiocres, soit qu'il se sentît déplacé partout ailleurs que dans une résidence de premier ordre. Cette fois l'occasion se présentait, il la saisit, et de ce moment Dresde devint sa véritable patrie. Parlerai-je de tant d'illustres compositions qui signalèrent son avènement, cantates, messes, ouvertures, lorsque déjà nous touchons au Freyschiltz^ lorsque Theurc fantastique a sonné ?
Ici des temps nouveaux commencent.
Le 19 juin 1821, vers midi, la plupart des beaux esprits de. Berlin semblaient s'être donné rendez-vous au café Stehley. Poètes, peintres, musiciens, journalistes, répandus par groupes autour des tables, causaient et gesticulaient de l'air le plus animé. A l'exaltation de tout ce monde, on eût dit les préparatifs d'une émeute, et peutêtre aurait-on deviné juste. Il ne s'agissait, en effet, de rien moins que d'une prise d'armes entre deux camps dès longtemps ennemis, et la collision, pour n'avoir rien de politique, n'en menaçait pas moins d'être orageuse et terrible. On pouvait donc s'attendre à voir se renouveler toutes les horreurs des fameuses guerres de partisans auxquelles jadis les noms de Gluck et de Piccini servirent de drapeaux, car l'Italie et l'Allemagne, guelfes et gibelins, se trouvaient en présence ; de côté et d'autre on battait le rappel, ceux-ci criant pour mot d'ordre et pour devise : Spontini et Olympie ; ceux-là : Weber et l'opéra national allemand.
Charlos-Maric de Weber était venu à Berlin diriger les répétitions de son Freyschutz (1), et, grâce à l'infatigable persévérance du grand artiste que soutient la conscience de sa vocation, l'entreprise marchait à ses fins, en dépit des cabales et des intrigues de toute sorte qu'on lui suscitait ; intrigues et cabales qui, disons-le en passant, devaient revivre quelque vingt ans plus tard à propos des ouvrages de Meyerbeer, et cela toujours sous les auspices de M. Spontini. D'ailleurs, outre son génie, Weber avait pour lui le sentiment national. A ce compte, il ne pouvait périr. Les chanteurs étaient dans le ravissement, et l'irftendant des théâtres royaux voulait que rien ne fût négligé pour rendre la mise en scène digne du chef-d'œuvre.
Selon le plus ou moins de fougue, le plus ou moins d'expansion naturelle à leur tempérament, les coryphées de la musique nationale donnaient déjà libre cours à leur humeur triomphante, ou se contentaient d'espérer en silence ; les Italiens, au contraire, et tous ceux qui tenaient pour l'Italie, n'étaient rien moins que rassurés, et s'efTorçaient de dissimuler leur inquiétude sous les dehors d'une confiance imperturbable. Quelle idée en efîet a ce petit Weber du Holstein de vouloir se mesurer avec le colosse du siècle, avec le sublime auteur de la Vestale et d'O^ympic! Il ne restait plus qu'à savoir si l'on trouverait jamais un public pour prendre au sérieux l'incartade. En attendant, la cabale poursuivait ses manœuvres accoutumées , de faux
(l) Écrit à Dresde, le Freyschutz fut exécuté à Berlin pour la première fois.
enthousiastes s'enrouaient à crier merveille par-dessus les toits, et proclamaient l'opéra nouveau dix fois plus admirable que le Don Juan de Mozart et le Fidelio dé Beetho- Ten, espérant, à force d'exagérations et de vacarme, décréditer l'auteur dans la pensée de ses vrais ahiis.
Pendant ce temps, que faisait Weber?
Au milieu de l'agitation générale, lui setfl gardait Une attitude calme et sereine. La plus gtàUde partie de sa journée se passait à voir ses chanteurs, le reste en un cercle d'intimes, et, certain d'avoir fait de son mieux, convaincu de la bonne volonté de sa troupe, il attendait fièrement, avec Confiance, s'en remettant d'ailléUrs à lot grâce de Dieu.
Tel était le motif de toutes les conversations ouvertes au café Stehley dans la matinée dU 49 juin 4821, jour de là première représentation du Freyschiitz.
— Je vous le demande, mon cher maestro, s'écriait Un jeune homme à tournure militaire, je vous le demande, cela ne dépasse-t-il pas toute iniàgination de voir ce M. Weber, à qui on aurait tout au plus dû livrer un des petits spectacles du faubourg, oser venir s'emparer de la sorte dii théâtre royal de l'Opéra dé Berlin, et nous apporter ses oripeaux romantiques ramassés au hasard dang toutes les friperies musicales? Nous les apporter pour remplacer quoi? le chef-d'œuvre de la musique, Olympie, Olympie de notre incomparable Spontini^! En vérité, c'est de la démence, et le pauvre diable me fait pitié , qu'en dites-vous, monsieur le maestro, n'ai-je pas raison de le prendre en pitié?
— Tout à fait raison , répondit avec chaleur un petit homme à besicles vertes, dont l'accent fortement prononcé trahissait l'origine italienne ; cependant, ajouta-t-il aussitôt, peut-être en pareille matière mon opinion n'estelle point assez désintéressée pour qu'on en tienne compte, car je n'admire au monde que la musique de mon pays, et fais profession d'un enthousiasme sans bornes pour le grand maestro Spontini, que je place au-dessus de tous.
— A Dieu ne plaise que je vous conteste jamais cette opinion 1 ajouta le jeune homme. Spontini passera toujours pour le plus grand compositeur dramatique dont la musique s'honore, et je ne vois pas qui l'on pourrait lui comparer en Allemagne. Auprès de lui Gluck est un bloc de marbre inanimé et froid, Mozart un musicien aimable et tendre, mais sans. génie ; et puis comment appeler Mozart un compositeur dramatique'? Son Don Juan, dont tant de braves gens raffolent sans savoir pourquoi, manque complètement de caractère , et , si vous en exceptez quelques rares morceaux , n'offre à notre génération que des vieilleries qui font sourire. Je le répète, est-ce Gluck ou Mozart que vous comparez à mon héros ? Sans lui , saurait-on seulement ce que c'est qu'un opéra ? Nul autre que Spontini n'a compris la forme dramatique : je dirai plus, il l'a inventée. Parlez, monsieur, me soutiendrezyous le contraire ?
— Non pas certes, répondit vivement le maestro. Puis, se ravisant soudain, et du ton d'un homme qui craint de se compromettra : N'allez pas croire cependant que je ^Q^ l'eniiemi de ^. Weber; j'ai la plus grande estime
pour son talent, ce qui ne m'empêche point toutefois de penser qu'il lui sera bien difficile de faire sensation après M. Spontini.
— Vous croyez ! observa un jeune homme assis à la table voisine, et qui jusque-là était resté étranger à la conversation, et pourquoi, s'il vous plaît, monsieur? Sans doute parce que notre brave Allemand a renoncé, de parti pris, à tous ces vains accessoires de mise en scène auxquels votre sublime patron recourt si volontiers, et s'est contenté de deux cors de plus dans l'orchestre. Qui sait cependant si ces deux cors bien employés ne produiront pas plus d'effet que les trente-six trompettes de M. Spontini dans Olympie, et que toutes les pompes de son spectacle, je n'en excepte pas même les éléphants ?
— Voilà un singulieur personnage, murmura le maestro à l'oreille de son interlocuteur.
