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A BAYREUTH

Août 1892.

A la fin des représentations de Bayreuth, c plutôt après la dernière exe'cution des Maîtr Chanteurs^ M'"^ Wagner, en donnant congé ai artistes de la danse et autres qui ne devaie figurer ni dans Tristan ni dans Parsifal, les chaudement remerciés de leur concours et leur dit : « Au revoir, à l'année prochaine; il y au des répétitions pour V Anneau du Nibeliing ( outre cela, probablement des représentations 1 Parsifal. » On savait déjà que l'intention 1 y[mt Wagner était de remonter avec soin à Ba reuih la tétralogie entière qui n'y a été exécuti que trois fois, à l'arigine, en 1876; mais l'idée mélanger des représentations de Parsifal a répétitions générales de la tétralogie est nouve et ne peut provenir que du désir, légitime apr i tout, de ne pas laisser passer un an sans réalis

de beaux bénéfices à Bavreuth. Et si ce pro !t

singulier reçoit exécution, qu'est-ce que serc des répétitions générales auxquelles le pub aura accès et qui se feront un an juste avant . représentations officielles? Pur jeu de mots, ce venez-en; ce seront là de véritables représen tions au même taux que celles de cette année pour lesquelles l'empressement ne sera \ moindre. Alors, n'usez donc pas de faux-fuyi et appelez les choses par leur nom sans vc

inquiéter du démenti que vous paraîtrez vous donner à vous-même : on sait bien que tout ce qui sera fait le sera uniquement pour le plus grand honneur de Richard Wagner '.

Les combinaisons .de cette année ont été légèrement troublées, au début, par ce fait que les membres associés de Vienne ont renvoyé à la dernière heure à Bayreuth les quatre cents places qu'ils s'étaient fait délivrer. Ce mauvais tour était, dit-on, une façon de se venger des procédés désobligeants du comité dirigeant ou de M'"^ Wagner à l'égard des premiers adhérents aux entreprises de Richard Wagner. D'autres ont dit que les Viennois, déjà mal disposés pour le comité central, avaient été blessés de ce que M'"** Wagner avait écarté, cette année, trois artistes de la troupe de Vienne auparavant très choyés à Bayreuth : Mme Materna, M. Winkelmann, M. Reichmann, et les Viennois, paraît-il, en auraient conçu grand dépit sans s'inquiéter de savoir si les deux premiers de ces artistes avaient toujours autant de moyens que par le passé, si le troisième entin n'exigeait pas une rétribution très supérieure à celle même que demandait M. Van Dyck, le ténor indispensable aux représentations de Bayreuth. Un instant, il fut permis de penser que l'illustre chef d'orchestre de l'Opéra de Vienne, Hans Richtcr,

I. ('c projet a été abaniloniié et, tout mauvais cas étant niable, on a fait (.lire aussi ijuMl n'en avait jamais été question. Il n'en tut jamais parle publii.]uement, c'est vrai; mais telle était, malgré tous les démentis ultérieurs, la secrète intention de M'"" Wayner.

MUSICIENS d'aUJOURD^HU I

un des plus anciens partisans du maître et celui qui connaît le mieux sa pensée pour avoir ve'cu à ses côtés, approfondi avec lui toutes ses œuvres et monté la tétralogie à Bayreuth en 1876, s'associait à ce mouvement de protestation.

En effet, après avoir promis de venir diriger cette année à Bayreuth les Maîtres Chanteurs, il ne parut pas, soit qu'il fût retenu contre son gré à Londres, soit que sa femme fût réellement très malade à Vienne, et ce fut M. Mottl, le chef d'orchestre préféré de M'"^ Wagner, parce qu'étant le plus jeune, il est très docile à ses avis, qui conduisit les trois premières représentations des Maîtres. Inopinément, M. Richter arrive et fait savoir qu'il dirigera la quatrième; il exige aupa« ravant une répétition complète et met au point cette magnifique exécution des Maîtres Chanteurs à laquelle il nous fut donné d'assister. A la fin de cette représentation, M'"^ Wagner se jeta, dit-on, dans les bras de Hans Richter. Et cela se comprend, car non seulement il venait de donner un montant, une animation extrême à cette admirable partition; mais en arrivant, si tard que ce fût, à Bayreuth, il prouvait qu'il ne partageait nullement les rancunes des gens de Vienne et restait, en dépit de toutes les dissensions possibles, solidement fidèle au génie et à l'art qu'il avait défendus dès sa jeunesse. On ne pouvait dès lors pas se servir de son nom pour combattre à la fois jv|me Wagner et les triomphantes représentations de Bayreuth.

