LA FARANDOLE
Décembre i883.
La Farandole est un grand ballet fantastique, ainsi qu'on pouvait s'en douter. La Korrigane en c'toit un autre et Yedda un troisième; inutile de remonter plus haut. Le fantastique est l'élément presque indispensable d'un grand ballet et Ton aurait rapidement compté ceux qui se déroulent simplement sur terre et sans l'intervention d'une fée, ondine ou willi quelconque. Ici, le livret s'inspire un peu de Robert le Diable et beaucoup de Giselle : ce n'est pas un reproche, au moins, que je fais aux auteurs, car il serait difficile de choisir deux meilleurs modèles du fantastique en ballet que les séductions des nonnes et les tournoiements affolés des willis. Même en admettant qu'ils n'aient pas choisi ces modèles de propos délibéré, MM. Gille et Mortier, très versés dans les choses de théâtre, ont sûrement discerné ces points de ressemblance et n'en ont pris cure : ils ont aussi bien fait.
En deux mots, voici le sujet de leur ballet, qui se passe en plein xyiii^ siècle, aux environs d'Arles. Vivette, fille du riche fermier Rémy, aime Olivier qui le lui rend bien; mais Olivier n'a pas le sou et lorsqu'il se risque à demander la main de Vivette, le père Rémy reconduit peu civilement. Olivier se désespère et nous nous désespérons tous avec lui, lorsqu'un vieux men-
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3i8 MUSICIENS d' aujourd'hui
diant, Maurias, auquel Olivier et Vivette ont sauvé la vie, s'approche et lui promet partie gagnée s'il résiste à l'épreuve enchantée. Il faut, nouveau Robert, qu'Olivier passe une nuit dans les arènes d'Arles et résiste aux séductions des âmes infidèles, autrement dit des jeunes filles qui, comme les willis de Giselle, ont trop aimé la danse en leur vie et sont mortes de danser. Olivier résiste à toutes les séductions, à l'ivresse aussi bien qu'à la volupté; mais quand Cigalia prend pour le fasciner la figure de Vivette, il succombe et se laisse enlever un anneau que sa fiancée lui a donné, tandis qu'une farandole diabolique se déroule autour de lui. Le pauvre Olivier n'en persiste pas moins dans ses projets de mariage; mais au moment même où il va pour épouser Vivette, Cigalia paraît, réclamant les droits que lui donne l'anneau nuptial. Maurias, alors, se dévoue et attirant la willi jusqu'au sommet d'un rocher en battant la farandole sur son tambourin, il la saisit et se jette avec elle dans le torrent, assurant au prix de sa vie le bonheur de Vivette et d'Olivier.
Cette fin rappelle aussi le ballet du Preneur de rats, que Théophile Gautier devait broder sur la légende allemande et dont M. Massenet aurait écrit la musique; il ne la fera probablement jamais. M. Théodore Dubois a été plus heureux que son illustre et jeune ami puisque ses collaborateurs ne lui ont pas faussé compagnie; aussi s'esi-il mis de tout cœur à la besogne et a-t-il écrit une partition qui ne fera pas mauvaise figure
THÉODORE DUBOIS SlÇ
à côté des partitions de ballet courantes. Aujourd'hui qu'on demande à la musique de danse une contexture symphonique et une orchestration suffisamment travaillée, il n'est pas étonnant qu'on ait recours, pour les écrire, à de véritables musiciens, rompus à toutes les difficultés du métier.
MM. Léo Delibes, Widor et Théodore Dubois répondent tout à fait au goût très marqué du public en ce sens. Seul, xM. Edouard Lalo a voulu trop bien faire, il a dépassé le goût du jour et, comme il n'est rien de plus dangereux que de servir aux gens mieux que ce qu'ils demandent à telle ou telle heure, on l'a très justement puni de ce naïf excès de zèle, de son trop bel amour de la musique originale et colorée, en sifflant Namouna. Peu s'en est fallu, paraît-il, que M. Dubois ne tombât dans une pareille erreur, sans plus profiter de la leçon donnée à son devancier. Heureusement qu'on s'aperçut assez tôt de sa méprise et qu'on recula la représentation pour qu'il pût retravailler sa partition; il a dû, dit-on, donner plus de vivacité à ses mouvements de danse : il v avait trop de délicatesse et de pianos, qu'il lui fallut renforcer en faisant doubler le chant par divers instruments à l'unisson. Le malheureux musicien répugnait à employer ces procédés vulgaires pour remédier au manque de sonorité de la salle, et quand on le contraignit à s'exécuter : « Nous ne sommes pourtant pas à l'Eden! » s'écria-i-il avec désespoir.
En général, et sans entrer dans le Jciail des
divers pas, qui ne représenteraient pas grand'chose au lecteur, je dirai qu'on retrouve en cette partition les qualités de facture correcte et de judicieuse orchestration propres à M. Dubois, sans agrément imprévu ni vive originalité. La grande scène féerique, autrement dit tout le deuxième acte, est habilement écrite dans la manière de Weber et de Mendelssohn; puis dans certain épisode comique du premier acte, on trouve un ressouvenir des scènes de Coppélia. Que s'il fallait absolument détailler quelques morceaux pour être agréable à Fauteur comme aux gens qui se contentent de titres tout secs, je citerais le pas des tambourinaires et la valse des olivettes, la bacchanale et la valse des âmes infidèles, enfin le grand ensemble de la farandole fantastique. En somme, et puisque c'est là, présentement, le vrai critérium de la musique de danse, on pourra tirer de la Farandole une Suite d'orchestre attrayante ainsi qu'on l'a pratiqué pour Sylvia. M. Lalo l'a fait aussi pour sa A^^mouna, et, comme elle avait été sifflée, il en a tiré deux Suites d'orchestre au lieu d'une. Il fallait bien qu'il obtînt réparation de cet échec immérité. La chorégraphie de M. Mérante est comme la musique de M. Dubois, plus correcte qu'originale; n'empêche qu'elle est infiniment supérieure à tout ce qu'on nous offre aux environs de l'Opéra, sous les titres, qui changent seuls, d^Excelsior et de Sieba. Ce danseur émérite a trouvé avec et pour M'i° Mauri des pas très curieux que celle-ci danse avec une mutinerie adorable. Elle est tout
à fait charmante dans ce rôle de Vivette et répand la gaieté autour d'elle. Ah! c'est vraiment une belle chose pour une artiste, danseuse ou autre, que de posséder pleinement l'oreille ou les yeux du public : quoi qu'elle essaye ou qu'elle imagine, on la fête, on l'acclame, on l'applaudit.
Dès le lendemain de la représentation, M. Th. Dubois a écrit à M. Altès la lettre de remerciements et de félicitations traditionnelle. Il lui apprend qu'il est un grand chef d'orchestre et que ses musiciens sont les gens les plus consciencieux du monde. Chef et musiciens doivent être absolument fixés sur leur compte réciproque, et le satisfecit intéressé de M. Dubois a dû bien les divertir.