LA VALKYRIE A PARIS
Mai i8()3.
Encore un effort, et Paris sera bientôt un petit Bruxelles. Nous avons longtemps attendu pour prendre noire élan, mais nous regagnons très vile le terrain perdu. Voilà Lohengrin installé pour toujours au répertoire, atteignant à sa
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centième représentation dans un avenir très proche, ayant obtenu, finalement, chez nous, beaucoup plus de succès qu'il n'en eut jamais ù Bruxelles. Et nous venons d'accepter, d'admirer, d'applaudir une des parties de l'Anneau du Nibelung^ celle qui se joue le plus, isolément, en Allemagne, et que la Belgique avait aussi représentée avant toute autre, cette Valkyrie que Richard Wagner dut gémir de voir se répandre ainsi, comme un opéra quelconque, séparé des autres parties du Ring^ lui qui avait affirmé que le prologue et les trois drames composant son grand poème mythique formaient un tout indissoluble et ne seraient jamais disjoints. Mais, c]uand il se sentit pressé d'argent, il changea d'idée et autorisa des exécutions fragmeniaircs qui se multiplièrent après sa mort, tandis que la tétralogie ne se représentait que très rarement dans sa forme intégrale. On l'entendra cet été à Munich, on projette de la rejouer avant peu à Bayreuih, mais ce sont là des fêtes solennelles cl qui s'adressent à un public tout spécial. Où trouver, en effet, — en dehors de ces auditoires cosmopolites réunis tout exprès dans une ville ou dans une autre, — un public qui consente à se rendre quatre soirs de suite au même théâtre atin d'écouter les quatre parties d'un même (,)uvrage.' 11 est tlonc heiu'cuxque la tétralogie ait été coupée en « pièces de répertoire », ainsi que Wagner le disait du ton le plus dédaigneux pour les ouvrages auxquels une partie quelconque du Ring, détachée des autres, lui semblait devoir être assimilée
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— et le maître avait eu le tort de parler trop vite. Ce qui lui est, du reste, arrivé plus d'une fois.
Il y a quatre ou cinq ans, M. Gailhard disait à quelqu'un que je connais : « Ce n'est pas Lohengrin, voyez-vous, qu'il faudrait jouer d'abord à l'Opéra, si l'on veut y ramener définitivement Wagner : c'est le Rheingold. Pour Lohengrin, il y aura toujours du tapage, c'est un titre qui sonne mal aux oreilles de la foule, tellement elle en a entendu parler, et qui suffit, pour peu qu'on l'excite, à la mettre en émoi, à faire éclater les huées et les sifflets. Pour le Rheingold, au contraire, elle ignore absolument ce que c'est et le laisserait jouer sans crier au crime de lèse-patriotisme; après, il serait trop tard. De plus', cette partition-là est courte, avec des pages magnifiques, et pourrait être accompagnée d'un ballet... Vous voyez bien que c'est l'ouvrage de Wagner qui conviendrait le mieux, d'abord, à l'Opéra de Paris. » Si ce ne sont pas là les propres termes du directeur de l'Opéra, c'était le sens de son discours, et les raisons qu'il mettait en avant n'étaient pas sans valeur; mais, qui sait? peut-être cares-.sait-il au fond le secret espoir d'être à tout jamais débarrassé de Richard Wagner si l'on sifflait le Rheingold. Admettons qu'il n'eût pas cette arrièrepensée; il valait mieux, alors, commencer par Lohengrin , par l'opéra de Wagner le plus répandu, le plus admiré dans le monde entier, le plus accessible, avec Tannhœiiser, à la masse des auditeurs, et l'opinion de l'associé de M. Ritt a dû changer par la suite, puisqu'il n'hésita pas à
jouer Lohengrin, une fois qu'il se crut capable, par lui-même ou ses amis, de mater la foule hurlante et de faire fourrer les manifestants patriotes en prison. Pour réussir dans cette entreprise, il n'était besoin que de fermeté, de constance — et de l'oser.
