SUR BAYREUTH
Octobre 1886.
Notes et chiffres entremêlés.
Il n'y a pas plus de quinze jours que M. Lamoureux a rendu publique sa détermination de représenter Lohengrin à l'Eden-Théâtre au printemps prochain : combien de bêtises la presse n'a-t-elle pas déjà débitées à ce propos ! Quelle démangeaison pousse donc les gens qui tiennent une plume à parler de ce qu'ils ignorent le plus, en prenant des airs d'importance? Ah dame! c'est qu'aux yeux de certains journalistes, c'est un déshonneur que de ne pas être en tout des premiers informés et que pour se donner l'air de savoir, ils écrivent sur tout à tort et à travers, en colportant les bruits les plus sots avec un imperturbable aplomb.
Pauvre M. Lamoureuxl comme je le plaindrais s'il avait dû subir toutes les interviews que les journaux nous racontent; comme je le plains d'avoir à endosser toutes les sornettes que lui prêtent ces prétendus visiteurs et les discours transcendants qu'ils lui font tenir ! Mais avec tant de belles inventions, ils dénaturent complètement
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ses intentions et annoncent tout l'opposé de ce qu'il doit faire. Est-il possible, après les déclarations si nettes de M. Lamoureux, alors qu'il- a positivement dit vouloir jouer seulement Lohengrin cette année et représenter le lendemain un opéra d'un musicien français, puis un autre d'un maître étranger, qu'on imprime à peu près partout qu'il s'apprête à jouer concurremment Rien^i, Tannhœiisej' et Lohengrin ?
Et, comme les nouvelles erronées sont celles qui se propagent le plus vite, il a suffi de forger celle-ci, évidemment pour faire du tort à M. Lamoureux et pour travestir sa tentative en une entreprise exclusivement allemande, il a suffi, dis-je, à quelques envieux de lancer cette insinuation perfide pour qu'elle fût reproduite aussitôt dans les journaux mêmes dont certains rédacteurs sont des mieux renseignés sur tout ce qui concerne la représentation des œuvres de Richard Wagner à Paris, par suite de leurs rapports constants avec l'éditeur propriétaire ou avec le futur directeur. C'est égal, la nouvelle est fausse; elle a donc dix fois plus de chances de se répandre et de trouver crédit qu'une autre qui serait vraie et qui ne ferait de tort à personne : aussi bien n'a-t-on répété celle-là que parce qu'elle était de nature à nuire aux projets de M. Lamoureux.
Aujourd'hui que Wagner est arrivé à un tel degré de gloire et que la toute-puissance de son génie et de ses œuvres achèvera sa victoire avant peu, sans que ses partisans rompent des lances pour lui, ceux-ci marquent beaucoup de mode-
ration dans leurs écrits; ils laissent agir le génie avec le temps. Ses détracteurs, au contraire, engagés par leurs articles trop violents d'autrefois ou par les intérêts les plus forts, les intérêts commerciaux, sont comme affolés et ne savent comment s'y prendre afin d'abattre leur invincible ennemi. Ils ont recours alors à des arguments tout à fait particuliers pour démontrer que les opéras de Richard Wagner ne réussissent nulle part, pas même à Bayreuth.
Ces gens-là, voyez-vous, en fait d'art ne connaissent que la recette et n'estiment un opéra que par l'argent qu'il rapporte. A leurs yeux le vrai, le seul chef-d'œuvre est l'ouvrage dont on vend beaucoup de partitions et de morceaux séparés : pour eux, un chef-d'œuvre en son temps, fut le Premier Jour de bonheur ; la Mascotte en est un autre, au même degré qu'autrefois le Petit Faust. Il s'est produit, cette année, un très vif mouvement de mode et de curiosité vers Bayreuth. Nombre de gens du monde y sont allés qui n'avaient pas, jusqu'alors, marqué grande admiration pour Richard Wagner et l'on a pu voir cette ville autrefois délaissée, puis raillée aux premiers temps de son théâtre et fréquentée alors seulement par les adeptes convaincus de Wagner, devenir le but d'une nombreuse immigration mondaine, à l'égal de telle station thermale ou de tel bain de mer en vogue. Bref, la saison musicale 1886 a été tout à fait brillante à Bayreuth. Que beaucoup de voyageurs soient allés là-bas plus par pose que par amour de l'art, peu ini-
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porte ; il n'en est pas moins vrai que le nombre des visiteurs s'est singulièrement accru cette année et que les recettes l'ont emporté sur les dépenses de 2i,25o francs.
