‹ Musiciens d'aujourd'huiChapitre 19 sur 47 · FÉLICIEN DAVID · texte numérisé non relu

FÉLICIEN DAVID

Pour trouver la musique de la Perle du Brésil expressive et charmante, il n'y a plus que les gens qui s'amusent au Toréador^ et ceux de cette génération-là ne sont pas nombreux; ils continuent de professer, d'écrire; on ne les entend plus. Que la romance de Lorenz soit d'un tour agréable, accordé; qu'on reconnaisse en quelques airs dansés la marque de l'auteur du Désert, je le concède avec plaisir; mais tout le reste est absolument dénué d'intérêt et de valeur. Gargouillades de Zora, duos d'amour avec Lorenz, lamentations amoureuses ou exhortations guerrières de l'amiral, chœur de marins ou chœur de sauvages, tout est coulé dans le moule le plus vieux, le plus simple et le plus banal, sans que l'orchestre ajoute aucun agrément à toutes ces pauvretés. Ce malheureux David, pour ce premier essai dramatique, avait complètement perdu les qualités de grâce et d'expression simple qui distinguaient ses œuvres de concert; en abordant le théâtre, il avait aussitôt adopté toutes les rengaines dramatiques : morceaux à l'italienne et points d'orgue en roulades, sans parler du rôle de Zora qui restera le type achevé du genre. Et pourtant David, jusque-là, avait compris la musique de tout autre façon; mais comme il n'avait qu'un simple instinct mélodique, sans nulle idée arrêtée en aucun sens au sujet de ce que la musique dramatique devait être ou ne pas être, il écrivait obligeamment tout ce qu'on lui demandait. Résultai : la Perle du Brésil.

Je m'arrête. Il me déplairait de trop insister

sur cette misérable partition d'un homme d'un talent si particulier, que de faux amis sont allés rechercher pour battre monnaie avec, au détriment du renom du compositeur. J'ai suivi toute cette affaire de près. J'ai vu David, déjà vieux, maladif et sans résistance, embobeliné par celui qui venait d'acheter pour rien cette partition à l'éditeur primitif et qui, voulant tirer bénéfice immédiat, s'ingéniait à réveiller dans le cœur du musicien, avec l'amour-propre endormi, une tendresse bien naturelle pour son premier essai dramatique. Alors David se décidait à faire tous les changements qu'on lui demandait en faisant miroiter à ses yeux une reprise prochaine, un succès réparateur; il remaniait, ajoutait, retranchait et surchargeait selon qu'ordonnait son conseiller, devenu son maître et dominateur. Et tout ce grand travail pour rien. Car aujourd'hui, c'est la version première, ou peu s'en faut, qu'on a suivie, en demandant à M. Barbier, le rebouteur attitré de rOpéra-Gomique, de raccourcir le poème en le rendant plus clair. Il l'a resserré, c'est vrai, mais n'a pu le modifier en bien ni en mal. Il a fait cependant un tour de force; il a réduit le rôle de Zora à trois répliques : Oui — Non — Jamais. A l'origine, on avait voulu faire retoucher ce poème invraisemblable par Scribe; aujourd'hui, c'est à M. Jules Barbier qu'on a recours : signe des temps.

Zora, c'est M^ie Emma Nevada, de son vrai nom M'i*" Wixon, Californienne de naissance et fille de médecin, élève de M'"^ Marchesi, de

Vienne, et gâtée par le vieux Florimo, de Milan. La voix est d'une douceur extrême dans les traits, au rebours de celle de M^'^ Van Zandt, sèche et cristalline; mais elle manque de corps, et la jeune chanteuse excelle uniquement dans ces effets de douceur caressante : elle a dit ainsi d'une façon charmante l'absurde chanson du Mvsoli; elle l'a couronnée par un point d'orgue en notes piquées qui a fait délirer la salle entière. On a crié his, elle a recommencé et, cette seconde fois, les notes ont refusé de sortir et elle a chanté faux : la leçon lui profitera-t-elle au moins? Déjà au premier acte, elle avait battu un trille qui allait degringo- \ando et qui s'est terminé beaucoup plus bas qu'il n'avait commencé. La salle, a ce coup, débordait d'enthousiasme. En fait de musique, il faut s'attendre à tout.

