SUZANNE
Décembre 1878.
La nouvelle pièce de l'Opéra-Comique, Su-
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\anne^ a, selon moi, le grand mérite de sortir de l'ordinaire et de ne pas nous resservir pour la centième fois une donnée archiconnue sous un titre nouveau. Ce livret, où l'action recommence à chaque acte, séparé du précédent par trois ou quatre années d'intervalle; où l'héroïne, qui change de sexe et de position à trois reprises, entre en scène de but en blanc sans être annoncée ni expliquée en aucune façon, me paraît beaucoup plus agréable en ses péripéties imprévues que mainte autre pièce dont les événements se suivent de plus près sans mieux s'enchaîner.
Cette pièce est bizarre, assurément, mais si l'on réfléchit que les auteurs ont simplement mis à la scène une aventure réelle, une cause célèbre connue sous le nom de la Jolie Fille de Heidelberg^ on conviendra que cette adaptation scéniquc est très habilement faite, eu égard surtout aux diliicultés qu'il fallait surmonter pour faire admettre par un public français une situation aussi délicate que celle du second acte. C'est lorsque Suzanne, une simple tille de paysans, ayant des aspirations irrésistibles vers la poésie et s'étant laissé guider par un jeune étudiant de Cambridge qui lui a juré de la toujours traiter <:\\ sclhit, vit à ses côtés sous les habits d'homme et suit les cours de l'Université, où elle se fait remarquer, d'ailleurs, par sa conduite sérieuse et son zèle au travail. Malheureusement, un autre étudiant st)upçonne le véritable sexe du jeune Claudius, et Richard, oubliant sa promesse fiaiernelle, ose déclarer son amour à Suzanne, qui reprend ses
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habits de femme pour s'enfuir. Elle est surprise ainsi en tete-à-tete avec Richard par tous les e'iudiants qui viennent fêter Noël à l'hôtellerie, et qui la traitent assez cavalièrement, comme la maîtresse de l'un d'entre eux; la malheureuse se sauve affolée et Richard reste accablé au milieu de ses camarades qui le consolent en buvant ferme et chantant fort. Au dernier acte, Suzanne, élevée par son instinct poétique et dramatique, est devenue une tragédienne illustre; elle mène une vie irréprochable et compte comme admirateurs et amis les plus respectueux les jeunes gens d'autrefois, devenus de riches et de puissants seigneurs avec l'âge. Celui qui l'avait insultée naguère, lord Dalton, lui offre en réparation publique l'hommage de sa fortune et de son nom, et Suzanne va pour accepter, lorsque reparaît Richard, qui s'est engagé dans la marine après sa malheureuse équipée. Au cri que pousse Suzanne en croyant Richard tué en duel par Dalton, celui-ci comprend qu'elle aime éperdument le jeune marin ; il rend galamment sa parole à la tragédienne et la pousse dans les bras de Richard : procédé digne d'un noble pair, mieux encore, d'un véritable ami. La musique composée par M. Paladilhe sur ce scénario est un compromis assez habile entre l'opéra-comique d'il y a vingt ans, presque tout en couplets, en airs faciles à retenir, et le genre plus sentimental, penchant peut-être un peu trop vers l'opéra, mais à coup sur d'un vol musical plus haut, qu'on a cherché à acclimater dans ces ces temps derniers à la salle Favart, M. Paladilhe
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a presque constamment adopté les formes de l'ancien opéra-comique, et c'est surtout par son habileté à manier l'orchestration, par la parure délicate dont il revêt des idées parfois assez communes qu'on reconnaît en lui un des musiciens dits de la jeune école, c'est-à-dire un de ceux qui ont pu et voulu faire leur apprentissage au concert, et qui ont écrit des morceaux d'orchestre en attendant que les théâtres missent des voix à leur disposition. 11 n'avait encore donné que deux opéras-comiques de peu d'importance, le Passant et l'Amour africain, et le dernier qu'il nous offre est évidemment supérieure ceux-ci. Il sait, comme tous ses camarades, user avec habileté des ressources symphoniques, et sous ce rapport il n'y aurait qu'à louer dans sa partition, — son orage du premier acte est traité avec vigueur et sûreté, — s'il n'avait négligé d'écrire une ouverture ou même la moindre introduction. Je lui reprocherai aussi, et sévèrement, d'avoir plaqué tant de virtuosité, de roulades et de traits dans le rôle de Suzanne, sous prétexte qu'il devait être chanté par Mi'° Vauchelct; ces gargouillades, outre qu'elles ne sont plus lolérables aujourd'hui au point de vue absolu, forment une tache grossière à côté de mélodies expressives et bien senties qui se terminent sans cadence banale ni feu d'ariitice vocal. Le rôle de Suzanne étant écrit dans un style tout ditiérent des autres, il y a là un contraste, un non-sens qui frappe les auditeurs les plus indirterenis : eux-mêmes senicni bien que c'est loui l'un ou loin l'auire, ei qu'eiiire iclle
mélodie soupirée par Richard et tel air à roulades lancé par Suzanne il y a un des deux morceaux e]ui est exécrable, car l'un est la négation de l'autre.