Ce serait peu pour une entreprise où l'on chercherait à faire des bénéfices. C'est énorme lorsqu'il s'agit d'une œuvre exclusivement de propagande, où l'on s'estime heureux dès qu'on peut joindre les deux bouts; à plus forte raison quand on peut reporter 2 1 ,000 francs au fonds de réserve. Mais les gens qui n'entendent d'un opéra que le bruit des écus tombant dans leur coffre-fort ne veulent pas admettre qu'on puisse faire de l'art pour Tart, sans esprit de lucre, et ce modeste bénéfice de 2 1 ,000 francs les met en belle humeur. Calculez, disent-ils : les principaux artistes, tous de premier ordre et venus des quatre coins de l'Allemagne, n'ont pas eu de prétentions pécuniaires en rapport avec leur talent; quelques-uns même, comme M'^es Materna et Sucher, n'ont rien voulu recevoir, s'estimant bien payés par l'honneur; on a représenté là deux ouvrages qui n'exigeaient aucuns frais préparatoires, étant sus de tout le personnel, et les décors et costumes étant en magasin, — ce qui d'ailleurs est faux, car Tristan et Iseult a dû être monté de toutes pièces à Bayreuth; — calculez, disent-ils, tout ce que cela représenterait de frais supplémentaires dans un théâtre régulier et voyez comme votre maigre bénéfice de 21,000 francs serait noyé dans cet océan de dépenses : 3oo,ooo ou 400,000 francs de plus qu'il n'y en avait à Bayreuth.
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Mais, braves comptables qui calculez si bien, ce désintéressement d'artistes exceptionnels qui vous stupéfie, leur dévouement absolu à l'œuvre de Richard Wagner qui vous interloque, leur empressement à se rendre à Bayreuth, tous, petits et grands, instrumentistes et chanteurs, pour s'associer dans la mesure de leurs forces à cette œuvre d'art incomparable, le fait même que tant d'exécutants, recrutés en vingt villes différentes, savent tous ces opéras par cœur et n'ont besoin que de quelques répétitions pour s'accorder, tant de faits véritablement prodigieux dans le domaine musical ne devraient-ils pas vous donner à réfléchir et vous prouver qu'on n'a que faire ici de vos comptes par doit et avoir ? 11 ne s'agit plus là de commerce, il s'agit d'art ; car Wagner, quand il fonda le théâtre de Bayreuth, ne songeait nullement à en tirer un bénéfice quelconque, non plus que sa veuve et ses représentants n'y pensent, — pour le moment, — en perpétuant ces fêtes musicales. Il voulait simplement faire représenter, dans les conditions qu'il jugeait les plus propres à en compléter l'effet musical, d'abord une œuvre tellement considérable que tous les théâtres d'Allemagne hésitaient à la monter, puis l'ouvrage auquel il s'était remis sur la fin de sa vie, après cette apparition des Nibelun^en à Bayreuth.
Il n'avait d'abord en vue qu'une seule série de représentations et ce fut bien joli qu'on en pût donner trois des A^/7>e////z^e«. Lorsque vint le tour de Parsifal, on plaisanta, on dit que la série de seize représentations annoncées pour la première
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année s'arrêterait dès le troisième ou quatrième soir — et cependant tout alla jusqu'au bout. Peu à peu, ce que Wagner avait considéré comme une simple satisfaction qu'il se donnait^ à luimême et à ses amis, prenait une consistance, un caractère de périodicité auquel il ne s'attendait guère. Mais ces fêtes, pour régulières qu'elles devinssent, étaient toujours absolument dissemblables d'une vraie entreprise théâtrale et il faut n'être qu'un barbare ou qu'un commerçant pour aller faire ici des calculs tout à fait déplacés et des calculs faux, par-dessus le marché, en tout ce qui regarde Tristan et Iseult.