Mais si Lohengrin ne s'était pas si bien établi dans la faveur du public, la Valkyrie aurait-elle jamais pu se jouer avec le grand succès qu'elle vient de remporter? C'est fort douteux, pour ne pas dire plus, et ce n'est assurément pas le Rheingold qui aurait mis Wagner en si belle posture à l'Opéra, comme l'a fait Lohengrin. A présent que le vent a complètement tourné et que la vogue, indubitablement, pousse en avant les ouvrages du maître de Bayreuth,on peut oser beaucoup de choses qu'on aurait cru inexécutables à l'Opéra, et la conférence-audition sur VOr du Rhin, imaginée pour donner aux gens peu ou non renseignés des notions sommaires sur la tétralogie et les thèmes musicaux adoptés par l'auteur, en a fourni la preuve indiscutable. Il semblait d'abord que ce fût une idée téméraire et les directeurs môme, avec le conférencier, avaient eu des craintes quand ils s'étaient vus forcés de renoncer au foyer du public, où l'on n'entendait qu'un brouhaha confus, pour s'installer dans la salle, où la voix du conférencier et quelques chanteurs, soutenus par deux pianos, devaient produire un effet des plus médiocres, — on le pensait du moins; — il était à craindre aussi que celte énorme enceinte ne restai aux trois quarts vide pour une confc-
rcncc, même accompagnée de musique... Elle s'est trouvée trop petite, au contraire, et la mode ayant rendu son verdict, il a déjà fallu répéter cette séance une seconde fois ; il faudra peut-être en donner encore d'autres pour répondre à l'empressement des amateurs. Oh! brave public, qui se figure qu'il est le maître de ses opinions et qui ne voit pas qu'il est entraîné par un courant irrésistible en applaudissant à présent Richard Wagner comme autrefois en le huant! Seulement, c'est maintenant qu'il a raison : mieux vaut tard que jamais.
De la conférence elle-même, à part un passage assez politique, mais absolument démenti par les, faits positifs, oii, pour amadouer les abonnés] actuels, M. Catulle Mendès a prétendu disculperi les abonnés d'autrefois, membres du Jockcy-Clubj et autres, d'avoir cabale contre Wagner pour lej punir de n'avoir pas mis de ballet dans son ouvrage et de ne s'être pas réglés sur le goût français en] musique, il n'y a rien à dire. Ce sont là propos! de poète, où le conférencier parle un peu trop de! lui-même, émet des idées qui n'ont rien de neuf,l récite ou lit sa copie avec assez de chaleur et résume les drames dont il parle en périodes joliment cadencées, où les mots forment un plaisant cliquetis. Mais le concert valait d'être entendu. MM. Raoul Pugno et Debussy soutenaient à merveille, avec leurs deux pianos, les voix des chanteuses: M'"" Marcy, Bosman et Richard dans les délicieuses cantilènes des Filles du Rhin, narguant le gnome Albérich. Celui-ci, c'était
M. Renaud, qui a lancé avec beaucoup de vigueur la malédiction du nain sur l'Anneau d'or, que les dieux viennent de lui ravir. M. Fournets, de son côté, a remarquablement chanté la phrase de Wotan saluant l'achèvement du palais merveilleux, le Walhalla; M"^'^ Richard a fait sonner sa belle voix dans les menaçants avis qu'Erda adresse à Wotan ; enfin, la splendide scène de l'entrée des dieux dans le Walhalla s'est déroulée sur une magnifique marche triomphale, avec M. Fournets comme protagoniste, tandis que la voix des Filles du Rhin pleurant sur le trésor qui leur fut ravi arrivait, plaintive, à notre oreille... Un grand succès que ce concert-conférence. Et comme je sortais de la répétition de la Valkyrie, un abonné peut-être, un cliibman, à coup sûr, disait à un autre : « Ah ! le beau ballet, mais un peu long! » Ceci comme réponse aux vaines politesses que M. Mendès a cru devoir faire aux abonnés passés, présents et futurs de l'Opéra.