— Vous ne le connaissez donc pas? répliqua celui-ci. C'est le plus fougueux ennemi de notre idole , mais qu'importe ? tous ces beaux discours n'empêcheront pas l'opéra de ce petit Weber de tomber lourdement ce soir. Laissez faire, ni mes amis ni moi ne souffrirons que l'astre de Spontini soit offusqué, et, tant que nous tiendrons pour lui, il restera le musicien par excellence.
A ces mots , un éclat de rire diabolique partit du coin le plus reculé de la salle, et, tous les regards se portant aussitôt de ce côté, on vit deux hommes se lever et sortir brusquement. Le plus âgé pouvait avoir de quarante-trois à quarante-six ans ; c'était un individu de petite taille et vêtu d'une redingote foncée. Deux yeux de flammes, deux
charbons ardents rayonnant sous d'épais sourcils qui se joignaient ensemble, éclairaient son visage d'une mobilité extraordinaire, et dont toute sorte de rides et de plis sillonnaient la peau d'un brun jaune; ses cheveux, fournis et taillés en brosse , commençaient à grisonner, de même que la barbiche qui ornait son menton et se perdait en sa cravate. Lorsque cet homme se leva, et, montrant la porte à son pâle et languissant compagnon, lui fit signe de le suivre, on put admirer une main délicieuse dont la plus élégante comtesse du Thiergarten eût envié le pur modèle et la blancheur exquise.
— Quel est ce personnage ? demanda le maestro à son voisin.
— Eh quoi ! répondit le spontiniste, ne le connaissezvous donc pas ? Le visionnaire par excellence , Callot- HofTmann.
— Ah ! oui, le Put d'OVy le Majorât, le Violon de Crémone ! Et cette espèce de fantôme blond qu'il traîne après lui?
— Sans doute quelque original de sa maison de fous, le frère d'Antonia peut-être...
La nuit vint. La salle du théâtre royal , remplie à s'écrouler, attendait avec cette agitation tumultueuse qui précède les grands recueillements. Enfin Weber parut. « A la grâce de Dieu ! » murmura-t-il en gagnant son pupitre de chef d'orchestre. Il éleva la main, donna le signal du bout de son bâton de musique, et l'ouverture commença.
30 MUSICIEISS CONTEMPORAINS.
On sait quel glorieux accueil les Berlinois firent au chefd'œuvre dès sa première représentation. Le génie allemand l'emportait, l'Italie était vaincue. Triomphe! s'écriaient les amis de Weber ; triomphe ! hurlaient les enthousiastes partisans de l'art national, entraînant, les uns et les autres, dans leur frénétique hourrah toute une multitude exaltée et comme en proie au vertige du beau. Pour Weber, la partie était magnifiquement gagnée, et de cette heure le petit maestro de la veille, le chantre presque ignoré de Preciosa , devenait l'auteur du Freyichiitz. Oh ! le théâtre, admirable machine à péripéties ! étrange roue qui porte aux étoiles ceux qu'elle trouve sur son passage! vous étiez solitaire, obscur, nécessiteux, et je vous retrouve illustre et courtisé, réglant toute chose à votre fantaisie. Or, pour cela , qu'a-t-il fallu ? L'espace d'une soirée, à peu près le temps que met une chrysalide pour éclore.
Une heure venait de sonner, et des habitués retardataires de la taverne de maître Luther, quatre personnages restaient seuls, lesquels, installés autour de la petite table classique près de la fenêtre, profitaient librement de l'heure avancée qui les avait débarrassés des importuns. Ces quatre personnages étaient Charles-Marie de Weber, E.-T.-A. Hoffmann, Louis Devriont et le jeune homme
que nous avons rencontré ce matin au café' Stehley.
Ou causait du chef-d'œuvre, des acteurs, du public ; Weber, mélancolique et taciturne par nature, oubliait çà et là son humeur silencieuse pour raconter les terribles émotions qui l'avaient assailli, ses angoisses mortelles au lever du rideau, ses tressaillements de joie après divers morceaux d'ensemble interprétés sans reproche par la troupe et compris admirablement de l'auditoire, enfin son ivresse au moment oiî la victoire se déclarait pour lui : ivresse de bien courte durée, où l'envie n'avait même pas attendu le lendemain pour mordre; couronne triomphale oà la sanglante épine se cachait sous les lauriers ! En effet plus d'un propos amer sorti de la foule, plus d'un de ces poiguc^nt^ sarcasmes qui von* au cœur n'avait-il pas déjà pu atteindre le grand artiste, dont le sourire, au milieu de cette fièvre de la gloire, conservait je ne sais quelle expression de profonde souffrance et d'incurable mélancolie? Pour Hoffmann, il venait de se livrer à l'une de ces merveilleuses divagations que provoquaient chez lui le vin et la musique, ces deux éléments de son génie, analysant de verve le chef-d'œuvre, admirant, louant, critiquant, ouvrant, à propos d'un air ou d'un duo, de ces échappées de lumière à'on l'œil entrevoit des mondes, ets'arrêtant parfois au milieu de sa paraphrase, interrompant le feu d'artifice de sa parole pour fredonner un motif qu'il citait de mémoire, ou charbonner d'un trait hardi sur la muraille la silhouette fantastique du personnage dont il expHquait le caractère à sa façon.
— Un dernier toast ! s'écria-t-il en remplissant une
vingtième fois son verre ; après avoir porté la santé de tous les habitants du Wolfsschlucht, je bois au créateur de l'opéra romantique. Grâce à lui, messieurs, nous possédons, à dater de ce soir, l'opéra national et populaire. Déjà la musique avait dans Mozart son Schiller, dans Haydn son Klopstock, dans Beethoven son Jean-Paul ; courage, Weber, tu seras son Hoffmann, son Arnim, son Louis Tieck, son Knahenwunderhorn, A la bonne heure, voilà ce que j'appelle un vrai mélodrame, où rien ne manque, où la musique, au lieu d'être un hors d'œuvre, un détail oiseux, un vain placage, la musique prend part à tout, anime tout, colore tout. Qu'ai-je besoin qu'on m'explique le sujet du poëme, qu'on m'en dise seulement le titre? il me suffit d'entendre les dix premières mesures de l'ouverture pour que l'action me soit à l'instant révélée. Écoutez ces sons voilés des cors, cet exorde mystérieux si profondément empreint de cette vie mâle et forestière dont le tableau va se dérouler devant vous. Peu à peu cependant le ciel se couvre, un pizzicato des contrebasses par , trois fois répété annonce l'approche d'une puissance occulte. Samiel paraît, l'esprit des solitudes, le fabricateur de sombres incantations. A sa venue, la foudre gronde, l'orchestre déchaîne toutes ses tempêtes ; un maléfice va s'accomplir, lorsque soudain une voix mélodieuse s'ouvre un sillon de lumière à travers le chaos. Voix d'amour et de rédemption, on sent tout d'abord qu'elle triomphera. Insensiblement les éléments infernaux se retirent, et la voix, secondée par toutes les forces sonores de l'orchestre, monte glorieusement, étouffant le dernier grognement des
CnARLES-MARIE DE WEBER. 33
trombones qui mugissent dans leur coin comme des démons enchaînés. Je l'ai dit souvent, et ta composition m'en est une preuve sans réplique, pourvu qu'un maître sache s'imprégner fortement de l'esprit et du sentiment de son poëme, pour rendre ensuite cet esprit et ce sentiment, il se passerait au besoin de paroles. La plupart du temps même, emporté par son propre délire, il lui arrive de donner à sa musique une flamme, une poésie, une fidélité d'expression dont on ne trouverait pas le premier mot dans le texte. J'estime le poëme d'Apel, et demeure convaincu qu'à sa place je n'eusse rien imaginé de mieux ; mais se doutait-il seulement des personnages qu'il te livrait? Et ce Casper avec ses instincts pervers, ombrageux et taciturne, athée et superstitieux, railleur, colérique, méchant, ce Casper existe-t-il en dehors de ta musique ? Créez donc de pareils types avec des cavatines ! Ce que j'aime dans ton inspiration c'est qu'elle vous pénètre par tous les pores sans qu'on sache comment. Cela commence et finit, s'interrompt et se renoue, que c'est une surprise continuelle. On sent que Ton marche sur un sol d'où la musique va sourdre à chaque pas que vous ferez, musique pleine de bruits souterrains et de mystérieuses révélations, qui vous apporte je ne sais quelle sonorité puisée au cœur de la nature, l'écho de ces grottes peut-être où les sources vives prennent leur chaleur !