Et puis, même si ces calculs étaient justes, qu'est-ce qu'ils prouveraient ? N'est-il pas évident qu'une entreprise aussi exceptionnelle est en dehors de toutes les conditions ordinaires et qu'on ne saurait la juger de la même façon que les autres ? Il n'est pas jusqu'à cet enthousiasme ei ce désintéressement des artistes pour une cause perdue à vos yeux qui ne vous fasse rire : eh bien! essayez d'en faire autant pour n'importe quelle œuvre, avec n'importe quel artiste, et vous m'en direz des nouvelles. Demandez donc à M. Maure! de chanter pour rien le Songe d'une nuit (Vété ; à M. Lassalle de chanter pour rien Françoise de Rimini; à M. Faure de chanter pour rien Hamlet, et s'ils acceptent, ces artistes grands seigneurs, vous pourrez rire alors des chanteurs allemands qui ne comptent plus dès qu'il s'agit de Richard Wagner et tiennent à honneur de coopérer à la glorihcation de son (cuvre et de son nom!
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Encore une fois, le théâtre de Bayreuth n'est pas un théâtre ordinaire, et quoiqu'il ait été, cette année, au-dessus de ses affaires, des admirateurs du maître, s'ingéniant à marquer leur dévouement à sa mémoire, ont imaginé de s'associer à soixante, pour constituer un fonds de réserve et de garantie assurant la régularité des fêtes de Bayreuth. Dans ce but, chacun des souscripteurs s'engageait à payer mille marks par an, cinq années durant. Chacun prend son plaisir où il le trouve, — et l'on ne peut qu'approuver les amateurs qui s'assurent pour cinq ans le retour des plus vives jouissances musicales. Sitôt l'idée émise et du premier coup, on trouvait plus de quarante souscripteurs, parmi lesquels deux dames de Paris. Eh bien ! riez donc de cela, beaux railleurs, et tâchez d'en faire autant pour les grands musiciens qui vous sont chers : avant qu'il soit longtemps, ils auront plus besoin que personne d'un pareil secours. Et comme il fera bon rire, à notre tour, de tant d'efforts infructueux!
Août i.S()i.
Les vingt représentations données cet cic-ci à Bayreuth auront eu un résultat magnifique, ei M"^e Cosima Wagner doit se trouver grandement dédommagée de la peine qu'elle a prise et de V:\vgent qu'elle a dépensé pour organiser ces i-cpré-
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sentations modèles. Pour Parsifal, il n'y avait qu'à maintenir la tradition des années précédentes, car la plupart des artistes qui l'ont déjà chanté à Bayreuth se trouvaient rassemblés là, respectueux des dernières volontés du maître et se pliant tous, avec zèle, à la discipline wagnérienne. Avec Tristan et Iseult, de même, il suffisait de remettre au point un ouvrage exécuté déjà sur ce théâtre, et l'on regrettait seulement de ne pas trouver assez de solistes pour établir une distribution double et donner autant de représentations de Tristan que de Parsifal. Mais pour Tannhœiiser c'était bien une autre affaire, et M "^^ Wagner, en montant cet opéra dans le « temple de Bayreuth », contrairement à l'avis des intransigeants du wagnérisme, avait tout à mettre sur pied. Figuration, décors, costumes, mouvements, jeux de scène, apparitions, tout était à créer, et cela sans que les traditions suivies sur les théâtres où se joue couramment Tannhœuser pussent être d'aucun secours; car il s'agissait précisément de réagir contre l'exécution de cet opéra, telle qu'elle a lieu d'habitude, et d'en établir la signification précise au moyen d'une interprétation scénique idéale : on y a pleinement réussi.
Jvlme Wagner a donc déployé dans son entreprise une énergie extraordinaire et dépensé des sommes énormes : i5o ou 200,000 francs. Elle s'est adressée à tous les gens qui pouvaient l'aider le moins du monde; elle a trouvé notamment pour la bacchanale imaginée par Wagner en vue (je Paris les renseignements les plus précis dans
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un scénario que le compositeur avait rédigé pour le chorégraphe Petipa et dont celui-ci n'avait eu que faire. En ayant sous les yeux, par les dessins et les maquettes, la somptueuse mise en scène de notre Opéra, elle l'améliorait encore et donnait aux moindres costumes une couleur, une vérité historiques qu'on ne saurait surpasser. Et si elle apportait tant de soin à la partie matérielle de la représentation, si sur le point tout spécial des jeux de lumière, elle obtenait au troisième acte des effets de crépuscule et d'aube matinale absolument merveilleux, ce n'était pas, vous pensez bien, par simple amour du luxe ou du décor. C'était pour encadrer de son mieux l'œuvre de son mari, qui désirait depuis longtemps la faire exécuter à Bayreuth, pour la présenter enfin sous son vrai jour, non plus comme un simple opéra, où dominerait l'élément passionnel, mais comme un drame mystique où prévaudrait l'idée de rédemption par le repentir et la foi.
