JULES MASSENET
Werther n'est pas toujours d'accord avec l'idéal qu'on se fait du héros de Gœthe et ces mélodies mièvres, plus délicates et caressantes que réellement émues, cette orchestration si riche en jolies arabesques ciselées avec art, mais sans profondeur, ne traduisent que superficiellement l'amour sincère et réprimé de la douce Charlotte, la passion qui bouillonne au cœur du mélancolique Werther. Ces deux personnages qui chantent de charmantes caniilènes, très finement agencées et contournées, ne doivent pas vivement souffrir du mal d'amour : ils nous font plutôt l'effet de coqueter, de jouer les grands sentiments sans rien éprouver de sérieux et le suicide de l'un, le désespoir de l'autre sont en disproportion flagrante avec les sentiments qui les agitent, avec ceux du moins qu'une telle musique a le don d'évoquer. Et c'est là, vous le sentez, un sérieux défaut; mais c'est égal, ce drame intime est établi sur un bon plan musical, avec des intentions très [Jouables, un déploiement d'ingéniosité rare, d'artifices inépuisables, et comme nul, après tout, ne peut se refaire, il faut bien savoir gré au musicien de cet ertbrt vers l'unité de conception, vers le drame musical proprement dit, sans s'inquiéter de savoir s'il Ta tenté par artifice ou conviction, sans lui reprocher trop vivement de n'avoir pas atteint complètement le but qu'il paraissait viser. Et puis le poème auquel il s'est attelé est vraiment bien médiocre. Us se sont mis à trois, je ne dirai pas pour découper le roman de Gcx.nhe en pièce, mais pour en tirer simplement quelques
scènes tout à fait émouvantes, agencées ou présentées, tant bien que mal, par des mains inhabiles. Un des trois arrangeurs, interviewé, a reconnu que le premier acte, où se trouve intercalé l'épisode célèbre du goûter, était presque entièrement de leur invention et qu'il en était de même pour la scène finale où la figure de l'héroïne est singulièrement modifiée, puisque Charlotte accourt chez Werther pour l'empêcher de se tuer. Elle arrive trop tard, mais assez tôt pour chanter avec lui un grand duo qu'on nous disait être un chef-d'œuvre — excuse à peine suffisante pour justifier l'entorse donnée au drame original — et qui a presque entièrement disparu à Paris : n'était-ce donc pas une page hors ligne et le roman de Gœthe en est-il moins défiguré? Ce livret d'opéra fait l'effet d'un scénario sommaire et d'ailleurs mal construit, car les personnages ne sont ni présentés ni expliqués, pour qui n'a pas lu Gœthe. Au premier acte, quand Werther arrive chez le bailli, on devine à grand'peine qu'il vient chercher Charlotte pour la mener au bal; au second acte, lorsqu'Albert, devenu le mari de Charlotte, aborde Werther et l'interroge, rien ne fait penser que les deux hommes se connaissent et vont causer d'amitié; au dernier acte enfin, quand Werther revient auprès de Charlotte, et qu'elle lui montre le clavecin où ils faisaient de la musique autrefois, les vers d'Ossian qu'il a traduits pour elle, on ignore absolument qu'il ait jamais été reçu dans la maison d'Albert, qu'il ait chanté ou fait des vers pour Charlotte, etc. En
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vérité, il ne se voit dans ce canevas très concis que des figures à peine ébauchées : un soupirant éconduit, un mari soupçonneux, une femme hésitante, une jeune fille rieuse, — plus deux ou trois rôles comiques fastidieux, — et si ces figures ne portaient pas des noms célèbres : Werther, Albert, Charlotte et Sophie, on ne penserait guère à Gœthe en entendant ce Werther.
Et cependant telle est l'influence du génie, si grande est l'émotion qui se dégage des chastes amours de ses deux héros, qu'elles se font jour au travers des obscurités d'un poème trop rapide et des préciosités d'une musique uniformément caressante. En plus d'un passage, on se sent profondément remué par une situation très touchante en elle-même et rendue excellemment au point de . vue plastique (décors, costumes, jeu des acteurs, mouvements de scène), et l'on s'aperçoit à regret — je parle au moins pour moi — que la musique, si habile et chatoyante qu'elle soit, n'entre pas pour grand'chose dans l'émotion ressentie et que son principal mérite est de n'y pas nuire, à la rigueur. Combien de scènes où la passion, chez Werther, doit atteindre à son paroxysme, pour lesquelles le musicien manque de soufHe et qu'il soutient par des coups de timbales bruyants, mais inexpressifs! Dans tous les épisodes de demi-caractère, au contraire, où il n'avait qu'à traduire de la mélancolie ou de la tendresse, voire une douleur sourde et concentrée, il s'est acquitté de sa tache avec bonheur, et plusieurs scènes de simple dialogue entre deux per-
sonnages : la première entrevue entre Charlotte et Werther, le court entretien d'Albert avec Sophie au premier acte et surtout la douce et lente causerie de Charlotte et de Werther en revenant du bal, sur un très joli dessin d'orchestre qui vise à dépeindre le clair de lune, ont un charme intime et vraiment délicieux.
