WERTHER
Janvier iSgS.
Le gros événement musical de ces jours-ci, c'est la représentation de Werther à l'Opéra- Comique, et ce le serait quand bien même nous n'aurions pas appris qu'à rapproche de cette épreuve importante, M. Massenet s'est fait recevoir membre de V Union vélocipédique de France : est-ce afin de s'assurer autant de partisans et de claqueurs qu'il y a d'amateurs du vélocipède en notre heureux pays? Dans ce cas, je l'approuve; car j'admire l'adresse et l'habileté en toute circonstance, et ne puis que prendre en pitié le grand Gœthe auquel une semblable idée ne serait peutêtre jamais venue. Et le brillant banquet donné en l'honneur du nouveau sociétaire, et les toasts, et le tour de la table exécuté par le « jeune maître» monté sur son cheval de fer: autant d'inventions merveilleuses, vous dis-jc, et qui confondent l'imagination des plus forts virtuoses de la réclame... Alors, qu'est-ce qu'il pourra bien imaginer pour Thaïs?
Je causais, il y a environ trois mois, avec un Viennois, grand amateur de musique, très renseigné sur les choses du théâtre, et lui demandais si Werther avait obtenu vraiment là-bas le grand
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succès dont on nous rebattait les oreilles. « Oui, me répondit-il, succès d'interprétation, pour Van Dyck et surtout pour M"*^ Renard ; succès d'œuvre et de musique, assurément non. Voyez : aucune autre grande ville, ni Munich, ni Francfort, ni Hambourg, oîj cependant l'imprésario Pollini est si accueillant, n'a voulu de Werther; et cela malgré les pressantes sollicitations de l'éditeur. Peut-être en voudra-t-on à Weimar, mais c'est de peu d'importance. Or, en Autriche comme en Allemagne, il en va tout différemment qu'en France; un succès réel s'établit non par le chiffre des représentations dans la ville où tel opéra se chante pour la première fois — vous seriez étonné du petit nombre de représentations auquel Werther, par exemple, est arrivé depuis qu'il a vu le jour, — mais par le nombre des villes qui s'empressent de l'adopter. Fn France, grâce à la centralisation artistique et politique, un succès est positif par cela seul que TOpéra-Gomiqu'e ou l'Opéra joue longtemps et fréquemment un nouvel ouvrage; en pays allemand, au contraire, avec un public qui se renouvelle moins et un répertoire infiniment plus varié qu'à Paris, le nombre des représentations monte avec une lenteur extrême, et le succès dans une seule ville ne prouve à peu près rien. Seulement, vous n'êtes pas au courant de ces conditions particulières du théâtre en Autriche ou en Allemagne, et c'est ce qui permet de vous jeter de la poudre aux yeux et de transformer une réussite honorable en un éclatant succès. »
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Voilà longtemps qu'on nous parlait de Weî^ther^ et l'historique de cet ouvrage peut se résumer en peu de mots : commencé en î886, achevé et gravé en 1887, représenté seulement le 16 février 1892, à Vienne. Il prend donc rang entre le Cid et Esclannonde et sa parenté avec ce dernier ouvrage est frappante en ce sens que l'auteur, dans Werther comme dans Esclarmonde ^ est visiblement tourmenté par les idées du maître de Bayreuth. Quand je dis cela, il faut bien comprendre qu'avec un artiste aussi adroit que M. Massenet, aussi prompt à voir d'où le vent souffle et dans quel sens il faut naviguer, il ne saurait être question d'une admiration qui ne peut se contenir. Il faut entendre simplement que le compositeur, voyant la musique et les théories de Wagner obtenir chaque jour plus de faveur, trouve opportun pour lui, profitable à ses intérêts de se modeler du mieux qu'il peut sur ce maître admiré de tous, quitte à s'arrêter plus tard dans cette voie et à modifier de nouveau son style et ses visées, — ce sera l'histoire du Mage^ — s'il voit que les avances qu'il fait aux wagnéristes et les courbettes qu'il fait à W^agner ne lui sont d'aucune utilité. Mais pour moi, qui n'ai pas à rechercher le fond de sa pensée et la raison de ces contradictions successives, je ne puis m'empêcher de reconnaître ici, comme dans Esclarmonde, un heureux plan général et des tendances qui me paraissent justes : le malheur est que l'auteur n'y ait pas persévéré.
Certes la musique qu'il a écrite à propos dv