LALLA-ROUKH
Décembre 1876.
L'art musical a fait dans ces derniers temps me perle sérieuse et tout dans la carrière du rompositeur qui disparaissait : ses débuts labo- •ieux et pénibles, sa vie de privations, le triomphe nouï qui le fit célèbre du jour au lendemain, de )eaux succès qui consacrèrent cette réputation si •apidement éclose, puis encore le silence, l'ou- )li, le travail solitaire et sans espoir ; tout cela, oint à un caractère très estimable, simple, un )eu sauvage, ennemi de la brigue et répugnant lu charlatanisme, avait acquis à Félicien David le nombreuses sympathies que cette mort si ra- )ide, si imprévue, a encore augmentées en avisant les légitimes regrets qu'elle devait causer.
Cette carrière est à peu de chose près, et avec quelques traverses en plus ou en moins, celle de a plupart des compositeurs sur cette belle terre de France. Le succès même, si grand qu'il soit, si nf éclat qu'il fasse rejaillir sur le nom de l'aueur, après dix, vingt, trente ans d'attente misé- 'able, — quand cette attente ne dure pas toute la /ie, — n'est jamais assez productif pour mettre
114 MUSICIENS DAUJOURDHUI
entièrement à l'abri du besoin un artiste qui ne trouve chez nous, même s'il est célèbre, ni des débouchés suffisants, ni ces fonctions artistiques qui abondent dans les pays du Nord et qui permettent au musicien de se consacrer tout entier à son art favori. Même après le succès étourdissant du Désert^ David ne dut de pouvoir vivre tranquille qu'aux secours de ses fidèles amis, les Pereire, anciens frères en Saint-Simon, et ce fut charité louable lorsque l'Institut, avant de l'appeler au palais Mazarin, lui décerna le grand prix de 10,000 fr., comme lorsque le gouvernement lui assura une rente en le nommant bibliothécaire du Conservatoire. Il ne parut jamais à la bibliothèque, et M. Weckerlin fit toujours toute la besogne ; mais Félicien David avait enfin de quoi vivre et pouvait se livrer sans inquiétude à la composition.
Ces loisirs cependant venaient trop tard, car les théâtres semblaient avoir oublié son nom, même après le succès de La lia- Roiikh^ qui renouvelait celui de la Perle du Brésil, produit direct mais atténué de celui du Désert', et toutes ces œuvres, à plus forte raison celles de second ordre : Christophe Colomb, Moïse, VEden, le Saphir, étaient délaissées des directeurs de théâtres comme des entrepreneurs de concerts. Lui-même se consolait avec une sorte de résignation fataliste du silence qui se faisait autour de lui et du dédain exagéré qu'on montrait pour ses ouvrages, au moins pour les meilleurs. « Chaque époque a ses goûts, disait-il, il ne faut pas lutter contre
FELICIEN OAVID Ii;)
les tendances du public. S'il s'écarte un moment de la route, c'est pour y revenir. Il faut d'ailleurs que chacun ait son tour. Moi, j'ai rempli consciencieusement ma tâche. C'est à d'autres maintenant de la reprendre et de la continuer. Trop heureux si on trouve plus tard que j'ai bien employé mon temps et mis en œuvre d'une manière profitable à l'art les éléments créateurs que Dieu m'a donnés. »
Que les temps étaient changés depuis le jour où il écrivait joyeusement, après la foudroyante apparition du Désert^ le 8 décembre 1844 : « Enfin, je suis récompensé de mes travaux et de mes luttes ! J'ai donné mon second concert au Théâtre-Italien. Le succès a été aussi beau et même encore plus beau que la première fois. Il y avait dans la salle l'élite de la population parisienne. Cette soirée a consacré mon premier succès. J'ai reçu les ovations sans enivrement ; je sais à quoi cela m'engage. Dieu aidant, j'espère n'être pas inférieur à moi-même dans mes nouvelles œuvres. J'ai souvent pensé à mon pays, au milieu de mes triomphes, car il n'y a pas de bonheur pour moi sans celui de mes bons parents et de mes bons amis. »
Après avoir joui des plus grands triomphes, après avoir été applaudi au Conservatoire, au Théâtre-Lyrique, à l'Opéra-Comique, à l'Opéra; après douze ou quinze ans de gloire cl de succès, le pauvre artiste en était revenu, pour ainsi dire, à son point de départ, à l'époque où, las de chercher fortune, il écrivait, comme lassé de
iib MUSICIENS d'aujourd'hui
désespoir, à un de ses plus dévoués amis: « Ainsi me voilà tout à fait dans l'ombre. Je ne suis pas fait pour l'intrigue, encore moins pour la musique de convention, celle qu'il faut livrer au public pour se bien faire venir de lui. Chaque auteur a son style ; le mien, je le sens bien, est trop sévère, trop religieux pour le public. » Trente-six ans plus tard, David se retrouvait encore dans l'ombre, répugnant toujours à écrire de la musique de convention pour se faire bien venir de l'inconstant public qui l'avait si vite abandonné.
