GALANTE AVENTURE
Mars 1882.
Voilà bientôt deux ans, sinon plus, qu'on parlait de Galante Aventure et qu'on annonçait Tapparition de cet opéra-comique comme étant très prochaine. Est-ce bien l'encombrement du répertoire ou le succès prolongé des pièces nouvelles qui a empcché M. Carvalho de tenir plus tôt sa promesse ? Il n'importe, aujourd'hui que Touvrago a vu le jour et qu'il a gagné, pour avoir attendu, des interprètes meilleurs ou plus appréciés du public (ce qui n'est pas toujours la même chose) que ceux primitivement choisis. En cela, M. Guiraud n'a eu que la récompense du sacrifice héroïque accompli par lui lorsqu'on lui demanda d'abord de céder son tour, l'annce dernière, à la partition posthume d'Oftenbach, puis d'orchestrer lui-
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mcmc les Contes d' Hojfmann, d'aider ainsi d'une façon très sensible à leur vogue et de retarder d'autant son propre opéra. Combien peu de musiciens en eussent fait autant!
Pendant ces retards successifs, les deux auteurs du livret n'arrêtaient pas de le revoir, de le corriger, de l'adoucir au gré du directeur, que le titre effarouchait peut-être encore plus que le fond. Ne fut-il pas longtemps question de le changer pour un autre moins vif, moins cavalier, mais plus conforme aux us de la maison? Si celui-là resta, c'est apparemment qu'on n'en trouva pas d'autre. Un titre ne suffit pas, et, par malheur, les auteurs, MM. Louis Davyl et Armand Silvestre, n'ont rien trouvé d'autre que l'intitulé. Leur pièce aurait-elle été plus amusante en opérette, ainsi qu'ils voulaient d'abord la faire ? Il est permis d'en douter. Elle eût été plus grossière, à coup sûr, mais non plus ingénieuse ou plus intelligible; en tout cas, elle aurait toujours été complètement dénuée d'intérêt. Les personnages entrent, sortent, rentrent, s'en retournent sans que rien les y oblige, si ce n'est un air à chanter, une réplique à donner; c'est un procédé des plus enfantins. Qu'importe, après tout ? pensent les auteurs ; on a bien fini par comprendre Jean de Nivelle, on comprendra tout aussi bien Galante Aventure. Et dire que les inventeurs de ces deux ouvrages, sans parler de bien d'autres librettistes, en tête desquels il faut placer M. Jules Barbier, font sûrement fi de Scribe et consorts ! Faut-il résumer en deux mots cette pièce insi-
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pidePUn capitaine de reîtres, Urbain de Bois- Baudry, qui s'est couvert de gloire à Marignan, Ê rentre à Paris juste à point pour délivrer une femme que des malandrins enlevaient pour le compte d'un galant suranné. Le beau capitaine la reconduit chez elle et s'y oublie un peu trop longtemps. Il ne penserait plus à cette amourette d'un soir si certain poète meurt-de-faim, coupejarret à ses moments perdus, ne lui révélait que cette dame est la comtesse Armande de Marsay; or, le bel Urbain est amoureux depuis longtemps de la comtesse, laquelle est devenue veuve et n'a pas la moindre faiblesse à se reprocher. A cette révélation qui le confond, Urbain court chez Armande et lui fait une scène épouvantable en l'accablant d'injures pour un crime dont il est seul coupable après tout ; la comtesse, interloquée mais digne, marque un profond chagrin de voir le cerveau du beau capitaine ainsi fêlé. Cette interminable dispute entre amoureux pourrait ne jamais finir si Ton ne découvrait par hasard que la servante Gilberte, instruite du guet-apens, s'était substituée à sa maîtresse, et qu'elle a eu tous les agréments ou désagréments de Taventure. A la lin se place une scène d'explications oij tout s'embrouille à plaisir, véritable scène de vaudeville et qui fait rire, mais dont la véritable place est à l'Athénée-Comique et que M. Montrouge enlèverait par habitude encore mieux que M. Grivot.
M. Ernest Guiraud en est peut-être encore à son coup de maître ; il n'en est plus à son coup d'essai. Son opéra-ballet du Kobold^ l'opéra-co-
mique de Madame Turlupin, le ballet de Gretna- Green et surtout sa partition de Piccolino, dont le premier acte était d'une si jolie couleur, lui ont acquis une place en vue au théâtre. Il en occupe aussi une excellente au concert depuis que son brillant Carnaval le mit en évidence du jour au lendemain ; cela se passait aux Concerts populaires, en janvier 1872. Mais n'insistons pas làdessus. Ses succès au Cirque d'Hiver ou au Châtelet pourraient lui nuire aujourd'hui que certains journalistes ont décrété, touchant la Namouna, de M. Lalo, qu'il n'était pire recommandation pour un musicien que d'avoir écrit d'abord de la musique symphonique et réussi dans les grands concerts.