Wagner a souvent protesté contre la déformation qu'avait subie son drame lyrique de Tanuhœuser en passant de scène en scène, ainsi qu'un opéra vulgaire, exécuté par des chanteurs qui ne faisaient pas grande différence entre cet ouvrage et ceux qu'ils interprétaient d'habitude. Et le fait est que Tannhœiiser, en redevenant conforme à ridéal de l'auteur, a pris un caractère, une ampleur, une sérénité qu'il est loin d'avoir sur d'autres théâtres. En allant à Bayreuth, j'avais eu occasion d'entendre cet ouvrage à Francfort, et très convenablement monté, ma foi, avec une
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Elisabeth dramatique et passionne'e, M"^^ Schrœder-Hanfstaengl, que je me souvenais d'avoir entendue chanter au Théâtre-Lyrique, avant la guerre, alors qu'elle était simplement M^^e Schrœder. Eh bien, là, Tannhœiiser^ avec des sujets exercés, avec une artiste assurément méritante et justement chère au public francfortois, ne m'avait produit ni plus ni moins d'effet que lorsque je l'avais entendu chanter précédemment, à Bruxelles ou ailleurs.
Encore que certaines formules me parussent démodées et certains passages un peu conventionnels, le tournoi des chanteurs me semblait être une scène éminemment grandiose et pathéthique, et le troisième acte, en son entier, m'apparaissait comme une des plus belles créations de la musique dramatique; mais l'action, le drame était toujours prédominant dans ma pensée. Il a fallu l'audition de Bayreuth, où Elisabeth n'est plus seulement une amante passionnée, mais une sainte qui ramène à la foi Tannhœuser égaré dans les voies de perdition par Vénus, où Wolfram n'est plus un rival de Tannhasuser, mais un ami dévoué, compatissante ses peines et souffrant de ses remords, où Tannhœuser enfin n'est plus une sorte de Vasco de Gama, balançant entre Elisabeth ou Vénus, entre Inès ou Sélika, mais un malheureux égaré que le doute assiège et consume jusqu'à ce qu'il expire, repentant et pardonné, sur le cercueil d'Elisabeth; il a fallu celte interprétation tellement différente de celle qu'on peut entendre en Allemagne, un peu partout.
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pour me faire apprécier les sublimes beautés de cette partition, pour me faire voir qu'en son dernier acte au moins elle était plus proche qu'aucune autre œuvre de Wagner, de son miséricordieux Par si f al.
Mais pour en arriver là, M^^^ Wagner, cela va sans dire, a montré encore plus de sévérité, d'énergie et de conviction pour l'exécution orchestrale et vocale que pour la représentation scénique. Elle a été secondée à souhait par M. Félix Mottl, un chef d'orchestre auquel les compositeurs français doivent bien quelque reconnaissance pour ce qu'il a fait en leur faveur à Carlsruhe, et elle a su plier à ses volontés, animer d'un nouvel esprit des chanteurs tels que MM. Winkelmann et Reichmann, très recommandables l'un par le jeu, l'autre par la voix, dans Tannhoeuser et Wolfram; des chanteuses comme M^'^^ Mailhac, une Vénus de premier ordre, et M"e Wiborg, une Elisabeth toute jeune et tout extatique, infiniment mieux appropriée au type rcvc par Wagner que ne l'était l'Elisabeth, pourtant si intelligente, de Francfort. Ajoutez qu'il n'est pas de petit rôle à Bayreuth et que M. Gruning, engagé pour chanter Parsifal, tenait simplement dans Tannha'tiscr la partie secondaire de Walther von der Vogehveide, et vous comprendrez aussitôt pourquoi l'exécution vocale atteint là-bas une perfection inconnue à Paris et dans mille autres lieux.