Ici Hofi^mann s'interrompit pour lorgner du coin de l'œil le jeune homme qu'il avait amené, et qui, le menton appuyé dans le creux de sa main, la pupille dilatée, le front emperlé d'une sueur moite, paraissait s'attacher à
sijivre ses yiioindres gestes avec une anxiété nei yeuse ; puis après (ivoir donné le temps à Devrient de rallumer sa pipe et de rempljr son verre, le conseiller de justice reprit : — ■ Mais aussi, cpmmela musique fait partie de la contexturc même de l'ouvrage , les intelligences myopes auront grand'peine à s'y reconnaître. J'avais à mon côté un brave homme à besicles d'or qui, du commencement à la fm, n'a cessé de s'agiter en proie aux plus convulsifs étonnements. — Voilà un motif bien écourté, murmurait-il après le premier couplet de Kilian ; puis, frappé d'une idée soudaine, il s'est mis à battre la mesure : un, deux, trois, quatre ; un, deux, trois! Oh I oh ! que veut dire ceci ? Ma main reste en l'air, plus de symétrie ! Qu'allons-nous devenirsi les rhythmes nese donnent plusla peine d'être carrés ? — Sur quoi je l'ai vu tirer son calepin pour y consigner soigneusement l'ingémeuseobsenation. Un moment après, pendant l'explication entre Gasper et Max, il ne pouvait s'empêcher de regretter tout haut que la scène se passât en dialogue. — Eh quoi! point de musique! mais c'est donc un âne que ce Weber, il y avait là un si beau duo indiqué. — Oui, sans dodte, honnête philistin, pcnsais-je, un magnifique duo en félicita, avec récitatif, adagip, ritournelle de cor à piston, amenant la cabalette afin de donner le temps aux deux garçle-chasse d'arpenter le théâtre tout à leur aise. Qu'il y ait de pareils bélitres en ce monde ! Je te laisse à deviner les stupeurs du compère pendant la scène ài\ Wolfsschlucht, lorsque Casper, du milieu de son cercle mé^udit, évoque Saniicl, et, tout en préparant sa cuisine cabalistique, s'ingénie, l'incorrigible
drôle, à ruser avec le diable. Pour un homme occupé à chercher partout des duos et de la symétrie, tu conviendras que la situation était originale, et que ce dialogue, moitié chanté, moitié parié, avait de quoi troubler une aussi méthodique cervelle que l'était celle de nlon voisitl. — Où sommes-nous ? grand Dieu ! soupirait-il ; dëè lambeaux de récit cousus entre eux par des làmbeaui de symphonie ! On ne sait ni qui parle iii qui chante. Bon ! l'acteur se tait maiiltenant, et voilà que l'ôrchestte commence : confusion ! mélodrame f ouf! — J'dvoue qu'en ce moment ma patience était à bout. Je me suis retourné, et, saisissant au poignet ce diable d'homme qui m'avait tant fait souffrir depuis deux heures : — Vous appelez cela l'orchestre, monsieur, vous vous trompez; c'est la voix des éléments conjurés, c'est la cascade qui pleure, c'est le vent qui siffle dans les sapins de la fondrière, c'est la terre qui souffle l'incendie par ses mille crevasses volcaniques. Le hibou funèbre bat des ailes autour du réchaud dont le plomb grésille. Silence, monsieur, ou ctaignez que maître Casper, dont vous troublez l'œuvre magique, ne vous asperge de son goupillon.
— Y songeais-tu, Théodore? s'écria Weber, humilier un critique de cette façon, un homme qui peut-êti-é écrit dans trois journaux l tu ne le connaissais àotic pâsf
— Diable ! je le connaissais trop bien, aii contraire.
— Demain nous aurons de ses nouvelles.
— Il n'importe ; en ce moment la châsse a passé, et comme tu l'imagines, j'ai bien vite lâché mon philistiti pour me mettre à suivre la meute fantastique. Au galop
donc, à travers broussailles et fossés, à travers lacs et torrents ! les fouets claquaient en flamboyant d'une lueur sanglante, les chiens ailés à tête de dragon aboyaient sur les cimes des arbres, et le gibier suait le feu par tous ses poils. Cependant la trompe infernale sonnait toujours, éveillant dans leurs trous de muraille les chats-huants de la fauconnerie de monseigneur Samicl. Oh! la sublime fanfare et le beau vacarme ! Où se sont-ils arrêtés à courir ainsi par le vent et la tempête? Et dire qu'après une si effroyable nuit l'aurore a pu se lever si calme et si rayonnante ! Au troisième acte, dès les premières mesures de la prière d'Agathe, j'ai cru voir une vapeur sereine monter du sein des profondeurs de la terre renouvelée. Ce chant de colombe qui sort des lèvres de la jeune fille me semblait l'hymne de la nature entr'ouvrant, au sortir d'un horrible cauchemar, son œil bleu inondé de soleil et de rosée ; car avec toi la nature est partout, et ta musique, quelle que soit du reste son expression pathétique, respire toujours un sauvage bouquet, une tellurique senteur dont on s'enivre. C'est d'elle surtout qu'on pourrait dire : Semper viridis, toujours verte, toujours forestière, toujours imprégnée de fenouil et de jeune chêne ! Aussi, quand je l'entends, mes narines se dilatent, et j'aspire à pleins poumons cet air mélodieux et sain qui m'apporte comme une bouffée de la forêt prochaine. — J'ai lu dans un vieux chroniqueur qu'un margrave de Thuringe, du nom d'Asprian, aima tellement la chasse, qu'il finit par en devenir fou. Laissant donc le royaume à gouverner à son fils, voilà mon Freyschûtz qui se met à courir les bois
jour et nuit, à grimper dans les arbres, à vivre en un mot (le la vie inquiète et nomade dun écureuil. Il paraît qu'à cette époque les coqs'de bruyère étaient fort rares en Thuringe. Un soir pourtant, il advint qu'Asprian en découvrit un, le premier qu'il eût rencontré jamais. A celte vue, le vieux comte bondit sur sa branche qui faillit se rompre de la secousse. L'oiseau cependant ne s'effaroucha point, et, chose étrange, au lieu de s'envoler ainsi que tant d'autres eussent fait, il s'approchait d'Asprian comme attiré par une magnétique influence. Les deux compagnons passèrent la nuit à se regarder, Asprian couvant d'un œil de feu le pauvre volatile, qui, subjugué, haletant, anéanti, expira au point du jour, Or, ici commence le prodige. L'oiseau mort, son âme passa dans le corps du comte. De ce jour, Asprian perdit l'usage de la parole. D'homme et de margrave qu'il était, il devint un coq de bruyère perchant, gloussant et roucoulant selon toutes les conditions de son nouvel emploi. Je ne sais trop pourquoi cette folle histoire me revient à l'esprit en ce moment On parle de transformations, de périodes antérieures ; ô Weber ! dis, ne serais-tu pas, toi, ce comte Asprian, cet oiseau fabuleux qui, après avoir vécu plus de trois siècles en pleine nature, délivré enfin du charme fantastique et rendu à l'humanité, laisse transpirer désormais toute cette poésie mystérieuse et sombre dont il fut imprégné dans une autre existence ?
