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LE PARADIS PERDU

Novembre 1878.

Après avoir commencé cette saison-ci comme il avait terminé la précédente, c'est-à-dire en jouant, devant un public qui n'en a jamais assez et qui revient toujours plus nombreux chaque dimanche, la Damnation de Faust, parvenue ainsi à sa dix-huitième audition, M. Colonne a dû changer son programme. Il a fait alors exécuter les deux œuvres couronnées au concours musical institué par la ville de Paris il y a déjà deux ans, concours qui se répétera dorénavant tous les vingt-quatre mois et dont c'était le premier résultat : un résultat double et doublement précieux.

Il s'agissait, vous le savez, d'une composition pour chœurs et orchestre, une sorte de drame lyrique-oratorio, tenant à la fois du théâtre et du concert, exactement comme sont la plupart dos œuvres vocales de ik^rlioz, dont l'influence, aujourd'hui souveraine, domine jusque dans les jurys dont il lit si souvent partie, de son vivant, sans y exercer le même empire à beaucoup près. Dans ce concours municipal, on s'était sagement

dispetisé de prendre toutes les pre'cautions usitées en pareil cas pour cacher aux juges les noms des concurrents, puisque ces mesures, qu'on assure toujours devoir être parfaites, ne trompent jamais personne; et comme chaque compositeur avait pu concourir avec une œuvre qu'il eût déjà en portefeuille, sans être forcé d'en écrire une entièrement nouvelle sur un texte imposé, on connut bientôt dans le monde musical et à l'entour les noms des principaux concurrents, puis ceux des futurs lauréats.

Nul n'ignorait, par exemple, que M. Benjamin Godard avait présenté au concours un Tasse et M. Théodore Dubois un Paradis perdu, de sorte que lorsqu'on apprit que deux ouvrages portant ces titres émergeaient de la masse des partitions, on sut tout de suite quels seraient les heureux vainqueurs. Il fut un moment où la commission, perplexe entre deux ouvrages de style différent, mais de mérite égal, attendait avec impatience le retour d'un de ses principaux membres, alors en tournée artistique, pour se départager. Mais celui-ci ne put probablement que partager l'indécision générale, car, durant six tours de scrutin, les deux ouvrages furent maintenus sur la même ligne : il aurait été bien inutile de pousser plus loin. Ce concours fut donc jugé en quelque sorte à la bonne franquette et sans vaine affectation de mystère, et cependant c'est presque le seul qui ne soulève aucune protestation. Quel meilleur exemple à suivre pour tous les jurys à venir ? Car, tant qu'on s'occupera de musique en France il y

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aura toujours des concours, des jurys, et, qui mieux est, — des concurrents.

« M. Théodore Dubois est encore un jeune compositeur, écrivais-je il y a cinq ans, à propos de la Gu:{la de VEmir. Bien que la fortune lui ait moins souri qu'à plusieurs de ses camarades, il a, parmi les artistes et les amateurs, la réputation méritée d'un travailleur, qui ne sacrifie rien de ses goûts pour la musique sérieuse. C'est un musicien ayant un juste respect de lui-même. Cette partition, la première que M. Dubois produise aux feux de la rampe, est habilement travaillée et fouillée avec art; l'horrfeur du banal et la recherche de l'original et du poétique, deux qualités fort louables chez un musicien comme chez tout artiste créateur, y percent à chaque page. Si la richesse de l'inspiration répondait au fini de la mise en œuvre, ce petit ouvrage serait tout à fait charmant; mais M. Dubois, tout en rencontrant de gracieuses idées qu'il s'eniend surtout à encadrer dans une orchestration ingénieuse, n'a pas encore su dégager son originalité propre des influences de ses maîtres ou de ses modèles : il est cependant encore assez jeune pour qu'on ne désespère pas de le voir bientôt aflirmer son indépendance. »

Y est-il [arrivé avec le Paradis perdu? Mon Dieu, non. Cette (ruvre est assurément la plus considérable que M. Th. Dubois ait encore écrite, et si elle ne témoigne pas d'un talent très personnel, d'un idéal bien arrêté, elle prouve au moins que c'est là un artiste sérieux, connaissant

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à fond toutes les ressources du métier et capable d'e'crire une partition, très monotone par le choix même du sujet, mais qu'on écoute sans ennui comme sans fatigue, alors même que l'auteur, à court d'idées nouvelles, répète un peu celles exprimées par d'autres avant lui en les ornant d'un travail orchestral toujours intéressant. Le livret de M. Edouard Blau est parfaitem^ent insignifiant, bien que l'auteur assure l'avoir découpé dans le poème de Milton,et la musique se ressent naturellement de ce contraste incessamment répété entre les éclats de rage des damnés et les chants séraphiques des bienheureux, y compris la peinture des premières amours d'Adam et Eve. En général, M. Dubois a mieux traduit les passages qui réclamaient de l'énergie et du mouvement, peut-être parce que c'est précisément dans ces endroits que le maniement habile des agents sonores et la parfaite entente de l'instrumentation sont plus nécessaires que l'inspiration proprement dite.

Dans les choses de pur sentiment, au contraire, en particulier dans le duo entre Adam et Eve, on découvre trop le simple travail de facture, emprunté, il est vrai, au musicien français le plus célèbre aujourd'hui, mais qui ne produit pas l'impression suave et chaste qu'on en attend. L'intervention répétée de l'archange Michel, au nom du Très-Haut, est toujours bien rendue, surtout dans la sombre prédiction tinale. Le duo de la tentation entre Eve et le démon renferme aussi quelques phases expressives, mais les deux

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meilleurs morceaux sont l'introduction symphonique au tableau du paradis terrestre et surtout la mélodie attristée du démon, qui rappelle, par le sentiment concentré qu'elle exprime, le célèbre andante de Méphisto : Voici des roses, de la Damnation de Faust. Encore un exemple, et très frappant celui-là, de la souveraine influence de Berlioz.

M. Lauwers a bien soupiré cette cantilène, mais il manque d'énergie et d'accent dans le reste du rôle. M^i^ Howe, une Eve impassible, a fait valoir une voix assez pure, tandis que M. Furst (Adam) laissait trop souvent la sienne s'égarer. Ce dernier avait donc de l'émotion pour deux, mais ce n'est jamais en musique que le système des compensations, cher à Azaïs, trouvera sa juste application. La conclusion de cet article, en ce qui concerne M. Dubois, est qu'il a montré assurément une ambition honorable en prétendant remplir un cadre aussi vaste, mais que le talent le plus exercé ne suflit pas à traduire de si grandes choses; le génie seul y pourvoirait, et le génie ne court pas les écoles, — non plus que les rues. Ce qui explique pourquoi M. Dubois, tout en faisant œuvre d'artiste intelligent, est resté sensiblement inférieur au sujet qu'il avait choisi et dans lequel MM. Rubinstein, Félicien David, Masscnct, d'autres encore, s'étaient, avant lui, si complètement noyés.

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