‹ Musiciens d'aujourd'huiChapitre 36 sur 47 · ABEN-HAMET · texte numérisé non relu

ABEN-HAMET

Décembre 1884.

... Donc Aben-Hamct a vu le jour.

L'Opéra-halien, qui se sent près de crouler malgré les innombrables abonnés qu'il assure avoir et qui ne l'empêchent pas de faire relâche aussi souvent qu'il peut, se met à faire les doux yeux à la fois à l'Etat et à la ville de Paris. D'une part, pour obtenir quelque subvention du ministère, il vise à se transformer en Thcàtrc-Lvrique et représente des ouvrages nouveaux de compositeurs français, ce qui est la négation complète de son titre et de son but musical; d'autre part, pour agripper tout ou partie des trois cent mille

francs demeurés sans emploi par suite de la ruine de l'Opéra-Populaire, il imagine de faire la cour au Conseil municipal et de donner des représentations populaires, la turlutaine du moment, où l'on peut entendre à vil prix il Tmvatore et la Traviata. De façon qu'un fauteuil coûte un jour 25 francs et le lendemain 25 sous. Cette transformation de rOpéra-Italien, de si aristocratique et luxueuse mémoire, en un faux Théâtre-Lyrique, accessible, un jour ou deux par semaine, aux plus modestes spectateurs, est un signe des temps et démontre aux moins clairvoyants qu'une pareille entreprise n'a plus de raison d'être à notre époque. Au point de vue musical, c'était depuis longtemps jugé ; mais du moment qu'elle ne peut même pas réussir comme réunion mondaine, où la musique est seulement un prétexte, il n'y a plus qu'à éteindre le lustre et à fermer les salons.

Quoi qu'il advienne enfin, que l'Opéra-Italien disparaisse ou qu'il continue à vivre en se transformant en Théâtre-Lyrique, il n'en aura pas moins représenté VAben-Hamet de M. Théodore Dubois, après tant et plus de remises et de tribulations. Cet opéra français, travesti pour la circonstance en langue italienne, est le premier grand ouvrage lyrique de M. Th. Dubois. Voilà seulement un an, depuis son ballet de la Farandole^ que la presse dite à informations a découvert ce compositeur. Combien de fois depuis treize ans que je fais métier de critique, ai-je eu l'occasion de parler de M. Dubois, d'apprécier son talent correct et distingué, maispeu personnel,

ses mérites comme professeur et sa modestie comme homme, à l'occasion soit de ses Sept Paroles du Christ et de son Paradis perdit^ soit de sa Gu^la de VEmir à l'Athénée-Lyrique et de son Pain bis a l'Opéra-Comique, en dernier lieu pour la Farandole à l'Opéra! Tout ce que j'ai dit et répété de lui dans ces différentes occasions m'autorise à ne pas trop insister aujourd'hui, car ce grand opéra n'est que la répétition allongée des sérieuses qualités acquises par le travail et des médiocres dons naturels qu'on pouvait observer dans les précédents ouvrages du même compositeur. Seulement, ceux-ci étaient beaucoup moins longs et, pour les musiciens de cette catégorie, il vaut souvent mieux s'en tenir aux productions de courte haleine et de second ordre. Ainsi la Gu^la de VEmir et le Pain bis, doux opéras-comiques en un acte, forment certainement le meilleur du bagage musical de M. Dubois, avec l'ouverture de pyithio/, une simple ouverture exécutée un dimanche aux concerts du Chàielet. Combien de journalistes allèrent alors l'entendre et combien n'ont pas dédaigné d'en parler!

Est-ce la pauvreté d'un livret absurde et sans aucun intérêt, bâti par un auteur inhabile sur le Dernier des Abencérages, de Chateaubriand, — de ce grand Chateaubriand qu'un critique à hautes visées littéraires appelle Auguste, on n'a jamais su pourquoi; — est-ce la hàie que M. Dubois a Jù mettre à écrire, à livrer sa musique; est-ce eniin la perspective assez peu réjouissante de travailler pour l'Italie et la nécessité où l'auteur s'est cru

d'adopter les formules italiennes les plus rebattues et qu'il blâmerait sûrement dans les travaux de ses élèves? Toujours est-il que M. Dubois ne me paraît pas avoir donné dans Aben-Hamet tout ce qu'on pouvait espérer de sa science et de son talent. Ou bien, s'il a vraiment montré là tout ce qu'il est capable de produire, il aurait mieux valu pour lui s'en tenir soit au Pain bis, soit à la Gii:{la de Vernir. Au moins a-t-il écrit ces deux petites partitions à son aise, en artiste qui se respecte, et sans être talonné parle temps ainsi qu'il le fut pour Aben-Hamet, orchestrant tant de mesures à l'heure et ne se révoltant pas contre ce métier de manœuvre : il en devrait rougir.