— Bon, voilà Gallot qui déraisonne, reprit Devrient en lançant dans l'air une épaisse nuée de tabac; au fait il en a bien le droit, ijous avons énormément bu. Quant à moi,
Weber, j'ignore absolument de quels mondes tu nous arrives, et me soucie fort peu de ta commensalité antérieure avec les gnomes ou les ondîns, les elfes ou les salamandres. Salamander soll glûhen, salamandre doit flamboyer^ a dit le vieux docteur, et le musicien chanter, ajouteraije, à chacun son métier; mais ce que je sais à n'en pas douter, c'est que tu viens de fonder l'opéra allemand et de trouver dans les profondeurs de ton art ce filon du romantisme que la poésie avait dos longtemps découvert en fouillant les mines de l'histoire. Pauvre scène allemande, où s'en allait-elle depuis la mort de Mozart ! Nous ne vivions que d'emprunts faits à l'Italie et à la France, et il a fallu le Tancredi de cet enragé de Rossini pour nous rappeler ce que c'était que l'enthousiasme. A Samiel, messieurs, au sombre génie des forêts qui nous a valu cette partition enchantée.
— A Weber! s'écria d'un air d'exaltation radieuse le jeune homme que Hoffmann avait amené ; au compositeur inspiré, au grand maître de l'Allemagne contemporaine! Que l'art sacré vers lequel sa prédestination le pousse lui livre sa plus grande somme d'émotions, ses plus mystérieux trésors ! Qu'il vive jusqu'à la fin, heureux, applaudi, couronné, triomphant entre ses rivaux, et que toutes les satisfactions, toutes les voluptés de la gloire, descendent sur son âme, source de paix où viendront s'abreuver ceux qui souffrent !
— Ceux qui souffrent I répéta Weber avec un sourire plein d'amertume et d'ironie, et comme si dans la mélancolique réaction qui s'était faite en lui depuis quelques
instants ii n'eiit saisi que les trois derniers mots du toast porté par son chaleureux, coryphée ; ceux qui souffrent! et lui, qui le consolera? Quand il aura tout sacrifié à son art : son repos, sa santé, son bien-être; quand il sera mort à la peine, qui se chargera de sa famille? Hélas! personne. Mais, dira-t-on, les œuvres survivent à l'homme. En effet, au bout de cinquante à soixante ans, quelques braves gens s'aviseront do vous proclamer un génie et de prouver au monde que vos contemporains ont eu le plus grand tort de vous laisser ainsi mourir de misère et de désespoir. A l'instant, votre résurrection sera votée. Nous savons tous comment se pratiquent ces sortes d'apothéoses. On se forme en société philharmonique, on commande un banquet monstre à quinze livres par tête sans le vin; à ce banquet, on mange et boit pour le plus grand profit de votre gloire que c'est une bénédiction ; les harangues se suivent avec un égal succès. Puis, lorsqu'enfin l'assemblée, portée à l'attendrissement par de trop fréquentes libations, commence à fondre en larmes au récit de votre martyrologe, un dernier orateur se lève qui, proposant une vingtième fois votre santé, y joint une motion pour qu'un monument vous soit érigé. Ace discours de frénétiques applaudissements éclatent, et séance tenante une commission s'organise, présidée d'ordinaire par quelque charlatan qui n'est point fâché d'occuper à cette occasion la renommée de sa personne et de gambader un peu sur le piédestal en attendant que votre statue y monte; bientôt de tous les coins de l'Europe, les voix de la publicité sonnent l'appel, les souscriptions se multiplient, les ducats
pleuvent dans la caisse, et, pour comble d'honneurs posthumes, le Michel-Ange du temps s'offre à reproduire vos traits sans permettre qu'on l'indemnise. Ainsi tout se réunit à vous glorifier après que vous êtes mort. Cependant le jour solennel arrive, la statue couronnée de laurier, enguirlandée de fleurs, déchire ses voiles aux acclamations d'une multitude enivrée d'enthousiasme et de soleil. Votre nom court dans toutes les bouches, votre musique défraye toutes les fanfares, tous les] carillons de la fête ; le matin même, votre éditeur a mis en vente une édition de luxe de vos œuvres. Oh ! l'admirable triomphe et la magnifique perspective, s'il n'arrivait le plus souvent qu'à l'heure oii ces belles choses se passent, votre propre fils, réduit aux derniers expédients de la misère, votre propre fils porte au mont-de-piété la montre de famille, afin de pouvoir subvenir aux frais du convoi de sa mère, morte dans un galetas des faubourgs !
— Garl, s'écria Devrient, est-ce bien toi qui parles de la sorte 1 non, tu fais injure à ton pays ; non, tant d'ingratitude n'existe pas.
— Il se peut, reprit Weber d'un ton plus calme, qu'il y ait quelque exagération dans les détails; quoi qu'il en soit, le fond du tableau est vrai, et je te conseille de le tenir pour tel. Aimons notre art plus que toute chose au monde, mais ne soyons pas si insensés que de nous sacrifier pour une foule ignorante et jalouse, incapable d'apprécier à leur valeur le génie et le mérite tant qu'elle les a devant les yeux. —
Depuis qu'il avait cessé de parler, Hoffmann ne perdait
pas de vue son voisin de gauche, qui, le regard fixe, l'oreille attentive, semblait s'évertuer à recueillir chaque mot échappé des lèvres de Weber. Au moment où son oracle se taisait, le jeune homme essuya une grosse larme, et, tirant de sa poche un objet dont sous sa main crispée on ne pouvait distinguer la forme, fit mine de l'approcher de son verre.
Hoffmann avait suivi de l'œil le manège, de sorte qu'à un certain cliquetis imperceptible aux deux autres convives, il se retourna tout à coup, et saisissant au poignet le taciturne :
— Halte-là, camarade, s'écria- t-il, vous ne voyez donc pasque votre verre est plein à déborder ? Que diable voulezvous y mettre encore?
A ces mots, le jeune homme rougit, et tout en affectant de plaisanter, cherchait à dégager son bras de l'étreinte du conseiller de justice ; déjà même il allait réussir lorsque Hoffmann se prit à dire : « A moi, Samiel, hilf Samiel ! »
A ce moment, Devrient jugea convenable de se mêler à la querelle, et fixant son grand œil magique sur le disciple insoumis :
— Mon garçon, dit-il, ici préside le conseiller de justice, et la résistance n'est pas de mise ; ainsi, rends-toi.
