JOLI GILLES
Octobre 1884.
Voilù-t-il assez longtemps qu'on parlait de Joli Gilles! Peu de temps après cet agréable Amour médecin^ qui remonte à décembre 1880, le public fut averti que M. Poise allait poursuivre et peut-être achever la série si bien commencée avec la Surprise de V Amour, de ?>Qsdé\\caxs y^^'s^tiches de musique du xviii<= siècle. Après, il en fut souvent question, d'abord pour les difficultés de distribution qu'offrait ce petit ouvrage, et puis, quand tous les rôles furent répartis, pour les nombreux retards, accidents, incidents tt
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froissements, qui en retardèrent l'apparition de mois en mois, de jour en jour.
J'ai très goûté dans le temps la Surprise de rAmour, cet ingénieux pastiche où l'auteur, avec des moyens volontairement restreints, avait su mélanger à souhait sentimentalité mièvre et coquet marivaudage, verve comique et tin dialogue. Et puis, cette ingénieuse évocation delà comédie italienne avait à nos yeux comme pour nos oreilles le grand charme de la nouveauté. L'Amour médecin, pour lequel on pouvait craindre une parenté trop proche avec l'œuvre précédente, obtint encore un succès prolongé qu'il dut pour le moins autant au comique si franc de la pièce qu'à la musique aimable et fine de M. Poise ; ici pourtant il avait encore aminci sa phrase musicale et son accompagnement d'orchestre. Avec Joli Gilles, nous tombons dans l'intiniment petit.
La pièce, extraite d'une comédie de l'abbé d' Allainval, l'Embarras des richesses, jouée à la Comédie-Italienne en 1725, est la mise à la scène de la célèbre fable le Savetier et le Financier : rien de plus. Joli Gilles, pauvre d'argent, mais toujours d'humeur joyeuse et vivement épris de la gentille Violette, importune par ses gais refrains ses riches et vieux voisins. Pantalon mari et femme. En homme avisé, M. Pantalon offre à Gilles une gr-osse somme et celui-ci accepte avec empressement. Il ne l'a pas plutôt serrée chez lui qu'il devient triste, inquiet, se méfiant de tout le monde et qu'il repousse inhumainement Violette pour faire la cour à Sylvia, la fille du riche sei-
gneur Pasquello. Violette est dépitée, mais ingénieuse; elle s'entend avec l'élégant Léandre, le soupirant de Sylvia, et fait semblant de l'épouser. A ce coup, Gilles n'y tient plus : il rend l'argent au seigneur Pantalon pour retrouver repos et gaieté et se jette aux pieds de Violette qui lui pardonne et l'épouse. Jls n'arrêteront pas de chanter et feront des voisins insupportables.
Eh bien, vraiment, c'est là trop peu de chose et ce que je dis de la pièce est également vrai de la musique. Et d'ailleurs tout s'adapte en proportion dans les gracieux pastiches de M. Poise,puisqu'avec un talent tout particulier c'est lui qui tire ses propres poèmes de ces vieilles comédies et qu'il a recours à M. Monselet seulement pour versifier les passages un peu difficiles. Dans cette partition si courte, il n'y a guère à citer, en plus d'un air assez franc de Gilles et d'une aimable ariette de Violette, que deux duos comiques, l'un entre Léandre et son valet Trivelin, l'autre entre Gilles et le vieux Pasquello. L'ouverture a de la verve et l'entr'acte est rempli par un petit morceau d'orchestre où les violons répètent à satiété certain motif guilleret, sautillant, avec de brusques suspensions, comme pour accompagner les pas d'une danseuse : on l'a fort applaudi, puis fait recommencer. Ce qui prouve à nouveau que le public, une fois la réputation d'un auteur établie dans un genre, est le plus accommodant du monde et tout à fait facile à i;a<;ner.
