‹ Musiciens contemporainsChapitre 28 sur 32 · ADOLPHE NOURRIT · texte numérisé non relu

ADOLPHE NOURRIT

sonore de Robert le Diable et des Huguenots. 11 part pour l'Italie à l'âge où l'on en revient. Nourrit n'avait aucune des qualités que les Italiens affectionnent. Qu'imporîe au public de Naples ou de Milan l'expression vraie de la pantomime, la composition du caractère, l'exactitude du costume? Il lui faut, avant tout, des cavatines, et si vous lui demandez ensuite ses opinions sur la mise en scène, il vous dira qu'il ne se passionne que pour les grands gestes, et que les habits chamois, les bottes à revers et les plumes rouges lui conviennent fort. Nourrit, on le sait, n'était pas l'homme d'une cavatine, mais d'un rôle. Que pouvaitil faire à San-Carlo, abandonné ainsi à lui-même, isolé dans son personnage, entouré de gens qui devaient s'étonner de le voir dépenser en pure perte tant d'énergie et de généreuse inspiration? Avec les Italiens, on n'est jamais en peine ; ils chantent un air, et tout est dit, tandis qu'avec les accessoires de toute espèce dont se composait son talent, Nourrit ne pouvait se passer d'ensemble. Du reste, il le sentait lui-même aussi bien que personne, et voilà d'oli vint son désespoir. A Naples, Nourrit travailla à creuser les registres de sa voix, et l'organe qu'il se composa de la sorte enchantait dans les premiers temps le public de San-Carlo. Mais il n'y a pas d'effort si rude qui dompte la nature, à cet âge surtout, et son ancienne voix finissait toujours par avoir le dessus, au grand désappointement des Napolitains, qui n'en pouvaient aimer le timbre aigu et métallique. S'il eut alors quelques beaux jours, pendant lesquels il put rêver un avenir nouveau, son illusion ne fut pas de longue durée. Il ne tarda pas à voir à

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quel public il avait affaire, un public qui ne pouvait lui tenir compte ni de son jeu si passionné, ni de son inspiration si fougueuse, ni de l'accent si dramatique de sa voix, et qui, sans égard pour tant de nobles avantages, ne lui ménageait, dans l'occasion, ni la réprimande, ni l'afFront. Alors il pensait à son public de l'Opéra, à ses amis, à la France, où il ne pouvait plus rentrer parce qu'un autre y chantait.

Sur ces entrefaites, sa voix vint à le trahir à plusieurs reprises. Dès ce moment, il tomba dans une sombre mélancolie : chaque jour une goutte de plus tombait dans le vase d'amertume, et quand son cœur fut plein, il se tua. Cruelle mort 1 qui n'est point, comme on l'a prétendu, le résultat d'un instant, mais de deux années d'angoisse et de morne tristesse. Qui peut savoir, en efTet, tout ce qu'il a souffert, cet homme, avant d'en être venu à se briser le front sur le pavé? Nourrit avait en lui un malheureux penchant vers les idées philosophiques, dont, avec sa nature ardente, généreuse, enthousiaste, mais faible, il devait tôt ou tard être victime. Toutes les théories qui se trouvaient, toutes les doctrines nouvelles, il les adoptait sans méfiance, ou plutôt sans critique, pourvu qu'elles vinssent parler à son noble cœur de vertu sociale et d'humanité. De là certaines idées qu'il apportait dans son art, dans sa mission, comme il disait lui-même ; et c'est en s'exagérant ainsi toute chose qu'il devait vivre et mourir. Comme il s'imaginait accomplir une œuvre sociale en jouant la Muette ou Uobert le Diable, sitôt que sa voix ou le succès lui ont manqué, il ne s'est plus trouvé digne

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de vivre parmi les hommes; tout cela dans la générosité de son âme. Voilà oià l'on en vient av^c ces misérables théories. Chacun se croit appelé à régénérer le monde ; celui-ci avec son violon, cdui-là avec sa voix : puis à la j)remière déception, le vertige vous prend, et l'on se tue. Ne vaut-il donc pas mieux chanter comme font les Italiens, chanter pour la musique et non pour la philosophie, avoir moins d'art peut-être, mais à coup sûr plus de poésie vraie et de naturelle inspiration ; être moins humanitaire, mais plus homme ?

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