— Qu'à cela ne tienne, répondit alors le jeune homme, qui partit d'un éclat de rire forcé et jeta sur la table l'objet de la dispute. Hoffmann s'en empara; c'était un flacon de cri^alde roche à facettes diamantines ; il l'ouvrit, et après 1 avoir flairé, s'écria avec horreur et dégoût :
— De l'opium! aussi vrai que j'existe, de l'opium, et
42 MUSICIENS COxNTEMPORAINS.
VOUS versez cela dans votre vin ; vous, jeune homme, à votre âge, de pareils excitants ! Mille tonnerres, c'est trop fort!
— Dieu me damne î je crois, Hoffmann, que j'aimerais mieux ton infusion de salamandres, observa Devrient. Puis, se tournant du coté de Weber ; La dernière fois que j'ai joué Shylock, j'ai essayé de l'opium, et sauf une fièvre nerveuse qui m'a tenu cloué quinze jours sur mon lit, je m'en suis très-bien trouvé.
— Je confisque la fiole, poursuivit Hoffmann empochant le corps du délit; allons, garçon, un autre verre, et tâchons de nous comporter comme il faut, Buvons, messieurs, c'est du bourgogne vieux que je vous garantis pur de toute substance vénéneuse. Quant à vous, jeune homme, je vous engage à vous présenter demain de bonne heure chez moi, à l'effet de vous en'.endre sermonner d'importance.
— Hélas! cher conseiller, reprit le jeune homme avec un douloureux sourire, je veux bien me rendre chez vous aussi souvent que vous le permettrez ; mais vous entendre, c'est autre chose : à dater de demain, le fantôme qui parle ici ce soir n'entendra plus personne.
— Et pourquoi cela, s'il vous plaît, camarade? s'écria Hoffmann.
— Parce que, repartit le jeune homme d'un accent d'ineffable tristesse, parce que, à dater de demain, je serai sourd.
A ces mots, les trois autres se regardèrent de cet air ébahi de gens qui croient avoir affaire à quelque échappé
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d'une maison de fous, Lui cependant, s'adressant à Weber auquel il tendit la main par-dessus la table : — 0 mon maître! poursuivit-il. oui, j'ai donné ce soir pour entenûre votre immortel chef-d'œuvre tout ce qui me restait eacore d'un sens qui. après avoir été jadis chez moi d'une susceptibilité merveilleuse, depuis tantôt huit ans décline et s'en va, d'un sens dont la perte prévue, inévitable, a changé désormais ma vie en un enfer et me rend le plus malheureux des hommes.
A ces paroles, prononcées dans l'efTusion d'un désespoir sans bornes, un long silence succéda. Hoflmann et Devrient restaient sous le coup de leur stupeur, Weber pleurait. Enlin, voyant que nul n'osait entreprendre de l'interroger:
— Oh ! mon Dieu, mon histoire est bien simple, reprit le jeune homme ; il n'y a ici ni drame ni roman — Puis, vidant son verre d'un trait, il continua presque sans s'interrompre : — Vous dire qu'à la musique se rapportent mes premières sen.saiions, mes premiers goûts, mes premiers besoins d'étudier, est-ce vous apprendre une chose que vous n'ayez déjà devinée ? Né dans le sud de lAlIemagne, à Bonn, où j'habitais avec ma famille, je connus Beethoven dès l'enfance, et ce divin maître, lors de sa dernière et si courte visite à sa ville natale, daigna plus d'une fois me donner de bien précieuses marques de
son intérêt. Nous demeurions dans la même maison, de sorte qu'à certaines heures il me faisait monter pour juger de mes progrès sur le piano ou causer familièrement avec moi de mille détails concernant l'étude de la science à laquelle je m'appliquais. Il faut vous l'avouer, l'idée d'être ainsi distingué par un pareil génie remplissait d'orgueil mon cœur d'enfant 11 me semblail recevoir de ses mains augustes je ne sais quelle consécration nouvelle. Evidemment il était dans ma destinée de produire un jour ou l'autre quelque chef-d'œuvre extraordinaire. A . cette époque, je n'avais pas d'autre conviction. Mes maîtres, ravis de mes succès, m'encourageaient et fondaient sur mon avenir les plus belles espérances. Quant à moi, mon Dieu, que n'espérais-je pas! Je venais d'avoir feize ans lorsque mon père mourut ; peu après ma mère le suivit ; resté orphelin, je quittai Bonn et résolus de voyager pour me faire entendre. Mon début à Berlin dépassa tout ce que j^avais rêvé de plus glorieux ; du premier coup, je fus proclamé maître; applaudissements, fortune, renommée, à l'instant tout marriva; ù triomphe, moi la veille encore ignoré, j'eus des ennemis! Ainsi commençaient à se réaliser mes songes dorés d'autrefois. L'art divin auquel j'avais voué ma vie souriait à mes sacrifices: je touchais à l'accomplissement de mes plus doux vœux, à cette heure de la vie oià le succès donne à l'artiste le droit de se produire dans toute l'originalité de sa propre nature; mais, hélas! cette heure fortunée, qui m'eût dit que leufer me l'enviait, et qu'entre nios lèvres avides et cette coupe fatale dont tu t'es enivré ce soir, ù YVeber, il y avait
CHARLES-MÀRIE DE AVEBER. 45
place pour un si grand malheur! Gomment la main de Dieu m'atteignit, de quel crime un pareil fléau était le châtiment? Je l'ignore ; tout ce que je sais, c'est qu'on devait exécuter le lendemain ma symphonie, et que cette nuit-là je m'étais enformé dans ma cellule à récrire un morceau qui m'avait paru faible à la répétition. Comme j'achevais mon ouvrage à l'aube naissante, je me sentis tout à coup la tète en feu ; en même temps mes oreilles se mirent à gronder comme un fleuve qui monte. Je crus que lair du matin me remettrait; mais, en ouvrant ma fenêtre, je n'entendis pas le bruit que je faisais. Alors je renversai un meuble avec fracas, je brisai des porcelaines; rien, plus rien... J'étais sourd! Je n'essaierai pas de vous raconter cette journée ; elle fut horrible. Avant tout, cette idée me préoccupait : être pour les gens un objet de pitié ! J'aurais préféré le suicide. Le soir vint ; je me rendis à la salle de concert, résolu à conduire l'orchestre comme si de rien n'était, quitte à me faire sauter la cervelle du moment où j'en viendrais à envisager mon état comme incurable et surtout comme impossible à dissimuler. Pendant les premières mesures, les choses se passèrent assez bien; un reste du sens frappé me guidait encore; je crus même, ô bonheur! que j'allais recouvrer l'ouie : c'était une fausse alerte. Tout à coup l'orchestre entier sembla se taire, et je n'entendis plus que le silence, un silence de mort. Voilà un supplice auquel Dante n'a point songé. Je n'écoutai que mon désespoir. Il arrivera ce qui pourra, murmurai-je en dévorant des larmes de rage, et je continuai jusqu'au bout, m'aidant seulement de mes yeux, et