Plaisanterie à part, M. Guiraud est un artiste aussi distingué que modeste. Il sait son métier à merveille et connaît à fond toutes les ressources de son art ; il ne trouve pas de mélodies bien originales et les cueille un peu partout, de incme qu'il ne paraît pas avoir d'idées très arrêtées sur tel ou tel genre de musique dramatique ; mais ce qu'il produit est toujours écrit avec élégance, et la façon dont il sait présenter des motifs peu saillants par eux-mêmes leur donne un ragoût particulier. II ne faut pas s'attendre avec lui à quelque œuvre empreinte d'un cachet tout personnel ou même écrite avec une logique serrée en visant toujours un idéal très précis. Au contraire, il va de droite et de gauche, écrivant tantôt de gracieux morceaux genre opéra-comique d'Auber, tantôt un grand finale à Titalienne, ailleurs des romances
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et duos d'amour selon la formule gounodique ou certains couplets que ne désavouerait pas M. Lecocq. En somme, et pour tout dire en un mot, M. Guiraud, qui apprit naguère au Conservatoire tout ce qu'il est possible d'apprendre, y enseigne aujourd'hui tout ce qu'il apprit naguère et sera nommé quelque jour membre de l'Institut, aussi bien que le furent Reber et François Bazin. La prédiction n'est pas pour lui déplaire, à lui si modeste et si réservé.
Dans sa nouvelle partition, je fais bon marché du tinale dramatique du deuxième acte et des airs ou duos plus ou moins passionnés chantés par Armande et Urbain. Outre que ces morceaux sont bien enflés, bien pompeux pour les épisodes qu'ils doivent traduire, un musicien plus riche de savoir que d'idées doit forcément mieux réussir dans les morceaux de facture, où tel détail piquant, tel effet de rythme ou d'orchestre enlève le succès, que dans des pages qui réclameraient un soufHe puissant, une large inspiration. De plus, le peu de valeur de l'idée première ou sa parenté plus ou moins proche avec telle œuvre antérieure et supérieure est toujours beaucoup plus sensible dans les morceaux de grand caractère et de longue haleine que dans les morceaux de scène, où l'ingéniosité des détails sauve assez souvent le musicien. Dans cette longue suite d'airs, duos et trios qui tiennent assez mal à la charpente de la pièce et n'ont pas entre eux de lien réel, je loue avec plaisir le chœur du début, avec les cris des gamins annonçant l'arrivée des soldats, le gracieux
ERNEST GUIRAUD SoQ
trio pour voix de femmes, des couplets ironiques sur le mari marri^ plus une jolie sérénade soupirée par le poète affamé Vigile. Au deuxième acte, on peut citer les danses et chansons de la scène du camp, un trio d'hommes bien dessiné et l'air de Vigile en l'honneur du mensonge, un morceau d'une diction très juste et d'une excellente orchestration. L'entr'acte symphonique du dernier acte et l'air de la suivante Gilberie ont aussi leur agrément; mais la grande scène et le duo dramatique entre Armande et Urbain répètent, sans valoir mieux, leur duo d'amour du second acte; on y trouve infiniment plus de Gounod que de Guiraud.
Cette partition, qui vaut surtout parles scènes épisodiques et les personnages de second plan, est chantée par les acteurs préférés du public, ainsi qu'ils chantent toujours. 11 paraîtrait cependant qu'ils progressent tous dans le sens de leurs défauts. M"^"î Bilbaut-Vauchelet, à laquelle on a fait sur mesure un grand air à roulades, dévie un peu plus chaque jour de la justesse absolue : il sera trop tard quand elle voudra renoncer aux vocalises ardues et aux grands éclats qui lui cassent la voix. M. Talazac, alourdi et engraissé, a toujours sa belle voix et lance des /j, des si qui transportent la salle : enfin, M. Taskin, bon comédien et qui sait un peu trop Téire, n'a la voix timbrée ni en haut ni en bas. Ce qui lui convient, c'est de tiéroulcr Icntcnu-ni une phrase arrondie à l'italienne ; il est là tout à son afiaire. A citer aussi M. Grivot, vraiment drôle en vieux coureur de
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ruelles, et M'i« Chevalier, dans le rôle de la suivante dévoue'e à toute extrémité.
Les costumes sont suffisamment exacts (ai-je dit que la pièce se passait sous François I*''?) et les décors, qui donnent plusieurs aspects de l'ancien Paris, sont des plus soignés. Mais pourquoi, d'après l'orientation de Notre-Dame, avoir placé l'hôtel Saint-Paul sur l'emplacement actuel du Jardin des Plantes et de l'Entrepôt des vins? Il était tout juste en face, de l'autre côté de la Seine, au quai des Célestins, non loin de l'Arsenal. Quand on veut faire de l'histoire en décors, au moins faudrait-il connaître un peu le vieux Paris.