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LA SURPRISE DE L^AMOUR

Octobre 1877.

L'Opéra-Comique vient de donner enfin une pièce nouvelle, et cette nouveauté est renouvelée du siècle dernier, car il s'agit tout uniment d'une comédie de Marivaux, retouchée, raccourcie et versifiée par M. Charles Monselet. Ce titre sémillant, la Surprise de l' Amour , servit successivement à Marivaux pour deux pièces différentes. La première était une comédie avec divertissements, représentée à la Comédie-Italienne en 1722; le rôle de l'amoureux servit alors de début au fils du célèbre couple italien, Louis et Flaminia Riccoboni. Ce jeune garçon, François, qui devait illustrer comme ses parents le nom de Riccoboni, ne taisait que de sortir du collège et son père avait cru devoir prévenir les spectateurs dans un discours propre à exciter leur bienveillance; mais pareille précaution était bien supertlue, carie jeune débutant montra dès l'abord un talent remarquable pour son âge et obtint un vif succès. Louis Riccoboni reçut même à ce propos une pièce de vers anonvmeoù Ton prédisait à son entant un brillant avenir théâtral, — et le père put

vérifier la justesse de cette prophc3tie, car il suivit pas à pas la carrière de son fils, et tous deux se retirèrent ensemble du théâtre.

A quelque temps de là, Marivaux composa une nouvelle Surprise de lAmoiir et la porta aux Comédiens français, qui la jouèrent le 3i décembre 1727. Mais il s'en fallut bien que le succès fut le même qu'à l'hôtel de Bourgogne et répondît aux espérances de l'auteur. On peut expliquer cet échec, comme fait le Mercure^ par le genre même de l'ouvrage, qui parut un peu léger pour la Comédie-Française, et qui convenait mal au talent dramatique et pompeux des deux principaux interprètes, Quinault-Dufresne et Adrienne Lecouvreur. « Toutes les voix se réunissent à dire, ajoute le Mercure^ pour verser du baume sur la blessure de Marivaux, que la dernière Surprise de V Amour est une pièce parfaitement bien écrite, pleine d'esprit et de sentiment; que c'est une métaphysique du cœur très délicate, et dans laquelle on est forcé de se reconnaître, quelque prévention qu'on apporte contre le genre. Le sujet est trop simple, dit-on ; soit, mais c'est de cette même simplicité que Fauteur doit tirer une nouvelle gloire, telle que celle que la tragédie de Bérénice a acquise à M. Racine. »

Les Comédiens italiens n'avaient pas vu sans regret Marivaux se faire ainsi concurrence à luimême, et ils ne manquèrent pas de réclamer leur droit de priorité dans une Revue des théâtre^,, signée des noms aimés de Dominique et Romagnesi, qu'ils jouèrent le i*''" mars 1728. Cette pièce,

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qui semble être le prototype des revues de fin d'année telles qu'on les bâtit encore aujourd'hui, mettait en scène les principales pièces jouées sur les différents théâtres dans le courant de Tannée précédente. Elles comparaissaient toutes au tribunal de Momus, représenté par Dominique. La Surprise de V Amour, des Italiens, sous les traits de la demoiselle Lalande, et celle des Français, sous la figure de la demoiselle Lelio, se querellaient sur leur prééminence et en venaient bien vite aux gros mots. Afin de clore le débat, Momus faisait le portrait comparé des deux sœurs et allait pour donner la préférence à la cadette quand le pédant Hortensius, joué par le sieur Ambroise, venait tout gâter par ses longs discours, où il s'étonnait que la cadette « voulût entrer dans une concurrence onéreuse à son individu ». Momus, ne comprenant rien au langage pédantesque de ce maladroit défenseur, conservait le premier rang à l'aînée, qui était celle des Italiens. Il n'y avait rien d'étonnant à ce que la Comédie-Italienne, à la fois juge et partie dans ce procès, conclut en sa faveur.