Vin raison même de la sympathie que m'inspirent le caractère réservé de M. l^oise cl son
MUSICIIÙNS D AUJOURDHUI
talent si soucieux de toujours bien faire accorder la musique avec la parole, je lui conseillerai de clore ici sa série de pastiches et de revenir à de vraies pièces, gaies et mouvementées, s'il le veut, qui le ramèneraient par instants vers son genre favori, — je le veux bien encore, s'il le désire absolument, — mais qui, du moins dans leur majeure partie, offriraient une intrigue corsée et des situations plus variées à son inspiration musicale. Je comprends son goût pour ces rentoilages qui l'ont remis en évidence après des échecs comme ceux de Don Pèdre ou du Corricolo et de modestes succès peu durables, comme les Absents et les Deux Billets. Mais un musicien de son talent ne doit pas se cantonner éternellement dans un genre aussi restreint; il doit chercher à s'élever plus haut. Je crois savoir que la grande ambition de M. Poise serait de donner à l'Opéra-Comique une Carmosine qu'il a lui-même agencée et composée d'après la pièce d'Alfred de Musset. A la bonne heure et si ce sujet lui plait, va pour Carmosine, où il pourrait donner plus largement sa mesure et se mieux faire apprécier.
Décors, costumes, petits ballets, tout concourt à faire de Joli Gilles un charmant tableau pour les yeux, un tableau soyeux et chatoyant à propos duquel tout le monde évoque et Lancret et Waiieau. C'est M. P'ugère qui fait Gilles; il s'y montre adroit chanteur et bon comédien; mais il est un peu lourd, un peu marqué pour ce gentil r(Mtf en vue duquel on cherchait d'abord et tout naiurellcment une femme. 11 avait même éié
question d'engager M''<^ Jeanne Granier, mais celle-ci rompit tout à couples négociations entamecs, pour une question d'argent, disait-elle, en réalité parce qu'elle avait la secrète ambition de créer également la Manon de M. Massenet et qu'elle apprit assez tôt qu'il n'en serait rien. Manon ne puis, Gilles ne daigne, Richelieu suis : telle pourrait être actuellement sa devise, en singeant les Rohan. A côté de M. Fugére, on a enfin applaudi M'"'^ Molé-Truffier qui s'est fort distinguée en Violette, et tout en bloc MM. Barnolt et Grivot, Mouliérat et Gourdon; plus W^'^ Dupont. Et Mii« Pierron, la chanteuse, et M. Danbé, le chef d'orchestre, auxquels j'allais fausser compagnie! Ils ne me l'auraient certainement pas pardonné l'un pour l'auire, en excellents camarades qu'ils doivent être — et qu'ils sont.
Cet Embarras des richesses^ de l'abbé d'Alhiinval, d'où provient Joli Gilles, ne fut pas la seule pièce de ce titre et sur ce sujet que le siècle dernier vit éclore. 11 en parut un autre en 1782, à l'Académie de musique, et ce qu'elle oflrit de plus saillant c'est que le gracieux rôle lie Rosciie fut établi avec beaucoup lie charme cl de gaieic par la grande tragédienne lyrique, M'>'^" Saini- Huberty, qui ne faisait alors que de débuter. Ce médiocre opéra de Gréiry, dont le poème de Lourdei de Sanierrc, surnommé par les phiisanis Lourdet sans tète, éiaii des plus plais ci Ion saugrenu, — les habiianis li'Aihènes au temps Je Péridès y parlaient du di}}h}ficlu\ du Ciirc))ic et
comptaient par cent louis, — est demeuré presque célèbre grâce à une jolie épigramme :
Embarras d'intérêt, Embarras de paroles, Embarras de ballet, Embarras dans les rôles ; Enfin de toute sorte On n'y voit qu'embarras; Mais allez à la porte Vous n'en trouverez pas.
La pièce, effectivement, ne put se jouer que quinze fois... Ce n'est pas un horoscope, au moins, que je tire pour Joli Gilles.
CAMILLE SAIXT-SAEXS