LA LYRE ET LA HARPE
Février 1893.
M. Camille Saint-Saëns est le premier musicien français auquel on ait fait l'honneur de commander une œuvre pour le fesiival triennal de Birmingham, — la Rédemption, de M. Gounod, ne vint que trois ans après, — et la vaste composition, éclose dans ces circonstances, serait absolument indigne de son auteur, que Pasdeloup, d'abord, la Société des concerts du Conservatoire, ensuite, auraient bien fait de nous la soumettre. II n'en est pas ainsi, heureusement, et si cette ode-symphonie ne justifie pas tout à fait les éloges formidables qu'on en a fait, elle n'en compte pas moins parmi les heureuses créations de l'auteur de Samson et Dali la.
L'ode de Victor Hugo, mise en musique par M. Saint-Saëns, fut exécutée, pour la première fois, le 28 août 1879, '^ans la troisième journée du festival de Birmingham, sous la direction du compositeur. Elle fut chantée a Paris, Thiver suivant, aux Concerts populaires et quelques fragments en parurent alors au Conservatoire ; mais l'exécution de cette année est la première en
France qui réponde aux intentions de Tauteur, puisqu'elle ne comporte aucune coupure et que, de plus, on a pu jouer la partie d'orgue, qui ajoute beaucoup au caractère de la composition, et qu'il avait fallu supprimer lorsque la Lyre et la Harpe avait paru aux Concerts populaires. Le musicien, vous vous en doutez, a été séduit par le contraste imaginé par le poète entre la harpe, l'instrument du Psalmiste, et la lyre, qui accompagnait le chant des odes antiques, symbolisant, l'une Taustériié chrétienne et l'autre le sensualisme païen ; mais, outre que cette opposition était assez difficile à rendre en musique de façon continue et également heureuse, il faut bien avouer que le musicien ne paraît pas s'en être longtemps soucié. La musique, qui doit s'adapter aux strophes de la Harpe, est généralement plus noble ou pompeuse, celle qui s'applique aux strophes de la Lyre atîecte des accents plus tendres, des contours plus gracieux. Voilà tout ce qu'on peut dire, et encore cette différence assez vague et toute de principe subit-elle, en passant du cerveau du musicien sur le papier, de sensibles atiénuaiions, tant et si bien qu'un auditeur qui n'aurait pas les vers du poète sous les yeux serait bien embarrassé de dire si c'est à la Lyre ou à la Harpe que s'appliquent tels ou tels morceaux. Mais tout le monde avait le programme et tout le monde a vu parfaitement clair dans les intentions de M. Saint- Saëns.
Pour traduire exactement la pensée du poète, il aurait fallu^ c'est bien évident, personnifier par
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deux chanteuses la Lyre et la Harpe et leur faire chanter ces strophes avec la même régularité que deux tragédiennes mettraient à les déclamer. Mais il serait résulté de là une monotonie excessive en musique, et M. Saint-Saëns l'a si bien compris qu'il n'a tenu aucun compte de cette alternance : avec lui, il n'y a plus ni Lyre ni Harpe, mais un solo ou un duo, un chœur ou un trio, comme il lui vient à l'idée. A ce propos, je ferai observer que, même dans une œuvre destinée au concert, il faut que l'introduction du chœur s'explique d'une façon quelconque. Lorsque M. Brahms écrit sa cantate de Rinaldo^ ou M. Max Bruch son poème de Frithiof^ ils trouvent tous deux des chœ^urs obligés dans le poème de Gœ'the et dans celui d'Esaias Tegner ; Mendelssohn aussi, dans sa Nuit du Sabbat, et bien d'autres ; car je pourrais citer des exemples à l'infini, mais cette façon de transformer un personnage unique en cha'ur pour les seuls besoins de la musique est difficilement conciliable avec la vérité et la fidélité qu'on exige aujourd'hui de toute création musicale — et qu'on a raison d'exiger.
