‹ Musiciens contemporainsChapitre 27 sur 32 · ADOLPHE NOURRIT · texte numérisé non relu

ADOLPHE NOURRIT

Arnold. Dans certaines parties de Guillaume Tell^ Duprez l'a surpassé, mais pourtant sans le l'aire oublier dans l'ensemble du rôle; et quand on les compare froidement, on a peine à se décider, car au fond l'un vaut l'autre : chacun a pris la chose à sa manière. A Duprez le cantabile magnifique du premier acte, la cavatine entraînante du troisième, le grand style dans le récitatif; mais aussi à Nourrit l'expression sublime du trio, le sentiment du caractère, la composition harmonieuse de ce rôle, qu'il idéalisait à la manière des héros de Schiller.

Une des plus nobles qualités qui distinguaient Nourrit , c'était l'empressement singulier avec lequel il se portait au-devant de toute gloire naissante ou méconnue , de toute idée nouvelle et féconde. Il ne s'est pas accompli, de son vivant, une révolution, qu'elle vînt d'Italie ou d'Allemagne, à laquelle il n'ait voulu prendre sa part d'homme et d'artiste. Jamais il ne faisait défaut au talent, et lorsqu'il s'agissait du génie, c'était une ardeur de bonne foi, un enthousiasme loyal et sincère, qui ne reculaient devant aucune peine, aucun sacrifice. On a souvent plaisanté chez lui cette fougue du sang. En effet, dans un temps où l'on ne croit pluj guère à rien, on ne pouvait se défendre d'un certain étonnement en présence de ce comédien, qui prétendait exercer sa profession comme un sacerdoce, et faisait de son art une religion ; triste religion, en vérité, qui, dans les jours d'indiflerence où nous vivons, devait le conduire au suicide ! — Tel Nourrit s'était montré à l'égard de Rossini, tel Meyerbeer, en venant à son tour, le trouva, zélé, actif, intelligent, plein

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de conviction et de bonne volonté. Il faut dire aussi qu'en se vouant de la sorte à la cause de l'auteur de Bobert le Dhblr^ Nourrit, sans s'en douter peut-être, et par un instinct naturel à tous les chanteurs, travaillait à sa propre renommée. En effet, c'était de l'illustre maître de Berlin que le chanteur français devait tenir ses plus beaux rôles, c'était Meyerbeer qui devait le produire pour la première fois dans le vrai jour de son talent, dont il avait étudié avec un admirable soin toutes les faces et jusqu'aux moindres inégalités.

Rohartle /)itv6/p fut le plus beau triomphe de Nourri t. L'acteur partagea la fortune du chef-d'œuvre, fortune à laquelle il avait aussi contribué. On n'oubliera jamais sa voix énergique et fière, son attitude imposante, son enthousiasme sacré dans les magnifique:^ scènes de la fin. Quel rôle que celui de Robert le Diable ! Quelle effrayante responsabilité pèse durant cinq heures, sur l'homme qui s'en empare ! Depuis Nourrit, que do talents sont venus s'y briser, talents de novices et de maîtres î Nourrit seul s'est tiré d'un pas ferme des inextricables labyrinthes de cette oeuvre, à la fois opéra, tragédie et drame ; seul il avait compris ce personnage pénible et tourmenté, oii le chanteur et le comédien se livrentune lutte continuelle, assez semblable à cette lutte entre l'ange et le démon, qui fait le fond du caractère du héros. Le rôle de Robert, sans avoir de ces morceaux par lesquels un chanteur se produit, renferme des difficultés terribles, d'autant plus insurmontables, qu'une foule d'accessoires, autre jiart secondaires, les viennent compliquer. 11 s'agit moins ici, pour le chanteur,

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de se mettre en évidence que de se fondre dans renscmblc, et dans l'harmonie de l'ensemble, et d'en élie comme l'àme et la force motrice. Or, c'est cela justement ce que Nourrit comprenait à merveille. Aussi, en le voyant marcher avec tant d'aisance à travers les périls de ce rôle, se doutait-on à peine de ce qu'il dépensait d'énergie et c-e puissance physique, indépendamment de ses qualités de chanteur et de comédien que chacun admirait en lui. Pour qu'on sentît l'immensité de cette tâche, il a fallu que d'autres, et des plus forts, y vinssent échouer. Il en est un peu du rôle de Robert comme de ces armures forgées k la taille de certains héros, et dont on n'apprécie le poids qu'en les voyant porter par d'autres.