46 MUSICtEiSS COINTEMPORAINS.
dirigeant sans entendre une note ces masses instrumentales auxquelles j'étais censé communiquer l'impulsion sonore. A la fin, toutes les mains battirent, tous les visages s'animèrent ; mes camarades, mes rivaux, s'empressaient autour de moi; un chambellan vint me chercher pour me conduire dans la loge de la cour. Les princesses me parlèrent, le roi me paria ; je souris et me tus : les sanglots m'étouffaient. A peine dehors, mon délire éclata; je courus par les rues comme un fou. Je trouvai sur mon passage une taverne ouverte, j'y entrai; on m'apporta du punch, et j'en bus coup sur coup plusieurs verres. Quelques minutes venaient de s'écouler ainsi, lorsque subitement il me sembla que mes sens se dégageaient. 0 miracle! j'entendais de nouveau ; je prêtai l'oreille, et les sons m'arrivèrent clairs et perceptibles. Bientôt je remarquai qu'à mesure que je buvais, cette lucidité augmentait : le hasard me livrait là un secret que j'eusse payé de mon sang; désormais je savais par quels moyens faire revivre à ma volonté un organe mort. Effroyable galvanisme dont cependant je ne tardai pas d'abuser. En effet, sous peine de voir le remède demeurer inactif, il fallut chaque jour doubler la dose. On dit partout que j'étais un ivrogne, et, pour éviter de tomber dans la pitié des hommes, j'encourus leur dégoût . Un jour, à la suite de circonstances assez bizarres et qu'il serait inutile de vous raconter, le secret de mon état fut découvert par une jeune fille italienne du nom de Zerline, laquelle habitait une petite maison de la Friedrichsstrasse en compai^iiiedeson vieux père, sorte de factotum à la Figaro, très-fort sur la pochette et l'art de préparer des
onguents, génie d'apothicaire dans la peau d'un maître à danser. Ces braves gens me témoignaient de l'intérêt; j'exigeai d'eux la promisse d'un silence absolu et m'ouvris au père de Zeriine. Depuis quelque temps en effet, je croyais m'apercevoir que les spiritueux n'agissaient plus, et je sentais avec horreur s'approcher l'heure fatale où toute communication cesserait irrévocablement entre le monde et moi. Voyez, dis-je à l'Italien, s'il y a quelque moyen d'aviser, et que nulle crainte ne vous arrête, car je ne consens à patienter qu'à la condition qu'une res^ source extrême reste encore. Au premier abord, le bonhomme hésita : vaincu toutefois par 1 idée de me réduire au désespoir, il me promit, sinon de me rendre en son intégrité un sens déjÀ si entrepris, du moins d'en retarder de quelque temps la perte définitive; mais, avant de me livrer sa recette, il exigea de moi le serment que je ne l'emploierais que dans les cas extrêmes. Je jurai tout ce qu'il voulut, et le lendemain il me remit un flacon de cristaJ pareil à celui que vous venez de m'arrachei'. C'était de Icpium. Deux ans s'écoulèrent ainsi, pendant lesquels de célestes extases me furent données. Les portes d'-or 4u paradis de Mozart et de Beethoven s'ouvraient pour moi de nouveau ; je n'avais qu'à vouloir, et ce sens frappé de mort une heure auparavant s'éveillait à des impressions mélodieuses dune netteté, d'une vibration telles, que jamais l'oreille humaine en des conditions normales n'en perçut de pareilles. Hélas! ce beau songe dune nuit d'Orient ne pouvait se prolonger ! une semblable orgie devait finir! Un soir, mon Italien me déclara qu'obligé
depuis plusieurs mois de doubler cl de tripler les doses, force était à lui de s'arrêter, sous peine, s'il continuait, de courir le risque de m'empoisonner. Il consentit cependant à me remettre encore cette fois le breuvage ordinaire, me suppliant de le tenir en réserve et de n'y toucher qu'avec une excessive discrétion. Je promis comme d'habitude, et déjà môme je songeais à me retirer pour un mois ou deux à la campagne, lorsqu'on me promenant sous les arbres du Thiergarten, je vous rencontrai, cher Hoffmann. De ce moment, ma destinée fut accomplie. Vous alliez à la répétition du Freyschûtz, et je n'eus pas la force de me séparer de vous qui m'entraîniez à votre insu, vers l'abîme où je vais périr. A l'idée d'entendre le Freyschûtz, je ne me suis plus souvenu de rien ; je vous ai suivi. Du commencement à la fin, pas une note de perdue: quelle joie! ô Weber, ccst à peine si je songe au prix dont je Tai payée, car, après avoir entendu hier ton chef-d'œuvre, il a fallu l'entendre encore ce soir, et, pour y parvenir, j'ai dû vider le flacon de mort jusqu'à sa dernière goutte. Et maintenant, adieu, mes amis! A partir de ce soir, je n'entendrai plus rien.
Il se leva comme par un ressort, serra la main à chacun des convives, prit son chapeau et disparut. Les trois amis, pâles et consternés, étaient restés cloués sur leurs sièges, sans pouvoir proférer une parole.
— Étrange î soupira Hoffmann après une assez longue pause.
— Callot, reprit Devrient, si ce que nous venons d'entendre n'est point un conte nocturne de ta façon, c'est une affreuse histoire.
— Il n'y a rien de fantastique en tout ceci, reprit Weber. A présent que j'y songe, il me revient comme un souvenir vague de ce jeune homme. En effet, je crois me rappeler l'avoir connu autrefois chez l'abbé Vogler ; on le citait même comme un de ses plus brillants élèves. Pauvre infortuné ! qu'aura produit cet éclair de génie que ses maîtres et ses rivaux saluaient en lui dès cette époque?
— Bah î répondit Hoffmann, tout ce qui fleurit ne mûrit pas, et la nature a ses caprices. Pour faire un grand philosophe, un grand poëte, un grand artiste, je me suis toujours figuré qu'elle s'y prend à plusieurs fois ; elle ébauche, tâtonne, et quand elle a réussi à créer un moule...
— Elle le brise, s'écria Weber avec un douloureux sourire, sans même se donner le temps d'en extraire les trésors quelle y avait déposés.
A ces mots la séance fut levée et l'on se sépara; le coucou de la taverne venait de sonner deux heures.
Des quatre personnages de cette scène, aucun ne survit aujourd'hui. Hoffmann s'en alla le premier ; puis ce fut
le tour de Weber, auquel à peine resta le temps encore d'écrire deu^ chefs-d'œuvre, Euryanthc et Oheron, et, vers la fin de 1832, Louis Devrient mourut. Quant au pauvre jeune homme dont l'apparition presque fantastique avait si fort impressionné les trois ami^, on n'entendil jamais plus parler de lui.
SEBÀSTIES BACH. — HANDEL. — «LCCR. — HATDH ET NOXÂET.
Nous voudrions maintenant, pour mieux caractériser le génie de Weber, dire un mot de la période à laquelle il se rattache, de la tradition musicale dont il sort. Si indépendant, si généreusement doué qu'on puisse être, et lô musicien illustre qui nous occupe a certes bien quelque droit à ce que nous le jugions tel, on a toujours en soi une certaine somme d'éléments plus ou moins transmissibles qu'on emprunte àTesprit de son époque; et lorsque cette époque est la plus glorieuse que l'Allemagne musicale ait eue, lorsqu'il s'agit du dernier venu d'une famille de héros qui compte parmi ses membres Haydn, Mozart et Beethoven, on avouera sans trop de peine avec nous qu'en dehors de ces conditions héréditaires, de cette loi de filiation, il ne saurait y avoir de salut pour la critique.
