LES TROYENS A CARTHAGE
Juin 1892.
C'est le i^' juin i863 que Berlioz, e'cœuré des refus qu'il essuyait à l'Opéra depuis nombre d'années et cédant à l'offre que lui faisait M. Carvalho de monter sa tragédie lyrique des Troyens^ lut tout son ouvrage au personnel assemblé du Théâtre-Lyrique. Une heureuse journée pour lui et qui semblait annoncer la fin de ses tourments, le commencement de la réparation, car tout le monde avait fait grand accueil au compositeur si plein de foi dans son œuvre; on se serait bien gardé de troubler sa joie par la moindre appréhension au sujet du sort réservé à un ouvrage aussi sévère et ce fut avec la plus grande contiance, en apparence du moins, que les répétitions commencèrent... C'est le 2 juin 1892 que nous avons été conviés à réentendre cette création de génie, naguère aussitôt condamnée qu'exécutée, et dont l'irrémédiable échec, s'aggravant de jour en jour après une première représentation qui avait paru confirmer les rêves de succès caressés par l'auteur, avait porté le coup le plus rude au vieux lutteur et détruit chez lui toute espérance en même temps que toute vigueur. Si Berlioz ne mourut pas sur l'heure de l'échec des Troyens^ il
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n'en valut guère mieux pour cela et ses dernières années, un peu éclairées par ses grands succès en Russie, tout assombries par la perte de son fils bien-aimé, ne furent plus qu'une lente décadence morale et physique : il mit six ans à mourir.
Donc, il ne s'est pas écoulé moins de vingtneuf ans entre le jour où l'auteur des Troyens put croire qu'il allait atteindre au succès et celui où ce succès, si cruellement refusé à Berlioz vivant par un public qui ne pouvait se déshabituer de rire de lui, a été accordé à Berlioz mort par des amateurs qui savent enfin apprécier son génie et prennent en pitié ceux qui se moquaient de lui. Il a fallu vingt-neuf années et d'effroyables désastres pour que la France, humiliée par le sort des armes, s'avisât qu'elle aussi possédait un grand musicien très digne d'être mis en face des maîtres allemands, et qu'elle osât, un peu d'abord par vanité patriotique, ensuite avec une admiration sincère, élever Berlioz au rang des grands créateurs de l'art musical. Nous avons tous vu se développer ce mouvement de.réparation posthume qui s'était dessiné dès la mort de Berlioz, en 1869, grâce à l'initiative de quelques partisans convaincus, agissant par la parole et par la plume; mais ce revirement ne devint frappant qu'après la guerre. Alors nous avons vu ses grandes œuvres pour orchestre et chœurs se rejouer avec succès dans les différentes entreprises de concerts, au Cirque d'hiver, au Châtelet, au Conservatoire, et nous avons assisté à cotte vogue inouïe, invraisemblable de la Dam-
nation de Faust^ un succès tel qu'on n'en a jamais vu dans les concerts et qui peut rivaliser encore avec celui des opéras les plus applaudis. Et où sont, à présent, je vous le demande, les productions qui se jouaient avec succès à TOpéra ou à rOpéra-Comique, à la fin de 1846, — Robert Bruce et Gibby la Cornemuse — à l'époque où la Damnation de Faust était accueillie avec peu de bravos et beaucoup de quolibets ?
A l'Opéra-Gomique en 1892, comme au Théâtre-Lyrique en i863, ce sont seulement les Troyens à Carthage qu'il nous est donné de voir à la scène et nous nous consolerons de ce morcellement momentané si l'intention qu'on prête aux directeurs de l'Opéra se réalise et s'ils veulent bien consacrer à monter la Prise de Troie — à laquelle ils pourraient bien souder les Troyens à Carthage — une partie des magnifiques recettes qu'ils encaissent à présent avec Salammbô. Dans cette heureuse reprise, effectuée avec l'aide de la Société des Grandes Auditions musicales de France — en fallait-il moins pour faire oublier à M. Garvalho l'ancien échec des Troyens et les mauvais compliments dont Berlioz l'a gratifié dans ses Mémoires? — il nous a bien été permis d'entendre l'admirable /^mew^o instrumental écrit par Berlioz quand il eut scindé son œuvre en deux parties et qui repose sur le motif final du duo entre Gassandre et Gorèbe à la fin du premier acte de la Prise de Troie ; mais on a supprime le récit du rhapsode que M. Garvalho n'a jamais goûté, et l'on joue tout simplement,
sans les chœurs, la grande Marche troyenne, détachée de la Prise de Troie^ et qui célébrait l'entrée du cheval de bois dans la ville à jamais délivrée de ses ennemis.