Nourrit n'était, certes, point un grand chanteur; sa voix sonore, aiguii et bien timbrée, manquait d'ampleur et d'agilité, et cependant personne n'a jamais mieux con- Aenu à l'opéra français. Elevé sous l'influence du génie de Gluck, il avait passé à Rossini, mais en ménageant la transition ; et de cet assemblage de la déclamation ancienne, trouvée pour ainsi dire en son berceau, et d'une certaine allure italienne prise dans la familiarité de Garcia, il s'était fait un genre à lui, un genre après tout assez harmonieux, et qui se trouvait parfaitement en rapport avec les sympathies et les goûts du public. Nourrit est un des rares comédiens dont le nom restera dans l'histoire de l'Académie royale de musique, parce que ce nom signifie quelque choh^e, et ne peut se séparer du mouvement accompli dans l'art pendant les quatorze années qui viennent de s'écouler. Aussi Meverbcer et Nourrit de-

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vaient-ils s'entendre à ravir et former, en se rencontrant, une alliance féconde dont on a vu les résultats dans les magnifiques soirées de Robert le Diable et des Huguenots. Nourrit était un chanteur français dans la plus sérieuse acception du mot. Tout au rebours des Italiens qui vont tout sacrifier à un moment donné, il portait son activité dans les moindres parties de son rôle, et, du commencement à la fin, ne cessait de vivre de la vie du personnage qu'il avait revêtu. Jamais il ne faisait de réserves, et s'ap])liquait, avant toute chose, à bien tenir la scène, attentif, e.xact, ponctuel, plein de sollicitude pour le succès delà soirée, se préoccupant à la fois de la musique et du poëme, de sa voix et de son geste, n'oubliant rien, pas même le costume : car, il faut le dire, il se mettait à ravir ; à l'Opéra c'est quelque chose. Je le répète, Nourrit était un véritable chanteur français, le chanteur d'un peuple auquel les émotions musicales ne suffisent point, et qui cherche dans un opéra l'intérêt du poëme et l'appareil des décorations et des costumes. Sa pantomime allait parfois jusqu'à l'exagération , alors sa voix le trahissait étouffée par l'enthousiasme auquel il était en proie : enthousiasme qu'il tenait de certaines dispositions naturelles à moitié développées par des études littéraires interrompues, et reprises çà et là dans ses loisirs dramatiques. On le voyait s'éprendre avec une égale ferveur de toutes les idées nouvelles ; de Maistre, George Sand, Lamennais se disputaient son esprit ; il passait en un moment de Platon à Descartes, de Saint-Simon à Spinoza, et s'enivrait de philosophie comnje un autre de vin ou dopium :

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entre toutes ces idées qui vivaient de son enthousiasme, la plus sérieuse, la plus féconde, sans doute, fut celle de révéler à la France le génie de Schubert. Un jour, dei^x ou trois de ces lieds sublimes, qui sans lui seraient peutêtre ignorés encore, lui tombèrent par hasard dans les mains. Nourrit trouva cela si beau, qu'il voulut faire partager à tous son admiration : généreuse entreprise dont sa persévérance à toute épreuve et son noble talent firent le succès. Dès lors il ne parla plus que de Schubert et n'eut de vive sympathie que pour cette musique ; dans les salons, au Conservatoire, il la chantait, avec quelle ins[)iration, quelle verve, quel enthousiasme sacré ! tous ceux, qui Tout entendu le savent. Si le pcëte manquait, il traduisait lui-même le texte allemand, et parfois réussissait à merveille. Mais la véritable traduction de cette poésie harmonieuse, c'était sa voix qui la faisait. Que d'ineffable tristesse il mettait dans la Religieuse et dans les Astres ! comme il était grandiose et solennel ! avec quelle sublin;e expression il rendait cette musique inspirée par le sentiment de l'infini ! C'est à lui que fœuvre de Schubert doit sa renommée en France, à lui qui s'en est fait Tapôtre, qui l'a chantée, ou, pour mieux dire, 1 a prêchée avec tant de conviction et de talent, que tous ont fini par y croire et s'y convertir.

Nourrit s^était créé à l'Opéra une position à part. Le premier ténor ne se bornait pas à chanter Guillaume Tell^ Bobert le Diable ou la Muette ; il se mêlait aussi des affaires de l'adininistration. S'il s'agissait d'un conseil à donner, d'une mesure à prendre, il intervenait aussitôt,

et son influence se faisait sentir en toute occasion. Nourrit était le souverain de cet empire, celui que le public saluait chaque soir de ses applaudissements et de ses couronnes. S'il voulait chanter, le génie se mettait à l'œuvre; si, dans ses heures de loisir, il lui passait par le cerveau quelque charmante fantaisie, la Sylphide^ par exemple, il voyait sur-le-champ sa création prendre la forme, le sourire et les ailes de Taglioni. Quelle vie heureuse et facile! sentir qu'on est le bien-venu partout, ne se reconnaître aucun rival, n'avoir qu'à se montrer pour que la joie éclate , s'enivi-er de mélodie et de gloire ! Mais aussi quand il fallut un jour y renoncer !