David, il faut bien le dire, n'aurait guère pu réagir contre le verdict des amateurs, et leur jugement n'était pas absolument dépourvu de justice dans ce cas particulier. Si charmante que soit l'inspiration de l'auteur du Désert^ si rêveuses que nous trouvions ses mélodies, si ingénieuse que paraisse son orchestration, si puissante que soit par endroits la déclamation dans Herculaniim, il faut bien avouer que ses mélodies, le plus souvent très courtes, sont presque toutes du même caractère et que son inspiration comme ses procédés d'instrumentation se répètent toujours à l'infini, sans beaucoup varier. Aussi, l'effet de charme et de ravissement qu'on éprouvait à l'audition du premier de ses ouvrages allait-il toujours s'aiiénuant à mesure qu'on en écoutait de nouveaux. Toutes ses créations postérieures se retrouvent en germe dans le Désert^ et les belles pages qu'elles renferment en propre ne sont pas assez nombreuses pour donner un caractère par-
Il8 MUSICIENS d'aujourd'hui
îiculier à rensemble de telle ou telle œuvre, involontairement imitée d'un modèle invariable. Le talent, le génie même — dans des limites très restreintes — est indiscutable, mais monotone, et pour bien goûter une œuvre de Félicien David, il faut ne plus avoir les autres dans l'oreille.
Le Désert même a perdu de son influence sur le public, parce qu'on en a trop abusé dans ces derniers temps, et aussi parce que ce poème-symphonie, qui paraissait si coloré à l'aurore de la musique descriptive et pittoresque, a bien perdu de son charme depuis que la vraie musique symphonique a été mieux comprise et mieux appréciée par le public. Bien qu'il eût essayé de combler par le travail les lacunes d'une éducation musicale trop écourtée et trop accidentée, David n'a jamais pu acquérir le talent et le savoir nécessaires pour écrire de la musique vraiment symphonique ou même des quatuors ou quintettes d'une réelle valeur. J'ai entendu plusieurs fragments de symphonies et de quintettes de lui qui auraient été de jolies danses d'aimées dans un pas de ballet, mais qui étaient d'une pauvreté insigne pour ce qu'il avait voulu et cru faire. 11 a pourtant composé vingt-quatre quintettes de ce genre, intitulés les Saisons, et plusieurs symphonies ; il est vrai que c'était à une époque où la musique instrumentale était peu cultivée par les compositeurs qui ne visaient qu'au théâtre et ne s'exerçaient à manier l'orchestre seul que pour se faire la main.
Aujourd'hui même, aucun compositeur fran-
FÉLICIEN DAVl D I IQ
çais n'a encore prouvé qu'il fût capable d'écrire une belle et bonne symphonie : ni M. Massenet, ni M. Lalo, ni M. Guiraud, qui feront en revanche autant de suites d'orchestre qu'on leur en demandera. Mieux vaut dès lors ne parler ni des symphonies de David ni de celles de M. Gounod, médiocres essais de jeunes gens téméraires, et s'en tenir à leurs ouvrages vocaux, mais, pour l'un comme pour l'autre, il les faut espacer pour les mieux juger. On a eu tort de laisser si longtemps dans l'ombre le Désert^ Herculanum et Lalla-Roukh ; mais on aurait plus grand tort de les reprendre coup sur coup, comme il est question de le faire, sans oublier la Captive et la Perle du Brésil^ car cet empressement servirait mal la gloire de Félicien David, gloire discrète et timide, qu'il ne faut pas violenter si l'on veut qu'elle s'affermisse.