C'est la première Surprise de V Amour, celle des Italiens, que M. Monselet a transformée en opéra-comique, en la raccourcissant beaucoup et en retranchant la moitié des rôles pour ne conserver que le quatuor obligé: la maîtresse et la camériste, le maître et le valet. De là une pièce qui vaut surtout par le dialogue, un badinage sentimental, un « marivaudage » délicat entre Isabelle et Lelio, avec contre-partie plaisante

entre Colombine et Arlequin. La musique de M. Poise cadre bien à ce sujet coquet et gracieux; c'est d'une délicatesse de touche, d'une légèreté de main charmante, avec une pointe de sentiment et quelques éclairs de douce gaieté. Agé aujourd'hui de quarante-neuf ans, n'ayant obtenu que le second prix de Rome en i85 2, élève d'Adam et de Zimmermann, mais surtout du premier, M. Ferdinand Poise a déjà donné plusieurs opéras-comiques : Bonsoir, voisin ! les Charmeurs, les Absents, le Corricolo, etc., sans jamais rencontrer aussi bien ce qui lui convenait. Il est vrai qu'un ouvrage de ce genre mignard et musqué est forcément une exception, qu'il ne peut plaire qu'à condition de ne pas durer longtemps ; maisenhn celui-ci est très agréable pour ce qu'il veut et doit être. L'expression est le plus souvent délicate et juste, la mélodie est assez coquette avec une pointe de maniérisme qui ne mcssied pas, et l'instrumentation d'une élégance légèrement cherchée. Tous les morceaux ne se valent pas, à coup sûr, dans un genre forcément limité, et qui paraît un peu fade à la longue; mais il y en a de charmants : le duo larmoyant entre Lelio et Arlequin, le début du quatuor suivant avec une jolie broderie de violon, mais qui aboutit à un allegro passablement banal ; les deux mélodies attristées de Lelio, la rêverie de la comtesse : En venant ici, Colombine, et surtout le duo si gai de Colombine et d'Arlequin.

Dans l'exécution, les valets l'emportent sensiblement sur les maîtres; certes M. Nicot ci

M'"'^ Irma Marié disent avec un sentiment juste des rôles qui ne demandent pas grande voix, mais M'"« Galli-Marié et M. Morlet sont excellents en Golombine et en Arlequin : ils chantent, ils jouent surtout avec autant de finesse que d'entrain.

l'amour médecin

Décembre 1880.

Le succès obtenu par leur jolie adaptation de la Surprise de l'Amour en opéra-comique a décidé MM. Ferdinand Poise et Monselet à renouveler le même travail sur VAmour médecin, de Molière. Ici, ils étaient servis par la coupe même de la pièce et ils n'ont rien eu à changer ; ils ont même gardé le texte en quelques parties essentielles, par exemple dans la consultation des médecins Macroton et Bahis, « celui qui va en tortue et celui qui court la poste », comme dit Sganarelle. En revanche, ils ont attribué à la musique, en serrant de près le texte original, les deux grandes scènes de la causerie des quatre médecins et de l'entrevue de Clitandre avec Lucinde, sous le regard inquiet de Sganarelle occupé par Lisette. Ces deux quatuors, formant les deux morceaux principaux de la pièce, ont été fort bien traités par M. Poise.

Autant le premier est plein d'une gravité boutionne au début, puis d'une colère violente lorsque Sganarelle, arrivant éperdu, demande leur

avis aux médecins qui s'injurient — le quatuor, ici, devient quintette; — autant la scène à quatre personnages de l'entrevue, qui semble avoir inspiré à Beaumarchais la leçon de chant du Barbier de Séville, a de charme discret. Les deux auteurs n'ont donc pas accompli leur besogne avec moins d'habileté que de tact, comme devaient le faire deux esprits aussi distingués, et c'est exprès que je ne sépare pas ici le musicien du poète, car je sais de bonne source combien M. Poise travaille à l'agencement de ses poèmes d'après Molière et Marivaux, comment il les versifie au besoin, de compagnie avec M. Monselet. Au moins, le prologue en triolets, que M"« Thuillier vient débiter au milieu de l'ouverture, doit-il être de M. Monselet tout seul.

M. Poise, auquel n'avait guère souri la destinée, avant le succès de sa Surprise de l'Amour^ est un délicat en musique. Il fuit le bruit, la réclame et travaille avec ardeur lorsqu'un sujet lui sourit, mais il refuse obstinément de verser dans l'opérette : il préfère le suffrage des gens de goût qui voudront bien venir l'entendre à l'Opéra-Comique, aux bravos de la foule et aux gros succès d'argent que lui procurerait la musique bouffe. Et Dieu sait pourtant s'il y réussirait ! On n'a qu'à comparer, par exemple, sa Consultation des médecins, si amusante en tous ses développements et toujours si musicale, à la scène identique des trois médecins que M. Lccocq s'était vu forcé de mettre en musique, le pauvre lionime ! au dernier acte de la Petite Mademoiselle.