Ballet ou opéra, qu'il plaise ou déplaise aux abonnés, ce drame de la Valkyric est entré à l'Opéra et n'en sortira pas de sitôt, je pense. Or, c'était bien cette partie-là de r Anneau de Xibelung qu'il lallait nous otfrir d'abord, parce que c'est celle qui s'éloigne le moins d'un drame ordinaire et qu'elle est un des opéras les plus répandus de Wagner, enlin parce que les concerts ont déjà lamiliarisé le public de Paris avec quelques-unes des pages capitales de la partition. C'est ce qu'on put vériticr l'auirc soir dès le lever du rideau, car le premier acte, que tous les amateurs avaient déjà
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entendu au concert, a littéralement ravi l'auditoire. Il s'en faut bien que l'impression ait été la même après les scènes de Wotan avec son épouse Fricka et sa fille Brunehild; mais l'entrée éperdue de Sieglinde et de Siegmund, poursuivis par Hunding, les lamentations de Sieglinde et surtout l'admirable scène où Brunehild annonce à Siegmund sa mort prochaine, ont reconquis le public. Après quoi son émotion n'a fait que grandir pendant le troisième acte où se trouvent les admirables épisodes de la Chevauchée des Valkyries et de l'Incantation du feu, déjà popularisées par de fréquentes auditions. Entre ces deux sommets du troisième acte, il y a encore une scène extrêmement belle, où les Valkyries supplient Wotan de faire grâce à leur sœur Brunehild, et une autre également touchante, où la Valkyrie coupable implore en vain le pardon de son père, où celui-ci, brisé parles supplications de Brunehild, finirait peut-être par céder s'il n'était lié par un serment solennel, lui, le maître des dieux.
Et voyez : n'est-il pas curieux que je puisse parler ici de la Valkyrie exactement comme si c'était une œuvre courante à Paris ? C'est qu'elle est connue aujourd'hui de tous les gens qui s'occupent tant soit peu de musique et que ce serait faire injure à des lecteurs français que de la leur raconter : on les en a déjà si souvent entretenus, on leur a déjà si souvent retracé les grandes lignes du poème et signalé les passages les plus saillants de la partition! Wagner est le seul compositeur pour lequel un pareil phénomène ait
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jamais eu lieu, le seul, qui, sans aucune œuvre exe'cutée chez nous au théâtre autre que Lohengrin (car Tannhœiiser et Riem^i ne sauraient compter), est aujourd'hui beaucoup plus connu, beaucoup plus admiré des amateurs que nombre de musiciens qui tiennent l'affiche avec plusieurs opéras, et cela depuis longtemps. Toutes observations que je faisais après avoir entendu la Valkyrie à Bruxelles, en 1887, et qui se représentent à mon esprit avec beaucoup plus de force, à présent que le mouvement en faveur de Wagner a pris une extension considérable et ne rencontre plus que de bien timides opposants.
D'ailleurs, plus le public pénètre avant dans la compréhension d'œuvres très déconcertantes pour lui au premier abord, plus sa jouissance augmente et plus il se conforme, de lui-même, à la discipline que le maître prétendait imposer à ses auditeurs et qui leur sembla d'abord inacceptable. Il est presque admis maintenant qu'on ne doit pas applaudir au milieu des créations wagnériennes, — je ne parle pas de Lohengrin où cependant nul n'aurait l'idée de faire répéter une phrase quelconque, — et dans la tétralogie, on est tellement frappé de la cohésion parfaite des scènes entre elles, de chaque acte en son entier, que lorsqu'un spectateur s'échappe à applaudir et nous prive ainsi de quelques mesures de cet admirable discours symphonique où les idées et les motifs s'enchaînent et s'entrelacent de façon si merveilleuse, on est pris d'impatience et qu'on proteste alors contre le bruit insolite et gênant des bravos.
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Dans tout le premier acte, par exemple, où les récits de Siegmund, où les tendres élans de Sieglinde et l'amour instinctif de celle-ci amènent tant de phrases pathétiques ou délicieuses, encore renforcées par Torchestre, après le lied même où Siegmund salue en des strophes enflammées le réveil de la nature au printemps, on admire, on est transporté, enthousiasmé; on se retient pour ne pas applaudir.