Lalla-Roukh est son chet-d'cruvre et c'est, absolument, une partition remarquable en beaucoup d'endroits. Plusieurs morceaux y sont empreints d'une poésie charmante et d'un sentiment exquis : les mélodies langoureuses de la belle Lalla-Roukh, comme les chants amoureux du poète nomade, comme les ondulantes cantilènes des aimées, sont d'une inspiration délicate et ciselées avec art. C'est bien toujours un peu la même note et la même couleur, mais cette mélodie rêveuse, d'une expression si douce et si calme, emprunte son plus grand charme au coloris île l'instrumentation. C'est un concert capiivani pour l'amateur, et un attrait bien vif pour le mu-
sicien que d'entendre ces jolis dessins d'orchestre, que d'étudier avec quelle facilité, quelle intuition de l'effet le compositeur sait accoupler et varier les timbres les plus expressifs de l'orchestre. Je parle ici surtout des andantesqui sont bien préférables le plus souvent aux mouvements vifs, dont l'idée est toujours plus commune et l'orchestration souvent trop peu fournie.
Tout le premier acte de Lalia-Roukh est un modèle dans ce genre éthéré et vaporeux, depuis le joli chœur: Oest ici le pays des roses, et la mélodie de la princesse : Sous ce feuillage sombre ; depuis ces délicieux airs de danse, avec le joli solo de hautbois, et le quintette en re\ si doux à l'oreille et si bien en situation, avec la romance de Noureddin : Ma maîtresse a quitté sa tente, jusqu'au Hnale qui débute par cette invocation de Lalla-Roukh à la nature endormie, pour arriver au chœur aviné des gardes, traversé au loin par le refrain moqueur de Mirza. La lecture de la partition au piano ne rend que d'une façon très imparfaite ces effluves de sentiment, car il faut entendre l'orchestre dialoguer avec les voix, les sons voilés du cor, les instruments graves, le violoncelle et le basson, les moyens surtout, la clarinette et l'alto, dont David fait un usage fréquent, pour bien sentir tout le charme de ces douces inspirations dont la mise en œuvre et le travail doublent le prix et la couleur. Il faut aussi remarquer combien ces mélodies ont d'expression et traduisent heureusement les sentiments en )cu sans être gâtées par de banales roulades ou des
FELICIEN DAVID 121
cris exagérés ; David avait horreur de ces moyens de capter les bravos, et le seul trait vocalisé blâmable se trouve à la fin des couplets moqueurs de Mirza, où il peut à la rigueur simuler le rire de la perfide suivante.
La partie comique de la pièce est très inférieure à la partie rêveuse, et si les couplets de Mirza et aussi ceux de Baskir sont assez gais, le duo boufïe du second acte est bien terne. Cet acte, d'ailleurs, ne vaut pas le premier, ou peutêtre semble-t-il simplement ne pas le valoir parce qu'il reproduit les mêmes eflfets de poésie et de tendresse, car l'air de Lalla-Roukh : Nuit d^ amour, et le nocturne pour deux sopranos sont bien jolis, comme aussi le chœur des femmes apportant les parures à la princesse, comme la barcarolle du chanteur, en la bémol, ou sa plainte aux pieds de Lalla-Roukh, qui se termine par un ensemble passionné entre les deux amants.
Ilest amusantd'observerqu'à l'origine ce furent les parties gaies de la musique, les rôles de Baskir et de Mirza, comme les gardes entre deux vins, qui assurèrent le succès et firent pardonner au musicien ses langueurs et ses longueurs, ces épanchements d'orientalisme et de tendresse. Aujourd'hui, ce côté comique ne produit presque aucun effet, tandis que chacun apprécie et admire les pages poétiques de cette partition. Le public, qui croit ne jamais varier, dira probablcmcni que c'est l'ouvrage qui a changé ; mais heureusement que les articles écrits il y a quatorze ans sous la dictée du public, comme ils le sont le plus souvent, témoi-
122 MUSICIENS DAUJOTJRDHLM
gnent à la fois contre lui-même et contre ceux qui se font trop facilement les greffiers de ses hâtives et mobiles impressions.