Prenons donc cette ceuvre intéressante pour ce qu'elle est dans la réalité, pour une suite de douze morceaux où les quatre voix des solistes s'unissent et se succèdent, où les chœurs entrent en jeu, non pas selon que c'est la Lyre ou la Harpe qui déclame, mais selon qu'il plaît au musicien de les faire intervenir. Et si plusieurs de ces morceaux ne portent pas Tempreinte d'une inspiration très personnelle, s'il en est dans le
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nombre qui font penser à Hucndel ou à Bach, à Mendelssohn ou à M. Gounod, il faut convenir qu'ils sont tous traités avec un art consomme et que l'instrumentation offre à l'oreille une série ininterrompue de surprises charmantes, d'effets vraiment délicieux. L'introduction, d'abord, pour orchestre et orgue, est d'un beau caractère, avec des sonorités que Richard Wagner n'aurait sûrement pas désavouées ; puis, le premier chœur : Dors^ ô fils d'Apollon^ et le quatuor de la fin : Soutiens ton frère qui chancelle, pour voix seules, sont peut-être les deux pages les plus simplement belles de l'œuvre, en dehors de tout effet de puissance ou de toute recherche de sonorités. Ce ne sont pas, en tout cas, celles qu'on applaudit le plus, et j'ai le regret de constater que l'air de baryton : Jouis ^ c'est au fleuve des ombres^ sur un rythme de boléro qui paraît passablement étrange au milieu de ces chants antiques, est d'un bien autre attrait pour le public.
C'est une suave et douce cantilène que le duo pour voix et chœur de femmes : Aime! Éros règne à Gnide..., accompagné par les deux flûtes et la harpe, et le duetto de contralto et ténor : L'amour divin défend de la haine infernale, se déroule sur un délicieux dessin d'orchestre, une phrase syncopée, onduleuse et moelleusement chantée par les cordes, qui circule ensuite, et toujours plus caressante, à travers les divers timbres de l'orchestre. 11 me paraît que la large mélopée du contralto : Homme^ une femme fut ta 7nère, qui n'est pas sans évoquer à mon esprit
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quelque phrase de Schumann, dégage une profonde émotion ; quant à la strophe pour voix de ténor : Dieu par qui tout forfait s'expie, elle est vraiment d'une déclamation superbe et produit un énorme effet de sonorité quand elle est reprise par toutes les voix, l'orchestre et l'orgue. Kt si l'on n'en jugeait que d'après les bravos que ce morceau soulève lorsqu'il est lancé par une belle voix de ténor, ce serait là le point culminant de l'œuvre : est-ce au moins l'opinion de M. Saint- Saëns? Cette partition, où abondent les passages traités avec une délicatesse, une habileté surprenantes, mais où l'on reconnaît aussi par endroits l'organiste expert à improviser, a été, dans son ensemble, accueillie avec la plus grande faveur et s'est d'ailleurs présentée à nous dans les meilleures conditions, car elle a été rendue avec une sûreté et une chaleur extraordinaires par l'orchestre et les chœurs du Conservatoire, auxquels leur nouveau chef, M. Taffanel, donne un tier élan. Les solistes s'appelaient M^es Leroux-Ribeyre et Terricr-Vicini, MM. Alvarez et Auguez : applaudissons au moins les trois derniers.
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M. Saint-Sacns s'amuse. Kt le public aussi, par
ricochet. L'auteur de Henri VllI cl de V.xSympho-
nie en ut mineur a de tout temps aimé à se divcnir,
comme un vrai gamin de Paris, à jeter sa gourme
musicale et il a écrit, pour son plaisir, deux œuvres essentiellement burlesques qu'on exécute en temps de carnaval, dans les salons où l'on veut rire : une Gabriella di Vergy, parodie ultra-bouffonne, vers et musique, des grands opéras italiens, et un Carnaval des animaux où se trouvent reproduits, imités les cris, chants, hurlements ou gloussements de toutes les bêtes de la création. Ni l'une ni l'autre de ces productions n'a encore trouvé accès aux concerts du Conservatoire, où tant d'œuvres du savant compositeur ont heureusement pris place en ces derniers temps, et j'avoue à ma honte ne les avoir jamais entendues. Mais je sais, parce qu'on me l'a dit, qu'elles sont très divertissantes, et n'en demande pas davantage. Eh bien, la Phryné que l'Opéra-Comique vient de nous offrir est, toute proportion gardée, un ouvrage du même genre et c'a été pour l'auteur une simple distraction, un vrai délassement que d'improviser ce court opéra-comique, cette opérette à franchement parler.