Vivre loin d'elle c'est mourir.

Ce vers bien simple de Gw^tave^ mais auquel la musique donne une ravissante expression de mélancolie , nous revient à propos de Nourrit ; car, pour lui, vivre loin de l'Opéra, c'était mourir.

L'engagement de Duprez devait porter à Nourrit un coup terrible, et dont il ne se releva point. Jairais, en effet, dans la plénitude de sa confiance, il ne lui était venu à l'esprit qu'il pût se rencontrer un être assez hardi pour lui vouloir disputer le premier rang ; il se sentait si puissamment airermi de tous côtés, si bien iraîlre de la symipathie de tous ! Aussi, qu'on se figure le désespoir affreux qui dut le prendre, lorsqu'il sut , à n'en pas douter, que Duprez arrivait ; Duprez que l'Italie renvoyait à la France, transformé, illustre ; Duprez que précédait le

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bruitdeses triomphes de Naples et tic Milan. Nourrit eneut une douleur profonde, insurn:ontabIe, et cela se conçoit. Partager, dans la force et la n aturité de Tâge et du talent, ce qu'on a tenuseul pendant (juatorze années, sentir la faveur du publie passer sur la tête d'un autre, se voir de jour en jo'.ir dépossédé , ne plus être seul , déchoir enfin! On tint conseil, un conseil de famille, auquel présida Rossini ; là il fut décidé que Nourrit se retirerait. Ainsi, le malheureux disait adieu à ses plus chèies espérances, il s'arrêtait tout à coup au milieu de sa belle carrière, et la Jî.ort n'était encore pour rien dans tout cela, car il se relirait plein de vie et de jeunesse, de voix et d'aT.bition.

Une fois sa résolution prise, il voulut paraître plus calme ; mais en vain : la tristesse qui le dévorait se trahissait chaque jour par un nouveau signe. Son visage s'altérait, une fièvre nerveuse le consumait. A l'expression de l'abattement avait succédé cet affreux soutire que l'ivresse du malheur donne aux hommes. 11 jouait ses rôles avec emportement, furie et désespoir; une seule idée le possédait toujours, sans qu'il eût un noment de repos. Un soir, il chantait la Muette; la représentation allait son train accoutumé, à travers les applaudissements, lorsque tout à coup on vient lui annoncer que Duprez est dans la salle. Aussitôt Nourrit hésite, pâlit, la voix lui manque, et le spectacle s'interrompt. On ne peut s'expliquer l'influence terrible que le nom seul de Duprez exerçait sur son esprit. Il y avait en cela quelque chose de fantastique.

Cependant sa dernière représentation arriva, grande et

solennelle soirée à laquelle rien ne manqua, ni les transports d'enthousiasme, ni l'affliction générale. Toute cette multitude d'élite qui l'avait suivi dans sa carrière avec tant de sollicitude et d'amour était venue pour lui rendre honneur ; tandis que la salle entière applaudissait, les plus illustres personnages de ce temps se pressaient dans sa loge pour lui serrer la main ; et lorsque, à la fm, entouré du grouj)e de ses camarades, il parut pour la dernière fois sur le théâtre de ses triomphes, les bouquets, trempés de larmes, tombèrent à ses pieds. Jamais comédien ne s'était retiré avec tant d'honneur et de gloire ; mais il fallait s'en tenir là. Après ces magnifiques funérailles qu'il avait conduites lui-même, toute résurrection était impossible. Voilà ce que ses amis auraient dû lui faire entendre, en l'invitant à quelque retraite honorée et paisible. Certes, les ressources ne lui auraient pas manqué ; il eût facilement trouvé dans son goût pour la science et hs lettres de quoi suffire à ses loisirs. Mais non ; il ne pouvait échapper à cette ambition qui le dévorait, à cet insatiable besoin d'activité qui, l'entraînant hors du cercle de sa famille, malgré ses enfants, malgré lui, sans qu'il ait pu jamais s'en rendre compte, l'a poussé dans l'abîme. A peine sorti de l'Opéra, il rêve une nouvelle vie ; il part. Dès lors plus de salut ; on sent que la victime se débat sous le coup de la hache. A Bruxelles, à Lyon, à Marseille, il trouve d'affreux échos qui lui renvoient le nom de Duprez. Il se met à chanter, lui aussi, la cavatine de Guillaume Tell. A force d'entendre parler de voix de poitrine^ il en veut avoir une, et brise à ce travail sa voix

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