L'opéra de Tannha'uscr ainsi joué par des acteurs pénétrés des intentions du maître, avec une concordance inimaginable entre tous les
éléments du spectacle : décors, dégradations de lumières, évolutions scéniques, plastique et mouvement des personnages, a donc pris, dans ses meilleures parties, toute l'ampleur d'un drame religieux et mystique. Au troisième acte, en particulier, dont presque tous les morceaux se sont chantés dans les concerts de Paris, il règne une tristesse pénétrante, un sentiment si profond qu'on est tout envahi par le désespoir de Tannhaeuser et la foi d'Elisabeth. C'est, d'un bout à l'autre, une progression d'émotions tendres, douloureuses ou reposantes qui bouleverse l'auditeur et le tient haletant jusqu'au cri de joie final, jusqu'à l'explosion des voix de femmes annonçant le miracle et la rédemption du pécheur racheté par la sainte. Un éblouissement que ce chœur célébrant à la fois le réveil du jour et le pardon de la créature après l'angoisse de l'homme et les terreurs de la nuit.
Certes, Mf"« Wagner a bien fait de remonter ainsi Tannhœusery de le remettre en pleine lumière, malgré la désapprobation des wagnéristes intransigeants pour lesquels ce que tout le monde admire est aussitôt condamnable, et si ce qu'on raconte à Bayreuth est vrai, si les filles de y[ms Wagner, affectant comme bien d'autres de dédaigner Tannhœuser, la raillent par derrière et disent en parlant des danses du Vénusberg, toutes débordantes de furie amoureuse : « Alle:{ donc voir la bacchanale d maman! » elles ont ton. Tannhœuser^ par l'admirable morceau de la Bacchanale ajouté pour Paris et qui est du Wagner
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d'après Tristan, aussi bien que par ce merveilleux troisième acte, qui est du Wagner de la trentième année, est un chef-d'œuvre auquel ceux-là seuls qui veulent se singulariser à tout prix peuvent demeurer insensibles et sourire avec dédain.
Parsifal et Tristan ne sont pas moins brillamment montés; mais ici, je le répète, il n'y avait qu'à maintenir le résultat acquis aux exécutions d'il y a deux, trois et cinq ans. Il ne me paraît pas possible d'imaginer un spectacle plus grandiose à la fois et plus surprena^it, par sa sévérité et sa dignité religieuse, que la communion des chevaliers du Graal, au premier acte de ^ Parsifal^ et tout ici concourt à la beauté sereine du tableau, aussi bien cette musique sublime que cette figuration primitive en quelque sorte et qui nous donne exactement l'impression d'un vieux tableau de sainteté. Mais cette scène du Temple n'est pas, tant s'en faut, la seule de Parsifal qui nous charme et nous émeuve. Tout le tableau précédent, avec le grand récit de Gurnemanz aux jeunes écuyers, avec l'entrée de Parsifal si confus d'avoir occis un volatile inofîensif sur le domaine du Graal, sont de nature à nous toucher par leur naïveté d'accents, par la sincérité de cette musique admirablement appropriée aux épisodes qui se déroulent en scène.
Pour le second acte, sur lequel les partisans les plus exaltés de Wagner formulent d'habitude quelques réserves (ils le trouvent trop léger, trop gracieux peut-être), il ne me gêne en rien d'être d'un autre avis que ces graves augures. Le babil
des Filles-fleurs cherchant à charmer Parsifal me paraît de tout point délicieux, avec un pétillement de jeunesse extraordinaire, et la scène de la séduction entre Kundry et Parsifal est une des plus belles qui soient jamais sorties du cerveau du maître. Enfin que vous apprendrai-je de nouveau, en vous disant que le troisième acte renferme, outre maints beaux récits, le divin tableau du lavement des pieds de Parsifal par Kundry et l'air lumineux de Gurnemanz connu sous le nom d'Enchantement du vendredi saint, avant d'arriver à la réapparition du temple, aux funérailles de Titurel, aux douloureux élans d'Amfortas, au triomphe de Parsifal guérissant Amfortas de sa blessure, lavant Kundry de ses péchés et devenant, de par les arrêts du destin, le souverain roi du Graal?
