LE SUCCÈS DE LOHENGRIN A PARIS
Octobre 1891.
Lohengrin continue à l'Opéra le cours tranquille de ses représentations et ne soulève plus d'autre bruit que celui des claquements de mains, qui s'arrêtent aussitôt qu'on voit que la trame ininterrompue du commentaire orchestral ne laisse aucun intervalle où l'on puisse applaudir et rappeler les acteurs. Par exemple, on se rattrape à la fin des actes, et chaque soirée, en somme, apporte une nouvelle preuve et du grand désirqu'avait le public parisien de connaître enfin ce chef-d'œuvre, et du vif intérêt qu'il prend à Faudition d'un opéra très différent, tout compte
fait, de ceux qu'il entend d'habitude. On peut donc assurer, toutes les choses ayant repris leur cours normal, que Lohengrin n'aura pas moins de succès à Paris que dans toutes les villes de province où il s'est joué jusqu'à ce jour. Bien mieux, l'impression qu'il produit sur les gens les moins préparés, et qui ne soupçonnaient rien jusqu'alors des œuvres wagnériennes, démontre avec évidence combien Wagner avait raison de dire qu'il redoutait surtout les prétendus connaisseurs en musique, imbus le plus souvent d'idées préconçues, et qu'il s'adressait de préférence au grand public, aux auditeurs naïfs et sincères, dégagés de tout parti pris et qui voudraient bien se laisser gagner par la poésie et le sentiment qu'il s'efforçait de mettre dans sa musique. On voit aujourd'hui s'il avait raison de se défier des premiers, qui l'ont toujours combattu jusqu'à ce qu'il fût de mode de l'admirer, et de s'en remettre aux seconds du soin de le réhabiliter.
C'est toujours M. Lamoureux qui conduit, M. Lamoureux qui s'en voudrait de quitter son poste un seul soir pour Lohengrin et qui dirige l'exécution d'ensemble avec une rigueur de mesure, une netteté de nuances irréprochables. C/csi d'un mécanisme absolument parfait; mais n'iniprime-t-il pas à tout l'ouvrage un peu trop de solennité, de lenteur, et même, en tenant compte de la mauvaise sonorité de noire Opéra, est-ce qu'autrefois à TMilen, étant plus jeune et moins consacré comme chef d'orchestre, il n"v menait pas plus de feu; est-ce qu'il ne cherchait pas à
fouetter davantage et les exécutants et le public ? En tout cas, c'est un chef accompli et tel que les compositeurs les plus difficiles revent d'en rencontrer. c( Je ne suis pas fait pour bien diriger, écrivait un jour Meyerbeer à son biographe et ami M. J. Schucht. Un bon chef, dit-on, doit être un peu grossier; je ne veux pas l'affirmer, mais cette grossièreté a toujours été contraire à ma nature. J'éprouve une impression très désagréable à voir traiter des artistes distingués comme on ne traiterait pas un domestique. Je ne demande pas à un chef d'orchestre d'être grossier, mais il doit se montrer énergique, pouvant faire sans grossièreté de sévères observations et, même dans ses réprimandes les plus dures, ne jamais se départir des convenances. En même temps il faut qu'il ait assez de bonne humeur pour s'attirer l'amour de tous les artistes, qui doivent à la fois Taimer et le craindre. Il faut aussi qu'il ne montre pas de faiblesse de caractère, sous peine de voir beaucoup diminuer le respect qui lui est dû. Pour moi, je ne saurais être assez énergique, assez tranchant pendant le temps des études; voilà pourquoi je laisse très volontiers le bâton au chef d'orchestre. La plupart du temps, les répétitions m'ont rendu malade. » Et dire que Meyerbeer n'a pas connu M Lamoureux !
M"!^ Garon, toujours égale à elle-même dans Eisa, a modifié légèrement sa coiffure, et elle a, sous ce nouvel aspect, le visage autrement dramatique et expressif qu'avec ces « suivantes » qui ,
lui encadraient la figure; M. Van Dyck, de même, a cédé pour un soir au conseil unanime de la critique et nous a montré un Lohengrin légèrement barbu, très préférable au poupon rose et bouffi, qui s'était d'abord présenté devant nous. Pour un soir, ai-je dit, car dès la représentation suivante il avait repris sa mine de gros eunuque, et cela, paraît-il, sur une injonction émanant de Mme Wagner, qui croit mieux répondre ainsi à l'idéal de son mari. Mais c'est absurde. Autant il est juste que Parsifal, à peine adolescent, soit sans barbe durant les deux premiers actes et ait du poil au menton à la fin du drame; autant il est naturel que Lohengrin, un chevalier dans toute la force du terme, épris d'une femme et devant l'épouser, ait l'apparence virile et ne soit pas un blanc-bec Wagner, d'ailleurs, n'approuvait pas les ténors qui, dans ce rôle ù double aspect, sacrifiaient le côté humain du personnage pour en faire un envoyé céleste, une sorte d'ange invincible. Admettons, à la rigueur, que les deux théories se puissent défendre; alors, et c'est là le plus sage, il n'y aura qu'à choisir selon que la barbiche blonde conviendra ou non à Tartisie chargé de tenir ce rôle et, dans le cas présent, il n'y avait pas d'hésitation possible. Mais
I vouloir trancher la question de loin, de fa^'on absolue et sans tenir compte de l'avis des gens
I qui jugent par leurs yeux, c'est donner la preuve
j d'un esprit autoritaire et très étroit, qui fait consister le respect dii aux créations de génie dans
! des détails bien mesquins.
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Reste la qucsiion des coupures. M. Lamoureux nVn a pratiqué que deux : une insignifiante au second acte et par suite de l'insuffisance des quatre coryphées, quatre nobles, chargés de donner la réplique à Frédéric; une seconde, évidemment plus importante, au dernier acte, afin de ménager le ténor, après son récit du Monsalvat, et de hâter le retour du cygne. Il n'en fera pas d'autres, assure-t-il, à moins d'un ordre direct de Bayreuth,et Ton peut être assuré qu'il n'en recevra pas. Mais de quel droit alors a-t-il biffé ces courts passages qui marchaient mal ou fatiguaient le ténor ? Car c'est tout l'un ou tout l'autre, et s'il a le droit de couper dix pages, il peut en retirer quarante ou cinquante. A n'envisager que le succès immédiat, il a tort de résister, du moment que l'avis général est qu'il y a des longueurs dans le deuxième acte et que les beautés qu'il contient et qui frappent tout le monde perdent ainsi de leur relief; mais, absolument, je ne puis lui donner tort. Quand je me rappelle Timpression que j'ai ressentie à Bruxelles en entendant ces pages qui me paraissent encore aujourd'hui les plus admirables de tout l'ouvrage et par la puissance de la déclamation vocale et par la couleur de l'instrumentation; quand je réfléchis que ces deux scènes si émouvantes entre Ortrude et Frédéric, entre l^^lsa et Ortrude, une fois raccourcies, ne nous seraient janiais plus jamais rendues dans leur forme intégrale et que je vois quelles longueurs fastidieuses et sans aucune valeur le public aiimet dans maint autre opéra, je me dis