M. Poise, assurément, doit avoir un faible pour Grétry ; à son exemple, il s'inquiète avant tout de la justesse de l'expression et veut que chaque personnage parle ainsi qu'il doit parler. Avec lui, ni traits, ni roulades, ni points d'orgue, au moins dans ses arrangements de vieilles comédies qui me semblent bien préférables à ses premiers opéras-comiques : Bonsoir, voisin ! et les Charmeurs. L'expression y egt plus nette et le style plus châtié. M. Poise fait simple et court, un peu trop court parfois, car l'idée musicale est encore plus brève ici que dans la Surprise de F Amour, mais chaque mélodie ou chaque chanson a bien l'accent tendre ou gai qu'elle doit avoir. Je demanderai seulement à l'auteur d'observer plus sévèrement la prosodie; si des syllabes brèves ne tombaient pas souvent sur des temps forts et des syllabes longues sur des temps faibles, Toreille ne serait pas froissée et la parole n'en porterait que mieux.

Outre les deux quatuors cités plus haut, il faut louer la jolie sérénade de Clitandre qui ouvre la pièce et la douce rêverie qu'il chante à la fin. Dans la même gamme tendre, Tariette de Lucinde est aussi bien gracieuse, et ce que j'apprécie surtout dans ces trois morceaux, c'est la pureté de la cadence finale, aussi simple, aussi peu banale que possible, et sans beau point d'orgue ni grand coup de gosier. Avec Lisette et Sganarelle, on entre dans la musique gaie ; avec les quatre médecins, dans la musique bouffe. Le trio de Sganarelle avec sa HUe et sa servante est d'un bon accent

comique, et surtout son duo avec Lisette qui commence le second acte. Au troisième et dernier, la Bninette de Lisette est joliment tournée, mais vraiment trop courte, et le couplet du Moulin, chanté et dansé par Sganarelle, a bien l'allure joviale qui convenait à ce refrain de vieillard. Il faut enfin citer les nombreux passages de musique de scène qui accompagnent les entrées ou sorties des médecins et les deux divertissements dansés qui terminent le premier acte et le dernier ; ces petits morceaux d'orchestre ont été traités aussi agréablenfient que le reste par M. Poise et les scènes mimées ou dansées qu'ils accompagnent ont été réglées avec beaucoup de goût par M'i*^ Marquet. Le pas des petits matassins braquant leur seringue ainsi qu'une lance est très drôle, et le divertissement final, d'allure noble et grave, est tout à fait dans le goût du temps.

En somme, cette transformation de l'Amour médecin en opéra-comique sera d'un vif attrait pour les gens délicats; mais, grâce à la partie comique, si développée, elle offrira, de plus que la Surprise de l'Amour, un amusement des plus francs aux personnes qui veulent rire. On la jouera longtemps comme on jouait autrefois MaUrc Pathelin; seulement, la musique, ici, vaut son prix. On a trop souvent cité le vers-proverbe de Boileau sur le « sonnet sans défaut » pt)ur le redire encore ; cependant, jamais il n'aurait cie mieux de mise et quand on compare un ouvrage de ce genre, aussi gracieux que dépourvu de prétentions, à de grandes machines sans valeur

comme Jean de Nivelle, auxquelles on arrive à faire un semblant de succès à force de réclame, on est étonné de la crédulité du public et des injustices criantes que cette crédulité lui fait innocemment commettre. C'est ce qu'on appelle la « petite troupe » de TOpéra-Comique qui joue r Amour médecin, et elle s'en acquitte à souhait. A côté de M. Nicot, qui soupire agréablement ses airs langoureux, et de M. Fugère, un Sganarelle suffisamment ganache, à côté de M"'^ Thuillier, très accorte en Lisette, et de M"e Mole, bien novice en Lucinde, il faut nommer MM. Barnolt, Grivot,Gourdon et Maris, très drôles tous quatre et tout à fait désopilants sous la robe noire des docteurs : Dieu vous garde de leurs drogues!

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