Ici, certain propos de M. Saint-Saëns me revient en mémoire. « Mon Dieu, disait-il, l'opérette n'est nullement à dédaigner pour elle-même et ce n'est pas un genre inférieur en soi ; il n'est inférieur le plus souvent que par suite du peu d'habileté des gens qui le cultivent et qui le rabaissent par leur maladresse. Tant qu'il ne s'agit que de trouver un motif sautillant, entraînant même, sur une situation burlesque, ils sont à leur affaire, et la vulgarité de leurs idées, la pauvreté de leur technique disparaissent dans le
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mouvement général ; mais dès qu'ils abordent une situation moins extravagante et qu'ils doivent montrer un peu de finesse ou même de tendresse, alors l'insuffisance de leur métier éclate à tous les yeux et les fait verser dans les platitudes les plus odieuses. » Mais M. Saint-Saëns, en généralisant de la sorte, devait certainement faire exception, dans sa pensée, en faveur de compositeurs d'opérettes qui sont, eux, de vrais musiciens et qu'il honore, au surplus, de son amitié. Dès lors, n'est-il pas tout naturel qu'un jour de loisir, en voyage, il ait écrit comme pour lui-même et laissé représenter ensuite une opérette qui dût servir de modèle aux artistes qui cultivent ce petit genre et leur montrer comment un compositeur des plus haut classés pouvait se mettre à leur niveau — par façon de se délasser ?
Et M Saint-Saëns, voyageant cet hiver en Afrique, avait commencé cette partitionnette en vue du Théâtre-Lyrique que M. Léonce Détroyat, aujourd'hui failli, venait d'ouvrir à la Renaissance. 11 ne doutait de rien, cet ancien marin devenu directeur de théâtre, et dans le prospectus qu'il adressait à de futurs abonnés qui ne vinrent jamais, après avoir annoncé divers ouvrages nouveaux signes de noms d'auteurs plus ou moins attrayants pour le public, il disait mystérieusement : « Il faut spécialement ajouter à cette intéressante liste une œuvre signée d'un musicien qui compte parmi les plus illustres de notre époque. Nous sommes, pour des raisons particulières, tenus à ne pas divulguer encore son nom. » Ces
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raisons particulières étaient que M. Saint-Saëns ne faisait alors que de s'essayer sur le le'ger livret de M. Auge de Lassus, et qu'il l'aurait abandonné s'il ne s'était pas senti en verve ; or, le malheur voulut que, quand on aurait pu divulguer le nom de ce compositeur masqué, le Théâtre-Lyrique n'existait déjà plus. Alors M. Saint-Saëns et son collaborateur se tournèrent du côté de l'Opéra- Coniique, et vous devinez avec quel empressement M. Carvalho dut accueillir, pour clore une saison peu fructueuse en somme, une partition courte et facile à monter de l'éminent auteur de Samson et Dalila.
Un simple prétexte à chansons que la fantaisie antique de M. André de Lassus. Un vieil archonte, extraordinairement sévère et vertueux, du nom de Dicéphile, assiste à l'érection de son buste autour duquel tout le peuple d'Athènes célèbre bruyamment ses louanges. A oncle avare et revêche, neveu prodigue et débauché. Ce neveu, c'est Nicias, très épris de Phryné et qui, malheureusement, n'a plus un sou de fortune. 11 réclame des comptes de tutelle à son oncle qui veut le faire emprisonner; les deux démarques, Agoragine et Cynalopex, vont pour l'arrêter ; mais Nicias . les reçoit à coups de bâton et Phryné lui donne asile afin de le soustraire aux rigueurs de son oncle. Auparavant, Nicias, pour se venger de Dicéphile, imagine, au milieu d'une troupe de joueurs de flûte et de danseurs, de coiffer le buste de l'archonte d'une outre pleine de vin, ce qui redouble, vous pensez bien, la colère du grave "
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magistrat. Au deuxième acte, Nicias et Phryné se débitent des tendresses, en tout bien tout honneur, à ce que j'ai cru comprendre; ils invoquent à leur aide Vénus Aphrodite et, quand Dicéphilc arrive chez Phryné pour la menacer des foudres de l'Aréopage devant lequel il veut la faire comparaître, la courtisane, essayant sur le vieillard la scène qu'elle se propose de jouer devant tout le tribunal, jette un trouble irrésistible dans le cœur de ce sage aimé des dieux et le fait tomber à ses pieds. A ce moment, je ne sais pourquoi ni comment, Vénus Aphrodite paraît aux yeux de Dicéphile sous les traits de Phryné et le vertueux archonte, alors surpris par son neveu, retire sa plainte et rendra sa fortune à Nicias, tandis que la foule entonne en son honneur de nouveaux chants d'allégresse. « Et tout cela pour voir une statue ! » s'exclame-t-il avec amertume, en songeant aux beaux écus perdus.
