EN PAYS ALLEMANDS
Août 1892.
A travers TAllemagne, après Bayreuth.
Lohengri n , qui vient de se jouer soixante-quatre fois à Paris dans l'espace d'une année, est certainement l'opéra qui tient le premier rang sur tous les théâtres d'Allemagne et d'Autriche, et cependant je n'ai pu l'entendre qu'à Cologne — à Berlin, où il était annoncé, les représentations furent suspendues du jour au lendemain par ordre administratif, pour cause de chaleur; — mais, en revanche, Tannhœuser n^'a littéralement poursuivi dans ma tournée. 11 y a un an, je l'entendais à Francfort avant de l'admirer au Théàire-Wagner ; cette fois-ci, je le retrouvai à Dresde, ensuite à Berlin, après en avoir complètement joui à Bavreuth, et ces auditions comparatives n'ont pas laissé que d'être intéressantes. Elles m'ont confirmé dans l'opinion que c'est là l'ouvrage de Richard Wagner qu'il faudrait offrir aux Parisiens après Lohcngrin — au lieu des Maîtres Chanteurs de Xureniberi^. J'ai même tout lieu de penser que telle était l'opinion do M'""^ Wagner ci cjue, pour céder sur ce cha['>iirc, elle a du suhir les assauts répétés de gens qui ne savaient pas exactement ce qu'ils demandaient, d'autres intéressés, par raison pécuniaire, à faire jouer les Maîtres CJiaiiteurs, et d'un ai'iisic prêt à person-
nifierWalther de Stolzing, mais qui recule devant Tannhaeuser.
Par le poème, aussi pathétique en certains endroits que poétique en d'autres, par le style musical aussi, Tannhœuser aurait été beaucoup plus accessible au public français que les Maîtres Chanteurs^ qui constituent l'ouvrage le plus foncièrement allemand de Wagner, par son sujet, son cadre et jusque par son comique. Il est de mode à présent, je le sais, de décrier Tannhœuser^ et certain chanteur français, qui ne manque pas de goût, me disait récemment que c'était bien « pompier » ; mais cela n'empêche pas que le troisième acte ne soit, d'un bout à l'autre, un chef-d'œuvre entièrement comparable aux plus sublimes créations du maître, que tout le tableau du Vénusberg, refait pour Paris, ne soit du meilleur Wagner des derniers temps, et que le second acte, autrefois tellement raillé avec son concours des chanteurs, ne renferme précisément, dans ce concours, des parties superbes et qui prennent l'auditeur par les entrailles. Si l'on montait Tannhœuser à Paris comme à Bayreuth, et qu'il fût chanté avec la même sincérité de la part de solistes ne pensant pas à briller, mais à jouer; avec le même souci de la vérité dans tous les jeux de scène ou mouvements de la foule, ce serait un succès foudroyant, plus éclatant peut-être encore que Lohengrin.
L'exécution de Tannhœuser est bien différente à Dresde et à Berlin et tout à l'honneur de cette dernière ville où l'influence et les traditions
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de Bayreuth, quelque peu affaiblies toutefois, dominent avec M. Sucher à la tête de l'orchestre et sa femme sur la scène. A Dresde, dont l'Opéra jouit cependant d'une si grande renommée, l'exécution générale, orchestre et chœurs, le jeu des acteurs, leur façon de se tenir en scène et de chanter ne différaient pas sensiblement de ce qu'on peut voir couramment en d'autres pays. C'était une remise à la scène, une réouverture et l'on mourait de chaleur; mais il y avait tout de même un peu trop de mollesse à l'orchestre et sur le théâtre. Assurément, la plupart de ces artistes-là ont de la voix, beaucoup de voix; mais M. Gritzinger ne donne aucun caractère au rôle si émouvant de Tannhaeuser et pousse des sons, sans trop s'inquiéter de jouer, sauf dans le récit du pèlerinage à Rome; mais M'"^ Wittich, malgré ses moyens vocaux, fait une Elisabeth quelconque, avec des mouvements parfois assez heureux, et le baryton Perron, doué d'un organe très flatteur, se ménage des entrées, jette sa toque et ondule ses cheveux avant de chanter; bref, il est insupportable. Et combien M'i<^ Malten manque de jeunesse et de voix pour représenter Venus, encore qu'on l'ait couverte de fleurs pour célébrer son retour de Bayreuth ! Mise en scène et costumes très luxueux, mais sans couleur et même avec des fautes de goût très choquantes; figuration nombreuse, mais médiocrement réglée, et qui, cependant, paraissait plaire aux Dresdois.