Et de même, au second acte, durant la longue scène, où Sieglinde, épuisée et près de défaillir, se suspend au cou de Siegmund, puis s'écarte de lui, quand elle se rappelle avec horreur qu'elle est liée à Hunding; croit entendre au loin la meute de son maître qui la poursuit, et tombe évanouie, à la fin, sur les genoux de son frère adoré... Mais cet épisode, si admirable qu'il soit, est dépassé encore par le sublime dialogue où Brunehild dévoile à Siegmund sa mort prochaine, inévitable, et lui ouvre déjà les portes du Walhalla, que Siegmund refuse de franchir s'il n'y doit être rejoint par Sieglinde la bien-aimée, où Brunehild enfin s'engage à veiller sur la malheureuse qui doit vivre encore et donner le jour à un héros. Ce tableau final du second acte, pendant lequel Torchestre sombre, passionné, pathétique, donne tant de relief aux accents tendres ou déchirants des personnages en scène, est peut-être, à mon avis, le point culminant de la Valkyrie. Et Dieu sait pourtant que le dernier acte, égal en toutes ses parties, nous réserve deux pages incomparables : d'abord cette prodigieuse chevauchée des Valky-
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ries, où les voix éclatantes des chanteuses produisent, unies aux cuivres de l'orchestre, une impression extraordinaire; ensuite la magnifique scène entre la fille coupable d'avoir enfreint les ordres de son père et le dieu qui doit punir. Quels déchirements entre Wotan et l'enfant que son C(x;ur préfère, quelles phrases inoubliables lorsque Brunehild, d'abord humble et suppliante, se révolte à l'idée d'appartenir à qui la découvrira par hasard et supplie son père de l'entourer de flammes qu'il faudra traverser pour la conquérir; quelle éblouissante explosion du feu sous la lance de Wotan, quel crépitement, quels scintillements des flammes protectrices autour de la vierge endormie !
Cette gigantesque conclusion du drame a été rendue à merveille par M^^® Bréval et M. Delmas, qui sont excellents dans les rôles de Brunehild et de Wotan. Ils les chantent ou déclament, selon qu'il faut chanter ou déclamer, avec une simplicité, une onction superbes; ils possèdent tous les deux de belles voix dont ils feront bien de ne pas abuser; bref, ils ont remporté le grand succès de la soirée et c'est justice à tous égards. M'"»-" Caron, visiblement fatiguée, se surmène dans Sicglinde, où elle est d'ailleurs très dramatique, et M. Van t Dyck, obligé de heurter, de scander chaque note Lipour donner de Télan, sinon de Téclat, à sa voix 1 sèche et sans timbre, a beaucoup moins bien •chanté la partie de Siegmund, en particulier 'l'hymne au printemps, qu'il ne le faisait autrefois, dans les concerts de M. Lamoureux. Mais lais-
sons à ces deux artistes le temps de se ressaisir : ils étaient mal disposes l'un et l'autre et ne devront pas, je pense, être inférieurs finalement dans la Valkyrie à ce qu'ils étaient dans Lohengrin. M. Gresse et M^^^ Deschamps sont convenables dans les rôles sacrifiés de Hunding et de Fricka ; quant à M"<^s Marcy, Carrère, Bcrthet, Héglon, Agussol, Janssen, Fayolle et Vincent, c'est merveille que d'entendre leurs voix jeunes et claires pousser ce sauvage cri de guerre : Hoïotoho! lîoïotoho ! Heiaha! Enfin l'orchestre, dont la tâche est si difficile, a remarquablement m.arché sous la direction de M. Colonne; alors pourquoi celui-ci démissionnerait-il?
Et maintenant que la Valkyrie a triomphé, M. Gailhard, coadjuteur de M. Bertrand, comme il l'était naguère de M. Ritt, en reviendra-t-il à sa première idée au s,u]tx à\i Rheingold? Pourquoi pas? D'autant mieux qu'à présent c'est avec son propre ballet que VOr du Rhin pourrait se jouer et tenir l'athche, avec sa chère Maladetta. Ce qui serait, pensez donc, un grand honneur pour Richard Wagner.