Je citerai aussi, dans le même ordre d'idées, les affectueuses questions qu'Albert pose à Charlotte avant d'entrer au temple, les cordiales demandes qu'il adresse ensuite à Werther sur l'état de son cœur, enfin et dans une gamme plus élevée, tout le début du dernier acte où la lecture des lettres de Werther par Charlotte est traitée avec un bel accent dramatique, où la scène entre les deux sœurs, Taffection souriante et gaie de Sophie formant contraste avec les angoisses croissantes de Charlotte, offre à notre oreille de bien gracieux détails. Quel dommage qu'on y rencontre cette ariette banale du rire avec vocalise perlée, à côté de la belle phrase de Charlotte : Va^ laisse couler tes larmes! Ce qu'il y a de vraiment louable dans ces diverses scènes à deux personnages, c'est la façon si habile et si juste dont ils dialoguent, c'est le charme et la discrétion de l'accompagnement orchestral, l'auteur ayant beaucoup usé dans cet ouvrage des solos d'instruments à cordes ou à vent, ayant eu souvent recours à d'heureux rappels de motifs suffisamiiiem expressifs et s'entendant à merveille à juxtaposer soit ces divers motifs, soit ces divers épisodes, à souligner par un piquant dessin d'or-
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chestre les moindres jeux de scènes. Exemple : le petit temps de valse sur lequel les amis du bailli viennent chercher Charlotte pour aller au bal, et surtout la façon iniiniment ingénieuse dont on en perçoit de fugitifs rappels au début du joli morceau qui accompagne le lever de la lune et le retour des deux amoureux.
Toute la partie comique, introduite ici sans motif appréciable et qui repose sur les grandes parties de boire et manger auxquelles le bailli se livre avec ses vieux amis Schmidt et Johann, est traitée avec un soin inlini, sans qu'il en résulte aucun agrément; mais la scène où le bailli enseigne à sa petite famille un chant de Noël, médiocre d'ailleurs, forme un tableau de genre agréable et l'idée était bonne de nous faire entendre ainsi ce cantique afin de le ramener plus tard, au moment de l'agonie de Werther, ces lointaines chansons des enfants et leurs joyeux rires devant augmenter alors la douleur et le remords de Charlotte, accablée, auprès de son bien-aimé qui râle. Albert, en plus des jolies scènes où il ligure et que j'ai déjà notées, chante en revenant auprès de Charlotte un court arioso passablement banal ; Werther, au contraire, et sous réserve de l'inaptitude du nuisicien à traduire sa douleur poignante et ses cruels déchirements — quel détestable air, en pariiciilier, que le fiévreux allegro : J\nirdis sur nui poitrine! ... - a plus d'une agréable mélodie à soupirer. Son salut à la tranquille demeure du bailli, la cantilène : .1/// quii csl loin, ce jour plein d'inlinic .ioueeur, (n\
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il rappelle à Charlotte leur première causerie aux rayons de la lune, et la phrase par laquelle il évoque le souvenir des douces heures passées dans le salon de son amie ont une grâce délicate et touchante. La scène finale en revanche est bien pauvre et ne vaut que par le contraste entre la plainte suprême du mourant et les joyeux chants de Noël.
Est-ce Charlotte, est-ce Werther, qui a le mieux inspiré le musicien? Charlotte, à mon avis; car c'est pour elle, avant tout, qu'il a trouvé certaines idées ou mélodies qui ne sont pas simplement agréables à entendre et qui me paraissent contenir un peu d'émotion vraie : la jolie phrase sur les enfants et sa mère au premier acte : Chère maman ^ que ne peux-tu nous voir?... et surtout la scène de la lecture des lettres et Yarioso des .Larmes, avant le retour de Werther. Au résumé, M. Massenct — contre son désir et son intention, peut-être — aura prouvé une fois de plus, par tant de mélodies d'un tour si personnel et de scènes ingénieusement traitées, qu'il est bien l'homme des ouvrages de demi-caractère, où la fougue, la puissance et l'ampleur sont moins essentielles que la tendresse et l'amour mélancolique ; où le musicien n'a pas à trouver d'héroïques accents, de grands cris de passion débordante, où la couleur discrète et gracieuse de simples mélodies suffit à traduire des sentiments modérés ou contenus, et qu'il est beaucoup plus apte en somme à la peinture des épanchements intimes qu'à celle des exploits chevaleresques ou des
élans religieux. En deux mots comme en cent, autant je préfère Manon au Cid^ autant je mets Werther au-dessus du Mage. Et l'auteur, sûrement, ne s'en étonnera pas.
M. Massenet a trouvé en M'^e Delna, qu'il a rapidement enlevée à Berlioz et aux Troyens, une interprète admirablement douée sous le rapport de la voix, suffisante au moins sous le rapport du jeu, pour représenter Charlotte; et quant à M. Ibos, qu'on a chargé du rôle de Werther après avoir essayé de MM. Gibert et Delmas, il a de la chaleur et dit mieux les passages de force que ceux de douceur où le son est parfois un peu au-dessous de la note. La jolie voix de M^'^ Laisné, une jeune débutante, et le talent de M. Bouvet, un artiste chevronné, brillent dans les rôles de Sophie et d'Albert. Pour toutes ces raisons, Werther pourra donc obtenir un succès flatteur et productif; mais M. Massenet s'en inquiète-t-il le moins du monde et lui qui ne songe jamais, si on l'en croit, qu'aux œuvres à venir, n'a-t-il pas déjà reporté toutes ses pensées de Werther sur Thaïs?...
EMILE PESSARD