M. Saint-Saëns a traité d'un bout à l'autre ce petit ouvrage avec une légèreté de main, une finesse d'orchestration qui ne surprennent pas de sa part et nous causent toujours cependant un nouveau plaisir. Mais, chose assez curieuse sous la plume d'un compositeur de cet ordre, il m'a paru que les épisodes légers ou même franchement gais étaient ceux où son talent si souple s'était le mieux plié au style de l'opérette; dans les scènes, au contraire, où il devait faire soupirer Nicias ou s'attendrir Phryné en faveur du gracieux éphèbe, on retrouve trop de phrases ou d'effets d'orchestre peu différents de bien d'autres,
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qui ont déjà souvent frappé notre oreille : en un mot, les pages de tendresse ou de sentiment sont celles que je goûte le moins dans Phryné. Mais quel joli effet comique l'auteur a su tirer de quelques notes du basson dans le duo où Dicéphile exhorte son neveu à mener une vie austère, et combien il sera plaisant d'entendre ce motif revenir plus tard, lorsque le neveu narguera la fausse vertu de son oncle et souillera son busie en l'inondant de vin !
Il y a bien de la grâce et de la gaieté dans les chants et danses des baladins et joueurs de flûte qui veulent secouer la triste rêverie de Nicias, et ce petit tableau, par la musique et la mise en scène, est d'une charmante couleur antique. Il faut citer aussi, dans le grand finale, le couplet irrévérencieux de Nicias sur le compte de son oncle, et je supprimerais volontiers, pour ma part, les notes piquées et roulades dont Phryné, autrement dit M^'^ Sanderson, nous régale en surplus. Le duo d'amour entre Nicias et Phryné se déroule sur une longue phrase des violons qui se chante d'abord à découvert et se mêle ensuite à tout l'orchestre; une gentille ariette de l'esclave Lampito, des couplets bien tournes de Dicéphile et le duo de la comparution de Phryné devant l'Aréopage, assez amusant par les grimaces du juge exaspéré, complètent le second acte où se trouve un petit morceau délicieux : la mystérieuse invocation à Vénus Aphrodite, chantée par Phryné, Nicias et Lampito sur de longues tenues des cordes, entremêlées seulement de quelques
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notes de harpe et de douces réponses de la flûte. Un vrai bijou, vous dis-je, en quelques mesures, mais qui, par malheur, perdra beaucoup de son charme exquis en passant de l'orchestre au piano.
M. Fugère, en doutez-vous? est excellent dans Dicéphile et M. Clément ne chante pas mal le rôle de Nicias; M^'^ Buhl, jusqu'à présent mal partagée à l'Opéra-Comique, montre une voix assez jolie dans les répliques de Lampito,le jeune esclave de Phryné, et celle-ci, c'est M^^* Sibyl Sanderson, belle à souhait, mais peu sûre de la justesse de sa voix quand l'accompagnement d'orchestre est trop discret et la soutient mal, comme dans la première phrase qu'elle adresse à Nicias. Heureusement qu'elle a repris son aplomb par la suite. Et, comme pour mieux s'approprier à l'opérette, elle ressemblait à M"^^ Théo dans son beau temps: c'était décidément à se croire aux Bouffes- Parisiens.