LE CAPITAINE FRACASSE
Juillet 1878.
Un journal l'a fait remarquer : c'est le vingtseptième jour du mois de juin 1872 que Théophile Gautier autorisa par écrit la transformation de son Capitaine Fracasse en opéra-comique, et cet opéra-comique a failli être représenté le 27 juin de cette année. Un autre journal Ta fait remarquer : M. Gounod est né un 17 juin, et Ton aurait pu, en se pressant beaucoup, jouer son Polj'euctele 17 juin dernier. Peu importe assurément que ces rencontres se produisent ou non, car elles ne changent absolument rien au mérite des ouvrages ; mais il importe beaucoup qu'on les signale ou qu'on les provoque, car on fait ainsi du bruit autour de la pièce, et c'est là un excellent moyen de réclame auquel on n'avait pas encore songé. Le Capitaine Fracasse a dépassé la date anniversaire de quelques jours, et Polyeuctc la dépassera sans doute de quelques mois ; mais nous nan attendrons pas pour cela Polyeucte avec moins de patience que nous n'avons attendu FracassCj sachant bien qu'à l'impossible nul n'est tenu, à l'Opéra non plus qu'à Ventadour.
La pièce que M. Catulle Mendès a tire'e du roman de Gautier n'est pas faite pour diminuer l'opinion, établie aujourd'hui par de nombreuses expériences, qu'il est très difficile, même pour l'homme de théâtre le plus exercé, à plus forte raison pour le novice inhabile, d'extraire une bonne pièce d'un roman. Remarquez que je dis : une pièce bonne absolument, et non pas : une pièce qui ait du succès, ce qui constitue une différence essentielle aux yeux de certaines gens, pour lesquels tout ce qui reluit n'est pas or. Et cependant ce Capitaine Fracasse^ avec ses grands coups de théâtre et ses grands coups d'épée, avec ses contrastes de misère et d'opulence, de tristesse et de liesse, de silence et de bruit, avec ses scènes burlesques et ses épisodes tragiques, avec ses tableaux si animés du Pont-Neuf, de la comédie à Poitiers ou à Paris, avec ce cortège bariolé de comédiens ambulants et de grands seigneurs, de truands, de coupe-jarrets et de bohémiens, offrait un sujet très favorable et un cadre excellent pour un opéra de genre où le drame aurait côtoyé la farce avec beaucoup de gaieté et une pointe de sentiment. Mais, outre qu'un pareil sujet exigeait absolument la scène du Grand Opéra par la mise en scène si colorée et les décors si compliques qu'il comportait, il aurait fallu un dramaturge des plus habiles pour transporter ce roman à faces multiples sur la scène, pour combiner une pièce solide et bien bâtie avec les éléments épars dans le livre; encore celui-ci n'aurait-il pas eu trop de toutes les ressources du métier pour se préserver
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des défauts où sont tombés de tout temps les arrangeurs de romans : l'incompréhensible et le décousu. Or, Théophile Gautier, qui ne savait rien des lois du théâtre et qui était rebelle à la musique encore plus qu'il ne se vantait de l'être, a accepté pour cette besogne difficile un poète comme M. Catulle Mendès, parce que celui-ci était son gendre, et un musicien comme M . Emile Pessard, parce que celui-ci était l'ami de son gendre : hors la famille, pas de permission.
M. Catulle Mendès, il est facile de le voir, a entrepris la besogne qu'il avait sollicitée avec lè zèle pieux d'un admirateur et en se promettant de ne changer quoi que ce fût au roman original, mais il a dû s'apercevoir de la difficulté de sa tâche à mesure qu'il avançait ; ou plutôt, c'est bien inconsciemment qu'il s'est départi peu à peu de sa réserve première, qu'il a fini par combiner à haute dose ses propres inventions avec celles du romancier. Il est arrivé ainsi à bâtir une pièce dont les différentes scènes sont très décousues, et qui devient presque incompréhensible vers la fin, alors que les événements se précipitent sans qu'on ait le loisir de les expliquer. Cette lanterne magique n'est pas ennuyeuse, en somme, et, par un singulier jeu du hasard, les scènes épisodiques qui ont paru divertir le plus le public sont dues à l'imagination de M. Catulle Meiulès. 11 en est ainsi du déguisement du pédant Blazius, se drapant en oncle de Sigognac pour recevoir les nobles d'alentour; ainsi du dialogue échangé entre Zerbine, de la fcncirc, cl le marquis des
Bruyères, qui fait le pied de grue dans la rue : ainsi de la scène où le bouillant Vallombreuse courtise Zerbine revêtue des habits d'Isabelle, tandis que la véritable Isabelle essaie de prendre la clef des champs. Presque tout le monde, d'ailleurs, a fait honneur à Gautier de ces scènes amusantes; plus d'un y reconnaissait la verve, la fantaisie spirituelle du célèbre écrivain, et nul n'en aurait démordu si Ton avait voulu le prévenir de son erreur. Avant la représentation, bien des gens avouaient sans embarras n'avoir jamais ouvert le roman de Gautier ; mais, depuis cette soirée, personne qui n'assure l'avoir lu plutôt dix fois qu'une et qui ne le prouve de cette singulière façon.