Le premier acte est une idylle charmante : la fête du houblon et la victoire remportée dans une régale par les étudiants de Cambridge amènent des chœurs pleins d'entrain, de joyeuses danses et de charmants couplets à deux voix, et, pour lord Dalton, un chant de victoire grave et calme, d'un caractère bien anglais. Au second acte, M. Paladilhe a imité d'une façon également heureuse le style de Hasndel dans l'air à boire, aussi chanté par lord Dalton, et ces deux morceaux, d'une bonne couleur archaïque, donnent plus de cachet à sa partition que l'introduction peu justifiée du God save the queen pour terminer l'opéra. La mélodie de Richard : Comme un petit oiseau posé sur le chemin^ est tout à fait charmante et parfaitement chantée par M. Nicot; les couplets de Mii« Vauchelet, qui suivent, seraient bien plus agréables sans le petit concert entre la flûte et la voix qui les annonce ; le duo du déjeuner, très gracieux au début, renferme un andante expressif avec une cadence point banale, et le tout termine d'une façon charmante un premier acte très joli. Le second est plus inégal, la mélodie de Suzanne sur le printemps arrive là sans autre raison que de fournir à M^i"^ Vauchelet des vocalises qui la fassent beaucoup applaudir; la romance de Richard : A dire son secret, est bien sentie. A citer aussi, dans le genre gai, les couplets syllabiques
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de r inflammable Eva et ceux un peu trop contournés sur le pudding. Il y a des parties louables dans le grand duo dramatique entre Richard et Eva, mais trop de formules et de traits vocalises; les interruptions du chœur dans la coulisse sont d'un bon effet dramatique; enfin le finale, outre l'air à boire, renferme un joli quatuor ironique des étudiants se narguant eux-mêmes de n'avoir pas plutôt démasqué les amoureux. Après un solo de violoncelle expressif, le troisième acte s'ouvre par un grand air où Suzanne redébite toutes les vocalises de Philine et de Catarina ; des amies la complimentent en attaquant un petit motif guilleret, puis elle se remet à roucouler pour prier ses invités de passer dans la salle à manger. La scène de la reconnaissance entre Richard et Suzanne amène un motif bien déclamé : Quand fai pénétré dans cette demeure ; et quant au duo du défi entre Richard et Dalton, je préfère bien le ton de persiflage gardé par les deux rivaux aux grands gestes et aux grands cris qui accompagnent d'ordinaire en musique une provocation.
Les deux rôles de Suzanne et de Richard sont tenus à souhait par M^'^ Vauchelet et M. Nicot, mais seulement dans les scènes de grâce ou de sentiment; ils n'ont ni l'un ni Tautre assez de voix pour les longs morceaux dramatiques qui leur incombent. M''« Ducasse joue avec cràncrie le rôle amusant de la fille d'auberge Eva, ci M. Barré tient avec élégance le rôle très difficile du jeune lord Dalton; un bon point à la petite Richer, le domestique minuscule de milord.
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Pièce et musique semblent promettre un succès, et le général Paladilhe, escomptant la victoire probable, a adressé un ordre du jour aux soldats placés sous les ordres du colonel Danbé pour les féliciter de leur bonne tenue... sous le lustre et de leur belle conduite au feu... de la rampe. Cette petite comédie militaire ne nuira pas au succès, non plus qu'elle y aidera: donc, autant valait s'en dispenser.