A Berlin, au contraire, presque toutes les par-
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lies de la représentation étaient irréprochables, et, U n'était la conclusion du dernier acte où la compa- ^Ê raison avec Bayreuth n'est vraiment pas possible, il s'en fallait de peu que les deux exécutions se valussent. M'""^ Sucher est admirable dans Vénus, M. Gudehus, formé à l'école de Wagner, montre, malgré son âge, beaucoup de force dramatique dans Tannhaeuser; M^^*^ Leisinger joue et chante avec sentiment le rôle d'Elisabeth, mais elle a grand tort de s'agenouiller sur une sorte de prie- Dieu rustique, au pied de la croix, pour soupirer sa prière à la Vierge, et le baryton, M. Bulss, excellent de voix, de diction, de tenue, contribuait pour beaucoup à la supériorité du spectacle. L'orchestreetles chœurs marchaient avec aplomb, les danses et apparitions du Vénusberg étaient bien combinées; enfin toute la scène du concours était disposée et réglée de façon supérieure. Il n'est pas jusqu'aux fleurs dont se couronnent les chevaliers-chanteurs qui ne m'aient plu: c'est une particularité de costume empruntée aux manuscrits illustrés du Moyen-Age et dont M"^^ Wagner, je ne sais pourquoi, s'est dispensée à Bayreuth. Pourtant cet emblème de fête, en plus de sa couleur et de son authenticité, fournit un mouvement très dramatique à Tannhieuser lorsqu'il revient à lui après l'affolement où l'ont jeté les souvenirs du Vénusberg, et que voyant tous ses amis l'épée levée, Elisabeth le protégeant contre eux, il arrache violemment sa couronne et la rejette avec horreur. D'ensemble et de détails, cette exécution de Tannhœiiser était donc tout à fait digne
d'un Opéra aussi important que celui de Berlin. Mon confrère M. Julien Ticrsot racontait dernièrement dans un journal spécial quel ravissement il avait éprouvé en voyant représenter à Leipzig le Freischiit^ tel qu'il doit se jouer, comme un opéra-comique populaire, à ia fois gai, tendre et dramatique, et sans la pompe et la lourdeur solennelle qu'on lui prête à l'Opéra de Paris. Je ne suis pas allé jusqu'au ravissement parce que la représentation que j'ai vue au Grand-Théâtre de Hanovre avait des parties faibles; mais je n'en pas moins été très heureux d'entendre enHn Topera de Weber dans son vrai cadre, avec une mise en scène et des traditions respectées en Allemagne depuis que ce chef-d'œuvre parut avec un succès prodigieux à l'Opéra de Berlin, en 1821. Soixante et onze ans déjà passés depuis que cette partition si colorée a vu le jour, cet ouvrage ardemment combattu d'abord par le parti spontinien, qui n'en a pas moins exercé une inlluence souveraine sur toute la musique en ce siècle, et se tient encore aujourd'hui debout,, admirable, en face des créations de génie de Wagner et de Berlioz qui doivent tant à leur devancier Weber et ne s'en sont d'ailleurs jamais cachés, bien au contraire! Assurément, un Fran<;ais, habitué à considérer Gaspard comme une sorte de Bertram, de Méphistophélès, est loui déroulé lorsqu'il voit ce rôle rendu presque gaiement, lorsque l'acteur se met à danser sur le relrain de sa chanson à boire et qu'il fait toute sa cuisine, au second acte, avec simplicité, sans affecter des allures d'un suppôt
de l'enfer; mais c'est là ce qu'ont voulu Weber et Frédéric Kind et tout porte à penser qu'ils savaient ce qu'ils faisaient, ces deux auteurs : tâchons donc de ne pas les corriger.