M. Mouliérat soupire agréablement le rôle de Lorenz, mais il est à croire qu'il ne peut pas chanter la tête couverte, car ici, comme dans Zampa, il rejette avec une hâte exagérée son couvre-chef emplumé. M. Gobalet, l'amiral portugais, revêtu d'une grande pelisse fourrée, alors que tous ses marins sont en chemise, jambes et bras nus, tient convenablement un rôle écrit trop bas pour lui. M. Chennevière est un petit matelot grassouillet, et M. Belhomme un petit chef sauvage assez peu redoutable : on les mettrait volontiers sur une étagère, en façon de pendants. La mise en scène est médiocre; on a revu, non sans plaisir, le vieux vaisseau âCHaydée^ une salle de château quelconque et certaine forêt, moins touf-

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fue que celle de Lakmé. M. Carvalho s'est montré directeur avisé en ne faisant pas de grands frais; il va jouer un peu ce pauvre opéra jusqu'à la clôture : après, il en sera quitte et se réjouira de s'être ainsi débarrassé des obsessions de l'éditeur. La Perle du Brésil ira rejoindre dans les greniers Jean de Nivelle et Psyché.

Puisque je viens de parler de Scribe et de l'idée qu'on avait eue autrefois de lui faire arranger ce sot livret de la Perle du Brésil^ je profiterai de l'occasion pour relever l'inqualifiable attaque dirigée contre lui par M. Dumas fils, d'autant plus que celui-ci s'appuie en l'espèce sur un musicien de génie. On sait que M. Dumas tils publie, à l'intention des comédiens qui ont joué ses pièces, une édition desdites pièces limitée à quatre-vingt-dix-neuf exemplaires, avec nouvelles préfaces reprenant, expliquant, développant les premières préfaces de l'édition destinée au commun des mortels. C'est ce que M. Weiss a spirituellement dénommé « l'édition mystique, avec préfaces sur préfaces; après le fouillis, le surfouillis, le métafouillis ». M. Dumas avait déjà dirigé contre Scribe une attaque assez vive; il la reprend et développe avec un acharnement dont les raisons ne sont pas difficiles à deviner. Certaine phrase en dit long : «... Le public veut des émotions qu'il ne connaissait pas, des surprises variées et durables, sinon il vous échappe tôt ou tard et passe à un plus éloquent. M. Scribe avait tout ce qu'il faut pour prendre le public, il lui manquait ce qu'il faut pour le garder. » Le

malheur est qu'il le garde encore trop ; n'est-ce pas, Monsieur Dumas ? et que le plus éloquent en est pour ses frais d'éloquence. Il n'en fait pas d'autres.

L'éreintcment en lui-même importe peu. Mais savez-vous de qui M. Dumas s'autorise avant de juger, lui auteur dramatique, un autre auteur? De Rossini jugeant des musiciens. De Rossini disant à un aspirant compositeur qui lui vantait Guil^ laiime Tell : « Vous aimez, dites-vous, la belle musique? Eh bien! venez que je vous joue du Mozart. » De Rossini assis au piano, lisant la partition de Tannhœuser à l'envers et disant avec une fausse bonhomie : « J'ai essayé de l'autre côté, ça n'allait pas. » Il faut tout l'aplomb de M. Dumas pour rééditer cette méchanceté, d'ailleurs spirituelle, une millième fois, et l'écrivain part de là pour nous donner gratis son propre jugement sur Wagner. Trop de largesses en vérité! C'est bien là d'ailleurs l'opinion d'un homme qui joue au profond philosophe et qui est plus bourgeois et plus solennel que M. Prudhomme en personne. Eh bien! j'aime encore mieux ce jugement sur Wagner, si prudhommesque et si banal, que celui sur Scribe : au moins est-il désintéressé, Wagner ne lui faisant, j'imagine, aucun tort.

M. Dumas aura beau dire et beau faire : il n'enlèvera pas à Scribe le triple avantage d'avoir été seulement un auteur dramatique, de n'avoir pas écrit de préfaces et de ne pas s'être emballé sur Richard Wagner.

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