M. Emile Pessard a obtenu le grand prix de Rome en 1866 avec une cantate intitulée Dalila; il ne s'est pas souvent produit depuis lors ; mais, entin, il n'en est plus à débuter, car il s'est déjà essayé à la scène avec deux petits opéras-comiques, la Cruche cassée, représentée en 1870, et le Char, joué au commencement de cette année, et il a, de plus, publié un recueil de mélodies gracieuses et bien tournées : Joyeusetés de bonne compagnie. Il ne doit rien y avoir de si désagréable, il me semble, pour un compositeur, que de s'entendre louer à faux par des gens très bien disposés d'ailleurs, mais qui n'en savent pas long sur votre compte et qui tantôt ignorent vos mérites, tantôt vous attribuent ceux d'un autre : aussi M. Pessard a-t-ii dû cruellement souffrir dans sa légitime vanité d'artiste en voyant presque tous les aristarques de la presse, de cette presse que
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son frère Hector dirige au ministère de l'Intérieur, le louer, il est vrai, avec un ensemble touchant, mais en accumulant sur son compte des erreurs qui prouvaient le peu de sérieux de ces éloges. Celui-ci, par exemple, le félicite naïvement de ce « premier début », ignorant qu'il est de ses œuvres antérieures, et cet autre le congratule d'avoir tenu toutes les promesses contenues dans la Fontaine de Berny ; or, la Fontaine de Berny n'a jamais été de M. Pessard.
Il faut certainement faire la part de l'inexpérience lorsqu'on se trouve en face du premier grand ouvrage écrit par un musicien qui attend cette bonne fortune depuis douze ans. C'est de l'inexpérience, à coup sûr, lorsque l'auteur n'équilibre pas bien ses morceaux entre eux ou même les différentes parties d'une page musicale un peu compliquée; mais c'est négligence lorsqu'il accepte les idées les plus vulgaires qui lui passent par la tête et qu'il les recouvre d'une instrumentation sommaire ; c'est ignorance ou méconnaissance des lois de la belle musique dramatique lorsqu'il combine des morceaux de longue haleine dans une forme concertante, actuellement condamnée par les moins audacieux comme ne renforçant en aucune façon l'expression de la parole ou le dramatique de la situation ; lorsqu'il fait intervenir des chcrurs rebattus et passés de mode ; enfin, lorsqu'il laisse une place si large à tous ces ornements de convention : rt)ulades, tioriiures, vocalises, ilont personne ne veut plus aujourd'hui et que lui-niêine avait beaucoup
moins accumulés dans le Char, Or, si l'inexpérience est excusable chez un musicien qui, à défaut des théâtres peu hospitaliers, ne s'est pas exercé autant qu'il aurait pu le faire et que l'ont fait presque tous ses camarades en composant de la musique symphonique pour les concerts, la condescendance d'un artiste envers lui-même n'est jamais admissible, et encore moins l'hésitation entre les diverses voies, entre les divers styles : le bon ou le mauvais, le simple ou l'orné, le vrai ou le faux.
11 y a malheureusement dans cette partition trop de morceaux qui ne tiennent pas devant un examen un peu sérieux de l'idée et de la forme. D'autres, qui commencent assez bien, et non sans élégance, se perdent rapidement dans des rengaines sues par cœur, et je ne vois pas trop comment l'auteur pourrait se disculper de ces défaillances répétées après qu'il a paru entrevoir un idéal un peu moins vulgaire, après qu'il a manifestement tenté quelque effort pour y atteindre. Il n'est peut-être pas un seul morceau qui réunisse ces trois conditions indispensables du beau musical : distinction originale de l'idée, appropriation parfaite au sens des paroles, au caractère de la scène, et richesse soutenue de l'instrumentation. En revanche, il se rencontre de louables intentions en plus d'un passage, et j'en signalerai d'assez heureuses dans l'entrée des comédiens au château de Sigognac, avec les couplets bien troussés de Zerbine; dans la scène grouillante du Poni-Ncuf, avec la chanson avinée du bretteur
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SjO MUSICIENS d'aujourd'hui
Lampourde et le refrain bizarre de Chiquila la bohémienne ; enfin, dans Pair dramatique d'Isabelle, prisonnière au château de Vallombreuse. L'auteur ne réussit vraiment pas mal dans certains pastiches de musique ancienne, et il a pu en intercaler plusieurs dans sa partition sans choquer la vraisemblance. Une villanelle de ténor, une musique de scène en forme de gavotte lente, et surtout un petit menuet exécuté par les violons en guise d'ouverture pour la pièce que vont jouer les comédiens ambulants, témoignent d'une certaine habileté dans ce genre rétrospectif. C'est quelque chose, assurément, mais ce n'est pas assez pour asseoir la réputation d'un compositeur ni pour prouver qu'on doive fonder sur lui un sérieux espoir.
Lorsque M. Escudier obtint à l'essai le privilège temporaire du Théâtre-Lyrique, il était déjà bien tard pour recruter une troupe lyrique française, et je m'étonne, en vérité, qu'il ait pu obtenir une exécution présentable avec des artistes racolés au dernier moment. Mais il est homme de ressources, et il l'a bien prouvé en préparant cette pièce aussi rapidement, en la montant même avec un certain luxe. Il convient de signaler spécialement M"« Vergin, une Zerbine intelligente, et M"e Amélie Luigini, une très sauvage Chiquita. M. Taskin et M. Paul Ginet ne personnifient pas mal le coupe-jarret Lampourde et le vieux comédien Ijlazius ; M. Melchissédec fait sonner sa voix d'une façon trop uniforme ; M'^** Moisset ne chante pas toujours juste, et M. Froment n'a pas
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encore la voix trop ruinée pour un ténor qui sert depuis trente ans. Quoi qu'il en soit de ces taches inévitables, il faut se féliciter delà renaissance du Théâtre-Lyrique et souhaiter que, cette fois encore, il ne soit pas ressuscité pour mourir au bout de quelques mois.