Le Gaspard de Hanovre, M. Schmid, n'était plus jeune; son organe manquait de mordant et c'est surtout de son fait que la représentation clochait; M. Grûning, le Tannhaeuser de Bayreuth, avait tout juste assez de voix pour chanter le rôle de Max, dont il a surtout bien dit le trio du second acte avec les deux cousines, et dans l'allégro de son grand air, il manquait évidemment de moyens; mais les femmes, en revanche, étaient à applaudir. L'Agathe, M^i*^ Jahn, possède un organe sonore et vibrant qu'elle dirige avec sûreté; l'Annette, M^^^ Pev^ny, montrait beaucoup de gaieté avec une voix généreuse, mais qui avait une tendance à fausser lorsque la cantatrice voulait donner trop de son. Ce qui était tout à fait charmant, c'était de voir le chœur et la scène des jeunes filles au troisième acte rendus avec une grâce et une belle humeur délicieuses; ce qu'il y avait de vraiment beau, c'était d'entendre enfin, dans tous ses développements, le finale du dernier acte, avec l'entrée et les superbes récits de Fermite auquel on permet bien quelquefois de paraître à Paris, mais non de chanter. Rien que l'audition de tout ce troisième acte, absolument différent de ce qu'il devient chez nous, l'interprétation des rôles d'Agathe et d'Annette, et aussi le plaisir d'entendre enfin chanter le chœur des chasseurs joyeusement, simplement, sans les échos aux-
quels se complaisent les choristes français, valaient que des amateurs, à plus forte raison des critiques, suivissent avec intérêt jusqu'au bout cette interprétation, toute nouvelle pour eux, du Freischut\... J'aurais préféré toutefois l'entendre à Leipzig.
A Cologne, une exécution suffisante du célèbre opéra-comique qui remonte à 1837, C^ar et Charpentier^ ne me causa ni agrément ni ennui, — exception faite d'un septuor bien disposé pour voix d'hommes, — et je me range à l'avis que Lortzing, avec ses mélodies faciles, ses refrains sautillants et ses formules rossiniennes, fut en son pays une manière d'Adolphe Adam; mais le lendemain j'entendis une représentation de Lohengrin, qui me procura le plus vif plaisir. Certes, ce n'était plus là un grand théâtre impérial ou royal ; la salle, équivalente à celle de notre Opéra- Comique, semblait un peu petite ; on pratiquait au deuxième acte, et surtout au dernier, de scandaleuses coupures; la mise en scène était stricte- I ment convenable et le ténor, M. Krauss, de Berlin, comptait un peu trop d'années; mais l'orchestré et les chœurs, suffisamment nombreux, marchaient fort bien; mais le Frédéric, M. Hoffmann, possédait une voix très timbrée et qui sortait sans etibrt; mais l'Eisa, M"^ Jélineck, avait de rinstinct dramatique, une jolie voix qui atteignait d'abord avec peine aux notes élevées, s'échauffait par la suite et prenait beaucoup d'éclat ; mais Ortrude — et ce fut là notre joie — avait pour interprète une actrice de premier ordre,
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douce d'un organe assez fort pour cette salle de dimension moyenne, et qui donnait à tout le rôle un relief extraordinaire. Au premier acte même, et sans ouvrir la bouche, elle tenait le spectateur attentif à ses moindres gestes ou jeux de physionomie et, par la suite, dans ses longues scènes avec Frédéric et avec l^^lsa, pour sa mort enfin, c'était toulfe une série de trouvailles : attitudes, mouvements, inflexions de voix, expiressions du visage, etc., absolument remarquables. Et cette tragédienne excitait, entraînait par son jeu si personnel le Frédéric et l'Eisa qui lui donnaient la réplique et se pliaient, semblait-il, de grand cœur, à ses volontés; bref, je n'avais jamais entendu, je n'entendrai peut-être plus ce rôle admirable et les magnifiques duos qui ouvrent le deuxième acte, aussi puissamment rendus. Cette Ortrude incomparable répond au nom de Charlotte Hiihn.