52 MUSICIEÎSS COINTExMPORAlNS.
Ceci posé, il nous sera permis de remonter aux premières années du xviiie siècle, au moment où, de l'autre côté du Rhin, commence, à proprement parler, l'ère musicale moderne. Jusque-là on n'avait jamais eu que de la scolastique. Dans la musique comme dans la philosophie, la période d'argumentation précéda le règne de la pensée libre, Abeilard vint avant Descartes; le Descartes de la musique, ce fut Haydn. La poésie et la musique allemandes sont filles toutes deux du xviii® siècle. L'épanouissement éclata simultané, on eût dit qu'elles s'entendaient Tune l'autre. Durant la période qui précéda l'émancipation du xviii'' siècle, et qu'on pourrait appeler l'ère du rationalisme, la poésie, purement métrique, n'offrait aucun sujet d'inspiration à la musique vocale, obligée par là de recourir sans cesse aux textes sacrés. Quant à la musique instrumentale, indépendante, à la symphonie telle que nous l'entendons, elle n'existait point.
J'ai parlé d'émancipation. En effet, dès 1730, l'esprit d'indépendance se déclare, le rhythme et la mélodie sont révélés, un souffle de vie et de liberté,féconde la science des combinaisons techniques. A vrai dire, cette révolution ne pouvait s'accomplir que par la découverte d'un instrument complexe, synthétique, d'un centre d'harmonie, qui fût dans le mondedcssentimcntsprolanesce qu'était l'orgue
au sanctuaire; j'ai nommé le clavier. Ici apparaît l'action immense et génératrice de Sébastien Bach (1) ; non content d'avoir étendu à l'infini le domaine de l'orgue, son orchestre à lui, il appliqua sur le perfectionnement du clavier reifort de son génie harmonique, l'un des plus prodigieux qui furent jamais , et le clavier commença à devenir entre ses mains ce précieux résumé des forces instrumentales pour lequel, sous le titre de concertos, Beethoven devait un jour écrire de véritables symphonies. Tandis que, par l'intronisation du clavier, Bach sécularisait en qiieîque sorte l'harmonie, Handel, de son côté, en créant l'oralorio, préparait l'opéra, cost-à-dire la complète et définitive émancipation de l'art: tâche immense pour laquelle naquit Gluck, à vrai dire, le premier compositeur dramatique dans toute l'acception donnée aujourd'hui à ce mot, le premier musicien qui se soit préoccupé de l'étude des caractères, car jusqu'à lui on s'en était tenu à rendre la situation; le premier enfin qui ait nettement tracé la ligne de démarcation entre le style profane elle style sacré. Ainsi préparée, la période d'émancipation, l'ère du style libre n'avait plus qu'à s'ouvrir. Haydn et Mozart parurent, et de cette filiation tout ce que le génie musical contemporain a créé de généreux, de vivacc, procéda. Il va sans dire que je n'entends point parler ici de l'Allemagne seulement, mais encore de la France et de l'Italie, sur lesquelles devait bientôt s'étendre le mouvement régénérateur.
(1) Né en 1G85, mort en 1770.
54 MUSICIENS C0MEMP0RAIK8.
L'orchestre moderne, personne, je pense, ne le contestera, est l'œuvre authentique et manifeste de Joseph Haydn; le premier entre tous, l'auteur de la Création et des Sept paroles a donné à la musique instrumentale cette existence individuelle que nous lui connaissons désormais, et peut-être la génération nouvelle, en proie aux enivrantes fascinations de Beethoven, a-t-elle trop tôt oublié le culte d'un des génies les plus éminemment féconds dont s'honore l'histoire des beaux-arts. Oublié n'est pas le mot, des maîtres tels que lui ne s'oublient point, mais on affecte à son égard cette espèce d'admiration révérencieuse qu'on a pour un portrait de famille. Beethoven et Weber, Mozart aussi, quoique plus dun le déclare vieillot et fort enclin au radotage, vivent encore de notre vie commune; mais, quant à lui, nous l'avons relégué dans le musée aux antiques, et si, au sortir d'une séance du Conservatoire, où quelque symphonie du chantre des Saisoris vient d'être eiécutée, il vous arrive d'aborder les illuminés du sanctuaire on vous parlera de la perruque du bonhomme, de sa canne à pomme d'ivoire et des boucles d'or de ses souliers. Singulière préoccupation du type qui circule î Les œuvres de Haydn respirent en effet certaines grâces bucoliques et par trop décentes, une régularité, une symétrie de composition auxquelles par moments l'épi thète de rococo ne messied pas. De là cette physionomie de vieillard méthodique et bé-
névole qu'on prête au grand artiste. Passe donc pour le type ayant cours, et laissons au La Fontaine musical son innocent sourire, ses culottes de soie et sa tabatière ornée d'un fin émail, pourvu qu'on veuille nous accorder que, sous les ombrages où sa promenade se dirige, Tâme du vieux maître s'ouvre à toutes ces voix de la nature, à ces mille bruits de k création dont va se pénétrer la symphonie. Je le répète, Haydn a créé l'orchestre, aucun maître avant lui n'avait eu l'inspiration d'employer les ressources instrumentales selon leurs divers caractères de sonorité. Les instruments sont faits pour idéaliser les bruits de la nature. De ce principe, que l'auteur de la Création conserve la gloire d'avoir appliqué le premier, est sortie toute la musique instrumentale moderne. Jusque-là l'école rationaliste ne s'était préoccupée que de l'harmonie des sons; de Joseph Haydn date l'harmonie des bruits, cette langue vivante et sublime qu'ont parlée depuis en l'agrandissant Mozart et Beethoven, Weber, Méhul etMeyerbeer. Impossible, a-t-on dit, d'entendre une compositien de Joseph Haydn, sans que l'idée vous vienne à l'instant d'un poëme analogue. Le sentiment pittoresque est révélé. Plus tard, le chantre des symphonies et le chantre du FreyschUtz porteront à sa suprême manifestation l'union de la musique et de la poésie, et le romantisme aura son tour, en attendant, poëme et tableau tout ensemble, voici une œuvre symphouique d'où la vie universelle déborde; voici que, pour la première fois, l'élément pittoresque se combine en musique avec l'élément religieux. Vainement chez Handel ou chez Bach vous chercheriez un pareil assemblage. Il
est vrai qu'ici le sentiment religieux risque bien de tourner au panthéisme: une adoration calme et sereine de Dieu dans la nature, telle est, si je ne me trompe, la religion de l'auteur des Saisons^ religion dont le sentiment ne saurait avoir rien de positif.On a comparéHaydn à Goethe ; sous plus d'un rapport, la comparaison se justifie, avec cette différence pourtant que cet esprit de calme et d'impassible objectivité que l'un tenait de sa nature un peu bourgeoise, l'autre l'avait conquis par un effort prométhécn. « Personne, disait Mozart, n'a plus de grâces dans le badinage et plus de larmes dans l'émotion que Joseph Haydn, lui seul a le secret de me faire sourire et de m'impressionner au fond de l'âme. » Ne plaisantons pas trop du bonhomme, et tâchons de ne pas immoler ainsi sur l'autel de la passion ce divin sentiment de l'harmonie qui trouverait moyen de porter Tordre et la méthode jusqu'au sein du chaos.