La toile, après ces deux morceaux d'orchestre, se lève sur le superbe chœur en l'honneur de Didon, sur les beaux récits de la reine et son air : Chers Tyriens^ dont le mélodieux andante renferme bien, à l'orchestre et dans le chant, quelques traits ou dessins surannés. Il ne reste absolument rien du défilé si coloré des matelots, constructeurs, laboureurs, etc., qu'on avait dans le temps comparé à un comice agricole, et je trouve cette coupure aussi peu justifiée que possible; mais le délicieux duo où la douce ironie d'Anna contraste avec la tristesse insurmontable de la reine est demeuré intact, par bonheur, et le caressant ensemble qui le termine a ravi tout le monde ainsi qu'au premier jour. L'air si expressif de Didon : Errante sur les mers, avec son dessin persistant des violons et altos qui semblent peindre le remous des Bots, et la Marche troyenne dans le mode triste, qui reproduit en mineur la Marche triomphale entendue auparavant en majeur, ont autant de prix et nous conduisent aux charmants récits d'Ascagne, à Timpétueuse entrée d'Enée, à son irrésistible appel aux armes que traverse la délicieuse phrase des adieux d'Enée à son fils, une merveille entre tant de beautés d'ordre supérieur.
Je ne vois pas trop pourquoi l'intermède symphonique de la Chasse royale, autrefois si
gaiement tourné en ridicule et que Berlioz préféra couper plutôt que de le laisser jouer rideau baissé, sans pantomime en scène, se joue à présent de cette façon et après, non avant le deuxième acte ; — ce n'en est pas moins une page orchestrale absolument admirable et dont M. Massenet s'est ressouvenu fort à propos dans Esclarmonde ; — je ne comprends pas davantage pourquoi on a supprimé deux airs de danse sur trois, deux airs de danse extrêmement jolis et que les concerts ont rendus familiers au public, — à l'Opéra- Comique, on n'exécute que la piquante danse d'esclaves nubiennes avec accompagnement de petites cymbales ; — mais je me réjouis qu'on ait pu rétablir l'hymne d'Iopas en l'honneur de Cérès, d'une inspiration si délicate avec d'exquis détails d'orchestre, et je n'étonnerai personne en disant que les trois morceaux qui suivent, unanimement applaudis dès l'origine, ont soulevé un enthousiasme indescriptible. A mon sens, le plus beau, le plus enchanteur est peut-être le quintette; mais le septuor avec chœur si merveilleusement accompagné est toujours celui qui ravit le plus l'auditoire, et quant au duo d'amour, c'est une merveille comparable au délicieux duo-nocturne de Béatrice^ à la fois chant d'amour, invocation à la nuit, effusion de deux cœurs, une page telle en un mot qu'elle suffirait à la gloire d'un maître... El il fut donné à Berlioz d'en trouver deux d'égale valeur!
Je comprends à merveille la douleur que ressentit Berlioz quand on coupa purement et
simplement, un beau soir, la plaintive chanson du matelot Hylas, qu'il avait composée en pensant à son fils, alors sur la mer des Indes; et, à choisir entre deux morceaux qu'on n'avait jamais chantés, j'aurais préféré qu'on ne rétablît pas le colloque des sentinelles, d'un comique assez laborieux, vers et musique, et qu'on nous rendît le duo si pathétique entre Enée et Didon : Errante sur tes pas. La longue scène d'Énée, où se détache le bel air : Ah! quand viendra V instant des suprêmes adieux..., ainsi que l'apparition des spectres, traitée avec un laconisme saisissant, et les douloureuses phrases d'adieux du héros se rattachent directement à Gluck et me paraissent être égales aux plus belles pages de Tœuvre; mais le troisième acte, à ce qu'on dit, est inférieur aux autres. Ne récriminons pas et laissons faire le temps qui remet toute chose à sa vraie place. Le dernier acte, également, que le public d'il y a vingt-neuf ans condamna en bloc, et dans lequel on a pratiqué de barbares coupures, est d'une beauté supérieure et ne faiblit pas un seul moment. La première scène entre la reine et sa sœur respire un amour invincible et quand Didon, ayant congédié Anna et Narbal, laisse éclater les sentiments qu'elle contenait devant eux, sa passion, sa colère, la soif de la vengeance, sont rendues avec une violence et une force inimaginables; son grand récit : Je vais mourir., et l'air qui suit : Adieu, fière cité, sont des plus belles inspiraiions qui puissent jaillir d'un cerveau d'artiste. La cérémonie funèbre elle-même, avec le sombre ch(L'ur des prêtres de
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