Un autre spectacle qui m'a ravi et transporte dans un milieu théâtral tout diflereni du nôtre, c'a été la représentation du premier Faust, de G(Xithe, au Schauspielhaus de Berlin : quatre heures de spectacle avec un simple entr'actc de dix minutes. Quatre heures durant lesquelles j'ai été littéralement captivé par le jeu si caustique et si simple à la fois d'un Méphistophélès de premier ordre, M. Adolphe Klein, par la chaleur et la passion d'un b\iust tel que M. Maik()\v>kv, par la grâce exquise et la force tiramatique de M'"= de Hochenburger tians Marguerite ou le comique si naturel de M'"- Schramm ilans liame Marthe, enfin ,| par la verve prodigieuse et la gaieté si franche des
quatre ivrognes dans la cave d'Auerbach, par l'entente admirable des décors, des groupements de personnages et de figurants, tous agissant et vivant dans les tableaux si curieux de la kermesse sous les remparts de la ville, de la place devant l'église et de la mort de Valentin. Quelle chambrette délicieusement virginale que celle de Marguerite, quel adorable épisode que celui de la poursuite des jeunes amoureux dans le jardin tout fleuri de Marthe, quelle saisissante apparition que celle du Mauvais Esprit contre un pilier de Téglise, au milieu de la foule recueillie, et quelle émouvante conclusion, quel admirable mouvement de Marguerite lorsqu'elle tombe inanimée, presque transfigurée déjà, sur les dernières marches de l'escalier par où elle pourrait fuir ! Comme on se sent loin, devant ce spectacle inattendu, de l'Opéra de Paris, et quel étonnement ce serait pour le public français, quel succès aussi, si l'on pouvait lui offrir quelque jour le vrai Faust, joué de cette sorte, avec de tels acteurs et dans de semblables décors !
Et en dehors des théâtres ? Musique militaire le dimanche matin, dans le parc de la Résidence, à Bayreuth, auprès de la tombe de Richard Wagner, auquel on fait entendre des pauvretés comme les ouvertures de Poète et Paysan, de Suppé, et de la Chauve-Souris, de Strauss, pour la plus grande joie des soldats et bonnes d'enfants qui se promènent alentour. Musique militaire à Bamberg pour la Concordia, un cercle de famille où tous : parents, amis, jeunes gens et
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jeunes filles, écoutent religieusement l'ouverture de Fidelio^ des fantaisies sur la Flûte enchantée et Lohengrin, des valses de Strauss, etc., tout en buvant d'incomparable bière. Après que le concert est fini, cinq ou six musiciens demeurent; ils prennent qui un violon, qui une flûte, qui un piston pour jouer six morceaux de danse, annoncés d'ailleurs sur le programme, et quantité de personnes, même des gens d'un certain âge, se mettent à danser posément, mais non sans charme, en observant bien la règle, en ne manquant ni un glissé ni un sauté, ni un plié ni une révérence, avec un plaisir très visible, un goût très marqué pour la danse en elle-même : il est surtout curieux de voir danser ainsi ce qu'on appelle làbas la Française, une sorte de quadrille avec des figures vraiment jolies et qui se termine par un tourbillonnement général.
Musique symphonique à petit orchestre, le samedi, à l'Hôtel Central de Berlin, pendant les premiers déjeuners du matin; musique symphonique à grand orchestre au restaurant du Belvédère royal, le mardi soir, sur les terrasses de Brûhl, à Dresde, où le beau monde a soin de retenir sa table pour y venir diner, boire et causer durant trois ou quatre heures. Et que ce soit à Dresde, avec un chef civil comme M. Trcnkler, ou à Bamberg, avec un miliiaire comme M. Burow, après le morceau principal, aux deux tiers environ du programme, et quand le public bat très fort des mains, le luitsikdircctor intercale une composition de lui, très bruyante, très banale et
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qu'on salue à la tin par de longs bravos. C'est une tradition, c'est une politesse que le chef d'orchestre a l'air de faire à rassemblée ; en re'alité, c'est un plaisir qu'il se procure à lui-même : applaudissons donc.
... Lorsque j'ai quitté Berlin, TOpernbaus annonçait pour la semaine suivante, quatre jours de suite, les Noces de Figaro, le Vaisseau fantôme^ Cosi fan tutte et Lohengrin. Vous voyez qu'on aime encore la musique de Mozart en Allemagne, si l'on y a un véritable culte pour celle de Wagner, et que les deux admirations peuvent très bien se concilier, contrairement à ce qu'enseignent des écrivains français, M. Gounod, tout le premier^ qui s'efforcent de démolir Wagner au moyen de Mozart et n'affectent une si grande dévotion pour Don Juan qu'afin de ruiner Lohengf'in. Ils y ont bien réussi, d'ailleurs, et les wagnéristes les plus convaincus ne peuvent que les encourager à continuer cette campagne : il n'y aura bientôt plus en France, eux aidant, que des admirateurs de Richard Wagner.