Tandis qne Joseph Haydn introduit dans la musique la poésie descriptive, Tépopée, son immortel contemporain, Mozart, âme ardente et passionnée, alliant au sérieux du Nord les grâces enjouées du Sud, génie immense nourri de Bach et deHandel, et par-dessus tout mélodieux, Mozart crée le drame lyrique, et, sous ce rapport, la musique chez lui s'individualise mieux que chez l'auteur de la Création. Haydn n'en voulait qu'aux phénomènes sensibles de la
nature, c'est à la conscience humaine que s'adresse Mozart, et sa mélodie aura pour thème les passions et leurs vicissitudes. Quand je dis sa mélodie, je dis en même temps son orchestre, car désormais chant et orchestre ne font plus qu'un, et le grand drame de la vie a trouvé enfin son expression musicale. Je n'ai point à parler ici des sonates et des quatuors de Mozart, exquis chefs-d'œuvre où le maître, sans cesser de se montrer l'élève d'Haydn, secoue à pleines mains d'étincelants trésors d'idées nouvelles; je passerai aussi sous silence ses symphonies où plus d'importance est donnée aux instrumensà vent, où le contraste des parties, concourant chacune selon ses attributs individuels à l'harmonie de l'ensemble, laisse de loin entrevoir Beethoven. Cependant un point sur lequel je veux insister parce qu'il se rattache à mon sujet, c'est le sens dramatique, cette faculté de créer, de faire vivre un personnage, que Mozart possède à l'égal de Shakspear et de Molière Gluck luimême, le judicieux chevalier de Gluck, eût-il disposé de toutes les ressources de l'orchestre de Mozart, ne se serait jamais élevé à cette sublime entente du caractère humain. Mozart ne s'en tient point à rendre des sentiments généraux, des passions de tous les temps et de tous les pays, comme sont d'ordinaire les sentiments et les passions que met en jeu la tragédie classique, et dont le chantre à'Iphigénie et à'Armidc serait en musique le glorieux représentant: l'auteur de Don Juan et des Noces de Figaro^ delà Clémence de Titus et iïldoménée descend au fond des choses; pas un détail, pas un trait ne lui échappe et, de cette préoccupation constante du personnage et de la situa-
tionrésulteunesériede caractères faits pourmarcherdepair avec les plus réelles, les plus admirables créations du génie des poêles. Si jedismaintenantquerinstrumentation,deson côté, avait tout à gagner à ce système d'analyse et d'observation transporté du roman et du drame dans la musique, peut-être croira-t-on que j'avance un parodoxe, et cependant rien n'est plus vrai. En effet, de ce moment, l'orchestre cesse d'être réduit au simple rôle d'accompagnateur, une part plus large lui est acquise : il intervient dans Faction, développe et commente les caractères, et d'un besoin nouveau de vie et de variété , de contemplation et de pittoresque, naît la modulation, cette puissance de l'art moderne, ce grand secret des Beethoven et des "Weber.
On comprend désormais pourquoi nous avons pu, sans nous éloigner du sujet qui nous occupe, remonter d'une génération le cours des temps, et quelles inductions nos rapprochements doivent fournir. Dans la symphonie comme dans le drame, Haydn et Mozart ont créé la forme musicale moderne. D'eux seuls toute émancipation procède, et volontiers je les comparerais à ces artistes grecs dégageant de ses voiles sacrés l'Isis égyptienne, pour la faire marcher, blanche et radieuse déesse, sur le sol terrestre où nous vivons. Si l'orchestre a conquis cette indépendance, cette individualité qui lui est propre, si l'abîme instrumental reflète désormais dans ses profondeurs sonores tous les paysages de la nature, tous les phénomènes de la conscience humaine ; si nos passions grondent en lui aussi bien que l'orage, c'est aux efforts combinés du calme et
pittoresque génie du peintre des Saisons et de l'àme ardente et sublime du chantre de Don Juan quon le doit.
La poésie de la nature et le drame des passions avaient trouvé leur idéal classique ; l'heure du romantisme sonna. Etendre par la rêverie le sentiment du pittoresque, porter jusqu'à l'abstraction transcendantale, jusqu'à la métaphysique, un naturalisme qui menaçait de tourner au descriptif, ce fut l'œuvre de Beethoven. Si nous considérons Beethoven dans ses rapports avec Haydn et Mozart, nous verrons qu'il procède de l'un et de l'autre de ces deux maîtres. Son goût du paysage, certain côté pittoresque de son naturalisme, comme aussi son humeur, cet esprit de badine divagation dont est sorti son scherzo, lui viennent d'Haydn, tandis qu'il se rattache à Mozart par la vigoureuse magnificence de son harmonie et son art gran diose d'interpréter les passions. Maintenant cette forme dramatique pressentie par Mozart avec le sublime instinct du génie, supposez-la aux mains d'un maître ayant toute conscience des secrets de son art, et vous avez Weber, grand poëte en qui le romantisme et l'idée de nationalité ne font qu'un, l'esprit le plus allemand que l'Allemagne musicale ait eu, le plus critique surtout.
Je l'ai déjà écrit ailleurs (1), le romantisme naquit onAI-
(1) Voir Écrivains et Poètes de V Allemagne,
lemagne du sentiment national, surexcité contre la France pendant les guerres de l'empire. Achim d'Arnim, Frédéric de Hardenberg, Cari Immermann, étaient avant tout de jeunes cœurs enflammés de patriotisme. Goethe, qui professait la doctrine de lindifl'érence en pareille matière, n'appartint jamais à leur mouvement. La muse romantique prit donc les couleurs de la Prusse ; de même que plus tard elle arbora chez nous la cocarde de la Restauration. Là-bas elle fonda la guerre, ici la paix. Muse du passé, sainte muse des temps chevaleresques, l'Allemagne lui dut Théroïque fleur de sa jeunesse, et ce fut elle qui, au lendemain de la Révolution et de l'Empire, après tant d'échafauds et de mauvaise prose, après tant de gloire et de mauvais vers, elle qui valut à la France Chateaubriand et Lamartine !
Je reviens à Weber: son patriotisme mystique le poussa du côté des romantiques, et sa voix préluda par des cris de guerre. On connaît ses sombres hurrahs empruntés à Théodore Kœrner; on connaît cette Chasse de Liiizoïo, âpre et sauvage mélodie qui semble imprégnée à la fois d'une odeur de poudre et de bruyère. La chasse! oiàne l'at-il pas mise? oij n'a-t-il pas mis le fantastique? Ses dragons et ses hussards à lui, ce sont des Juger battant la montagne et le bois, leur mousquet sur l'épaule, la trompe en sautoir. Hurrah ! voici la chas«e de Liitzow, et la soli-
Indo retentit d'incantations étranges, et le gibier eiïaré cherche son gîte. 11 n'y a qu'un Allemand pour associer ainsi la nature à ses colères politiques.
Ce caractère de mysticisme, qu'afTecte chez Weber le sentiment national, lui vient, à n'en pas douter, d'un ibnds de philososophie naturelle acquis dans le commerce de Goethe et de Jacob Bœhm. Imagination fiévreuse, préoccupée, selon le goût du temps, d'études rétrospectives, le passé de l'Allemagne l'attire, le fascine, etl'élément national, populaire, oi'i sa rêverie aime à s'absorber, va donner à son inspiration cette mâle saveur, ce je ne sais quoi de naïf et de fort, de sympathique et de vivace, qui constitue sa suprême originalité. On comprend comment nous avons pu parler du génie critique d'un pareil maître. Jamais musicien ne posséda le sens populaire à un plus haut degré ; jamais on ne s'appropria d'une façon plus souveraine l'esprit de tradition, l'esprit national. A ce compte, le FreyschUtz me semble une des œuvres les mieux faites pour défier le temps. Même en dehors des conditions d'art qui le recommandent à l'admiration do l'avenir, le Freyschûlz devrait vivre comme une expression sublime, incomparable, de la nationalité poétique allemande.
62 MUSICIENS CONTEMPORAmS.