Cette exécution des Maîtres Chanteurs, vrai-

ment incomparable au moins du côté de l'orchestre et des chœurs, a mis en lumière tous les trésors de charme et de poésie, de bonhomie et d'ampleur, d'envie pédante et bouffonne que Wagner a si abondamment répandus dans cette œuvre. Et tout en demeurant émerveillé de cette inépuisable abondance d'idées, de cet extraordinaire enchevêtrement de motifs toujours très distincts et très clairs, je pensais à part moi qu'il serait bien difficile, autant dire impossible, d'arriver à un ensemble pareil sur la scène de notre Opéra, à obtenir des solistes qu'ils jouent simplement, qu'ils vivent en quelque sorte leurs personnages comme les chanteurs allemands savent le faire, à décider messieurs les choristes à se mouvoir, à courir, à se gourmer en scène avec toute la frénésie qu'y mettent les chœurs si bien dressés de Bayreuth. Une partition merveilleuse et débordante de génie à tous égards que celle des Maîtres Chanteurs, mais qu'il me paraît bien imprudent d'offrir, dans les conditions actuelles de notre théâtre, aux suff"rages des amateurs parisiens. Mais peut-être, après tout, la présence de M. Van Dyck, le grand favori des amateurs de Paris et de Vienne à cette heure, et l'apparition de la lune, une lune exceptionnelle rapportée de Bayreuth par M. Bertrand, feront-elles passer tout d'abord le public sur les longueurs de l'œuvre ou les imperfections d'exécution scénique!... Et, de la sorte, on finira par pleinement goûter cette musique enchanteresse, un chefd'œuvre aura pris place au répertoire de l'Opéra :

MUSICIENS DAUJOURD HUI

grâces en soient rendues alors à la lune et à M. Van Dyck.

L'admiration soulevée à Bayreulh par celte éblouissante partition à la fois si noble et si comique était d'autant plus curieuse à observer que l'exécution vocale en était généralement médiocre. A part MM. Hofmûller, très gai dans le rôle du jeune apprenti David, et M. Nebe, très remarquable sous la toque et la houppelande noires du greffier Sixtus Bekmesser, sauf aussi M"^« Staudigl, très supérieure au petit rôle de la nourrice Madeleine et qui le rend avec rondeur, il n'était presque pas un soliste sur le compte duquel on ne pût faire des réserves. M. Anthcs n'avait ni Télégance ni la voix juvénile et puissante à la fois qui sont nécessaires au rôle du jeune chevalier Walther de Stolzing; à la fin même il était essoufflé pour ses strophes du concours qu'il aurait dû lancer avec un enthousiasme effréné. M"« xMulder, qui a conquis les bonnes grâces de M'"- Wagner en chantant de petits rôles à Bayreuth, est agréable à voir dans Eva, mais la voix est sèche, et côtoie un peu trop la note; dans le{ beau quintette du dernier acte en particulier,] M"'^ Mulder manquait à la fois de charme et de] ravonnement vocal, et dans la scène du couronnement de Walther elle supprimait le trille final] qu'elle n'aurait peut-être pas su faire. M. Gura,l comédien très habile et chanteur accompli, un des créateurs de l'Anneau du Nibelung à Bayreuth, joue et déclame avec beaucoup de bonho-: mie et d'ampleur, quand il convient, le rôle

écrasant de Hans Sachs, mais il faut bien avouer que ses moyens vocaux ne suffisent plus à cette tâche exorbitante et qu'il a eu toutes les peines du monde à mener jusqu'à la tin sa grande et belle allocution au peuple qui vient de le couronner : il avait supérieurement dit, en revanche, la méditation qui ouvre le troisième acte et toutes les parties de son rôle qui ne demandaient pas une trop grande dépense de voix.

Il est à remarquer d'ailleurs qu'à Bayreuih c'est surtout par l'ensemble, toujours accompli, de l'exécution orchestrale ou chorale et de l'interprétation scénique que l'auditeur est ravi, dominé, véritablement transporté dans un monde idéal. Les solistes, à les examiner de près, ont souvent des côtés faibles, des défaillances vocales, — M'"*-' Wagner, d'ailleurs, dans ses choix, préie presque plus d'attention aux aptitudes physiques qu'aux moyens vocaux des interprètes; — mais ils se fondent dans un ensemble incomparable et l'on oublie alors les côtés par où ils pèchent pour ne voir que leurs qualités. Il est bien évident, par exemple, que M. Grïming, très suflisant au premier acte de Taiinhœuser, et qui dit à merveille à la lin le récit du pèlerinage à Rome, n'a pas assez de voix dans la scène du concnuis et qu'il mime plus qu'il ne chante sa partie au moment où l^lisabclh se jette au-devant des épées levces sur lui. Tel autre ténor, M. Ciritzinger , par exemple, que j'ai eniendu à Dresde dans le même rôle et qui n'a que de la voix, mais qui en a beaucoup, lait mieux ressortir toute la partie deTann-