Les ressouvenirs des maîtres les plus divers et des écoles les plus disparates se heurtent sous la plume de M. Dubois, qui n'a pas eu le temps de les discerner, et qui, l'eût-il fait, n'aurait pas eu le temps de les effacer. M. Dubois, professeur, est un peu trop éclectique et dit un peu trop à ses élèves qu'il y a du bon à prendre dans toutes les écoles ; M. Dubois, compositeur, écrit un peu trop comme s'il était son propre élève et qu'il voulût plaire au professeur. Or, les œuvres non homogènes, sans unité, sans idéal précis, qui procèdent un peu de tous les genres et font la risette à toutes les écoles, ne signifient absolument rien en art; elles sont nulles et comme non avenues. Est-ce à dire, après cela, qu'elles ne puissent pas renfermer de ci de là de jolies choses et qu'il faille tout rejeter en bloc? Nullement; mais certains morceaux peuvent émerger sans que l'ouvrage en son

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entier ait plus de prix, car une œuvre d'art, vraiment digne de ce titre, doit ne pas être seulement une succession de morceaux plus ou moins agréables chacun dans son genre ; elle doit former un tout homogène, élaboré sérieusement, découlant d'une même pensée et visant un but nettement défini. A ces conditions, mais seulement à ces conditions, elle sera, bonne ou mauvaise, une œuvre d'art. Rien de pareil dans Aben-Hamet, rien que des airs à la queue leu-leu. C'est ainsi que l'arioso : Va, retourne à Grenade, est d'un bel accent, que le début du grand duo entre Aben- Hamet le Maure et Bianca la chrétienne a beaucoup de charme et d'élan. Mais les deux pages saillantes de la partition sont deux petits airs : d'abord, la chanson mauresque de Zuléma, très curieuse et délicatement instrumentée; ensuite, le duettino de la même avec Alfaïma, tout court, mais exquis et discrètement soutenu par l'orchestre en sourdine. Il suffira d'y ajouter un couplet — ou deux — pour que ce nocturne à la Blangini fasse le tour des salons. Deux jolies bluettes, voilà tout l'opéra de M. Dubois.

Aben-Hamet, c'est M. Maurel — et c'est tout dire. Il ne s'était pas encore offert à nos yeux sous des habits mauresques et devait le regretter. Il est grand, il est large, il est superbe en son costume oriental et joue avec son exubérance habituelle ; il barytonne et ténorise à tour de rôle avec une égale adresse : en un mot, c'est M. Maurel. Autour de lui, point de ténor; un rôle de basse insignifiant, auquel M. Ed. de Reszké prête un semblant

THÉODORE DUBOIS ZlJ

d'importance, et trois débutantes. La meilleure est M^^^ Calvé, qui arrive de Bruxelles : c'est une grande personne douée d'une voix chaude et expressive; la moins bonne est M^'* Janvier, qui vient de l'Opéra, et dont la voix chevrotante a peu d'aplomb. Entre les deux, je placerais volontiers M^'' Lablache, héritière d'un nom illustre, et dont la voix de mezzo-soprano est d'une sonorité pénétrante. Elle-même a plutôt l'air de la fille que de la mère d'Aben-Hamet, tant elle craint de se vieillir, et quand elle arrive au deuxième acte. Mauresque travestie en bohémienne, elle a tout à fait l'air écossais : on n'est pas plus italien.

Le plus triste en l'affaire est que cet excellent M. Dubois a dû, tout Paris le savait dès le matin, consigner douze mille francs au consulat d'Italie, afin que ces choristes italiens, méfiants comme des Normands qu'ils sont, consentissent à chanter l'opéra d'un compositeur français en place d*// Trovatore et de la Traviata. Ils ont chanté faux pour douze mille francs. Mais, que me dit-on, qu'on va doniiQï Aben-Hamet en langue fran^'aise et que ces Italiens d'un patriotisme infiexible apportent le plus grand zèle à répéter en français ? Ce beau zèle annonce-t-il un nouvel appel de fonds? Gare à votre bourse, heureux monsieur Dubois !

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