A quel interprète accorder la palme entre tous ceux qu'il me fut donné d'entendre, en deux représentations, dans Parsifal? A M. Scheidemantcl, sans conteste, un baryton à la voix moelleuse et puissante, acteur accompli, qui joue et chante avec une égale supériorité le rôle d'Amfortas, aussi parfait par sa déclamation que par sa mimique et sa plastique. Entre les deux Parsifal : M. Van Dyck, qu'on couvre généralement de fleurs et dont la voix sèche n'a pas plus de timbre et de rayonnement que lorsqu'il chantait Lohengrin à Paris, ou M. Griming, ténor à la voix claire, auquel on n'accordait qu'un satisfecit indulgent, je pencherais pour le second, qui, par le physique et le timbre de la voix, me représente
un Parsifai plus juvénile et plus naïf, moins apprêté et moins bellâtre. Les deux Kundry, au contraire, me semblent se valoir, et si M^^*^ Malten a, par instants, des élans plus personnels, Mlle Mailhac, en revanche, me paraît, de chant et de jeu, tenir tout le rôle avec plus d'égalité : l'une et l'autre méritaient d'être vues et comparées. J'en dirai autant des deux Gurnemanz : MM. Grengg et Wiegand, très nobles tous les deux, encore que le premier l'emporte évidemment par le style, et des deux Klingsor : MM. Liepe et Plank; je préfère peut-être le premier, simplement parce qu'il est moins gros que le second. C'est, je crois, M. Hermann Lévi, de Munich, qui dirigeait les représentations de Parsifai : résultat superbe et dont on ne peut que le féliciter.
C'est une merveille que d'entendre et de voir les deux premiers actes de Tristan et Iseidt, traduits par une femme ayant la voix, le feu dramatique et le visage expressif de M"^^ Rosa Sucher. Entre tous les artistes allemands, qui ne se ménagent guère et jouent avec une ardeur effrénée, elle l'emporte, et de beaucoup, par la puissance de son organe et l'énergie de son jeu : c'est la plus grande artiste qu'il me souvienne d'avoir vue, en comptant même M'^^ Krauss dans son meilleur temps. Tout pâlit autour d'une interprète de cet ordre, et si elle a trouvé une partenaire digne d'elle en M^^^ Staudigl (Brangœne), il faut avouer qu'elle a été moins bien partagée en fait de Tristan. M. Alvary, malgré son zèle, a chanté convenablement, sans plus, la tin du pre-
mier acte et tout le duo d'amour où M^^^ Sucher était sublime. Il s'est relevé, je le veux, dans l'agonie de Tristan, pour laquelle il s'était peutêtre un peu trop ménagé; mais si enfiévré qu'il se soit montré dans ce troisième acte, il a encore été surpassé par M»"* Sucher, qui déclame et joue en grande tragédienne la mort d'Iseult.
Autant de pages incomparables qu'il me suffit de citer, caries amateurs parisiens les connaissent bien pour les avoir entendues plus d'une fois aux Goncerts-Lamoureux; mais autant de pages qui ne prennent leur sens complet, leur parfaite expression qu'à la scène, avec toutes les ressources de la décoration, de la mimique et de la lumière adjointes à la musique, et lui donnent un relief, une vie extraordinaires. Ah! le roi Marke, par exemple, est terriblement bavard, et la réprimande qu'il adresse à Tristan quand il le surprend aux pieds d'Iseult nous paraît un tantinet ridicule, et par sa longueur et par sa placidité. Il n'importe : c'est un spectacle inoubliable que de voir Tristan ainsi rendu; mais quel ennui que M'^'^ Rosa Sucher, par prudence et pour ne pas se surmener, n'en ait pas voulu donner plus de trois représentations!
Tel a été le succès de ces spectacles, en Fannce i8()i, que M'"*^ Wagner, au lieu de se reposer de deux années l'une, a décide de rejouer les trois mêmes ouvrages l'an prochain — en y adjoignant les Maîtres chanteurs. Et dire que lorsqu'en 1876 Wagner inaugurait ce grand bâtiment bizarre, admirablement situé toutefois pour embrasser
d'un coup d\cil la vieille ville de Bayreuih ei la vallée du Mein à sa naissance, plusieurs écrivains dits spirituels assurèrent qu'il n'y aurait qu'à choisir avant peu : ou démolir cette énorme baraque ou la transformer en salle de cirque! Et dire qu'en 1882, quand Wagner y fit jouer Parsifal^ certain critique français, aussi désintéressé qu'impartial, j'ai nommé Albert Wolfî, affirma que cette légende, peu différente de nos féeries parisiennes et terriblement assommante, aussi bien comme poème que comme musique, allait porter le coup de grâce au temple de Bayreuth !
Voyez donc ce qui se passe aujourd'hui, messieurs les beaux esprits, et ne vous mêlez plus d'annoncer l'avenir.