haeuser durant cette longue tin d'acte. Eh bien, c'est égal, on admet très bien Grûning dans ce rôle trop fort pour lui sous le rapport de la voix et peut-être un autre, doué de moyens supérieurs, se fondrait-il moins bien dans le cadre de Bayreuth où nul artiste ne doit tirer la couverture à soi, où tous doivent surtout contribuer à l'effet général. M^^^ Wiborg, qui représente si délicieusement Elisabeth avec une figure plutôt défectueuse et une voix très fraîche, mais qui n'est pas toujours assez forte ni très juste, est un exemple éclatant de ce que je disais plus haut sur les raisons qui décident des choix de M'"^ Wagner : avec tous les défauts qu'on lui pourra trouver, c'est une Elisabeth idéale. M^ie Mailhac, de son côté, représentait Vénus avec une force, une passion amoureuse vraiment extraordinaires, et M. Scheidemantel était un Wolfram tout à fait supérieur. Quelle admirable exécution , tout compte fait, que celle de Tannhœuser !

Dans Tristan comme dans Tannhœuser^ l'interprète le moins heureux aura été le ténor, et c'est plus regrettable encore ici que dans l'ouvrage précédent. Mais M'"® Staudigl est une excellente Brangœne, M. Plank un Kurwenal monstrueux de grosseur avec une voix bien sonnante, M. Gura un roi Marke très ému, très émouvant et dont l'interminable discours, quand il découvre qu'il est trompé, nous a paru court tant il y a mis d'expression douloureuse; enfin M'"^ Rosa Sucher est toujours une Iseult accomplie, aussi sûre de son organe que de son jeu, dont les éclats de voix

RICHARD WAGNER l6l

et les élans passionnés bouleversent les auditeurs les moins nerveux : à plus forte raison les autres. C'était M. Vogl qui chantait ou plutôt qui jouait Tristan, M. Vogl, un des plus anciens interprètes de Wagner, qui remporta précisément d'éclatants succès dans ce rôle, à côté de sa femme, et s'y montre encore, en de certains passages, acteur dramatique et vigoureux. Mais la voix s'en est allée, hélas! Et pourtant, somme toute, il est encore préférable, avec sa voix brisée et son jeu très sûr, au bel Alvary, qu'on nous offrait l'année dernière et qui n'avait que des éclairs de jeunesse. Il faisait alors, cet Alvary, la pluie et le beau temps à Bayreuth; et comme un amateur, le prisant peu, disait un jour au jeune Siegfried Wagner : « Que n'avez-vous vu Vogl dans ce rôle ! — Oh ! mon père n'a jamais beaucoup aime Vogl », répondit le jeune homme. A présent qu'Alvary fait florès à Londres et demanderait trop cher pour revenir chanter à Bayreuth, on se rejette sur Vogl et l'on déclarerait au besoin que Wagner ne connut jamais de meilleur Tristan. Quoi de plus naturel?

Ce qu'il y a de sûr, en tout cas, c'est que ni Winkelmann, ni Gudehus, passablement vieillis à cette heure, mais qui ne sont pas encore à dédaigner dans Tannhœiiser^ ne devaient valoir, quand ils ont créé Parsifal, M. Van Dvck, au moins M. Van Dyck tel qu'il est à présent, car il a fait de très notables progrès depuis l'année dernière. Il joue et chante actuellement son rôle en perfection ; il est impossible, je crois, d'y

mettre plus de brusquerie gamine au début, plus d'émotion naissante dans la scène avec Kundry, plus de sérénité religieuse et de grandeur dans tout le dernier acte. Il aurait fallu, pour lui donner dignement la réplique, une Kundry, je ne dirai pas plus sûre et plus dramatique, mais plus jeune et plus ardente que M"-' Malten, avec une voix moins fléchissante. Elle aussi, comme tous ces anciens artistes formés à l'école de Wagner, comme Vogl, Winkelmann, Gudehus, etc., n'est vraiment à'iouer sans restriction que lorsqu'elle ne chante pas et doit se contenter de jouer; exemple : le dernier acte de Parsifal^ qui cause toujours une si grande émotion religieuse à tous les auditeurs de ce Parsi/al, qui reste encore la grande attraction de Bayreuth et dont le merveilleux tableau du Temple, au premier acte, est une des créations les plus sublimes de l'art musical. Entre tant d'artistes qui coopèrent aux représentations de Bayreuth, il en est un nouveau de cette année et qui paraissait, jusque-là, devoir se tourner d'un tout autre côté que la musique. Il figure à présent, presque au dernier rang, sur la liste complète des collaborateurs et s'appelle Siegfried Wagner : c'est lui qui transmettait la mesure aux cloches pour la scène du Temple dans Parsi/al, et je dois dire qu'elles n'ont jair.ais produit un plus fâcheux effet. Mais ce n'est pas | de sa faute, après tout, et son enirée dans le personnel de Bayreuth n'en est pas moins à signaler : peut-être un jour, de lil en aiguille, en arriverai-il à composer.

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