LES ARGONAUTES
Avril 1881.
Voilà deux fois que la ville de Paris institue un concours de composition musicale, deux fois que M'i^ Holmes concourt et deux fois qu'elle est classée au second rang. Au premier concours, elle arrivait avec sa Liitèce après MM. Dubois et Godard, couronnés ex œquo pour le Paradis perdu et le Tasse; au second concours, elle fut sacrifiée à M. Alphonse Duvcrnoy. Et ce nouvel échec lui fut d'autant plus sensible que le jugement avait été rendu, cette fois, après vif débat, à deux voix de majorité; que presque tous les membres musiciens nommés à l'élection par les concurrents avaient voté pour elle et que c'est M. Herold, préfet de la Seine et ami particulier de la famille Duvernoy, qui avait fnii attribuer le prix à la Tempête, appuyé par ceux des jurés qu'il avait désignés lui-même ou sur lesquels il avait de l'action : musiciens amis, conseillers municipaux et autres. M"« Holmes, de nouveau rejetée au second rang, s'etfor<;a d'obtenir du ministère des Beaux-Arts une allocation qui lui permit de produire son oeuvre c\\ public, l^lle s'appuyait
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sur ce double échec si honorable, et elle fit signer sa pétition parles membres qui avaient voté pour elle au dernier concours; mais toutes ces démarches n'aboutirent à rien, et elle n'obtint pas un rouge liard. Il y avait pour cela une raison excellente : on était fort peu désireux, en haut lieu, de voir M''* Holmes faire exécuter son ouvrage et entrer ainsi en lutte ouverte avec la partition couronnée; après l'échec de la Tempête en concert public, on redoutait ce dangereux parallèle et l'on aurait travaillé bien plutôt à l'empêcher. Dans de telles circonstances, il faut doublement féliciter M. Pasdeloup d'avoir fait accueil à Mlle Augusta Holmes.
Ce poème des Argonautes est sensiblement plus court que celui de la Tempête et n'en vaut que mieux. C'est M^'^ Holmes qui l'a composé elle-même et mis en vers, peut-être avec le secours d'un poète anonyme; en tout cas et sans exagérer la valeur de ce travail littéraire, il semble qu'on aurait pu lui en tenir compte un peu plus qu'on ne l'a fait. Cette légende des Argonautes ne donnait pas prétexte à des épisodes bien variés; elle est ici traitée avec des développements très suffisants. Dans la première partie, les Argonautes appareillent et quittent lolchos, soutenus par les discours héroïques de Jason et suivis des acclamations de la foule accourue sur le rivage. Deuxième partie : la pleine mer; un violent orage éclate, après lequel les sirènes, s'accrochant aux fiancs du navire, essayent d'arrêter les voyageurs; ceuxci sont près de cédcr^ mais Jason les réconforte
encore et lés sirènes, vaincues, plongent dans la mer. Au début du troisième tableau, la magicienne Médée sacrifie avec ses compagnes à la déesse Hécate; le jour se lève : elle aperçoit le héros qui débarque aux rivages de la Colchide ; un élan irrésistible pousse Médée et Jason l'un vers l'autre et tous deux se perdent dans le bois sacré, tandis que les compagnes de Médée effeuillent des roses sur leur chemin. Acte quatrième et dernier : Jason conquiert la Toison d'or avec l'aide de Médée; à peine a-t-il ravi ce précieux trésor qu'il repousse son amante de la veille et s'en retourne avec ses compagnons victorieux, abandonnant la malheureuse au regret d'avoir trahi son père pour un infidèle amant. Il a fallu, ici, faire un accroc à l'histoire ou à la légende, puisque Jason, dit-on, fut un époux modèle au moins pendant dix ans; mais c'était le droit strict de M'^^ Holmes de modifier à sa volonté une histoire aussi peu historique. Plus tôt Jason trahit Médée et plus tôt Médée est punie de sa trahison filiale; ainsi, M''^ Holmes venge la morale outragée et flétrit Jason adultère :" on ne peut que l'en féliciter.
Ce poème un peu monotone offrait à la musicienne des situations analogues à celles dont s'est inspiré le compositeur qu'elle admire et glorifie entre tous. Ces scènes de voyage en mer, de tempête avec chant séducteur des sirènes; ce guerrier invincible et dont la vertu résiste à toutes les tentations; cette vierge qui se donne du premier élan corps jet ame au jeune héros vainqueur des
éléments déchaînés : autant de points de contact avec le Vaisseau fantôme et Lohengrin, avec les chefs-d'œuvre d'un maître auquel M"^ Holmes rend un hommage empressé. Si j'évoque ici le souvenir de Richard Wagner, ce n'est pas, tant s'en faut, pour écraser M''^ Holmes, mais pour expliquer, au contraire, en quoi elle diffère et vaut mieux que M. Duvernoy. Il est bien évident qu'à moins d'avoir un génie absolument créateur, tout musicien procède d'un maître ou deux, qu'il, admire et goûte à bon escient. Rien de plus légitime que cette admiration quand elle s'adresse véritablement à un homme de génie et rien de plus naturel que cette influence. Il est bien clair, par exemple, que la plupart de nos compositeurs, écrivant actuellement pour Torchestre seul, procèdent qui de Berlioz, qui de Schumann, tandis que ceux qui s'exercent en vue du théâtre montrent une indécision coupable et flottent de M. Gounod à M. Verdi, selon qu'ils croient pouvoir mieux séduire le public en se mettant à la remorque de celui-ci ou de celui-là. De là, à n'en pas douter, la supériorité marquée de nos musiciens dans la musique symphonique, où ils ont su choisir des modèles hors ligne, tandis qu'ils restent inférieurs dès qu'ils abordent la scène, où ils se raccrochent à des musiciens qui ne sont eux-mêmes que des reflets : seul, le véritable génie est apte à tenir école et peut engendrer des talents sérieux.
Mi'« Holmes, elle, admire chaudement Richard Wagner. Elle lui emprunte ses motifs#caractéris-
tiques, ses rappels de phrases emblématiques, ses mélodies enlaçantes des instruments à cordes, ses dispositions de l'harmonie à découvert, ses appels héroïques des cuivres. De plus, elle observe exactement le principe formulé par Grimm et Rousseau avant Richard Wagner, de ne faire chanter deux voix ensemble que très rarement et lorsque la situation l'exige. Enfin, elle a fait de chacune des quatre parties de son œuvre un tout absolument complet, dont les divers épisodes et motifs se soudent et s'enchaînent sans point d'arrêt sensible où l'on puisse applaudir; c'est là encore un précepte absolument conforme à la vie réelle, au drame, où l'entrée et le départ des divers personnages ne marquent jamais un point d'arrêt absolu. Quand je dis que M"'^ Holmes s'inspire directement de Richard Wagner, je parle d'une inspiration générale, non de ces réminiscences exactes qui abondent chez les musiciens sans talent personnel. Ainsi Ton retrouvait sous la plume de M. Duvernoy quantité de phrases ou de bribes musicales empruntées littéralement aux compositeurs de toutes les écoles; chez M"« Holmes, au contraire, on perçoit une influence supérieure indiscutable, mais on ne se heurte pas à des mesures, à des passages copiés littéralement de droite et de gauclic. Avec la Tempête, on avait un travail de marqueterie agréablement fait par un musicien sans idées propres ni idéal hxe et qui tournait à tous les vents; avec les Argonautes^ on a Tœuvre d'une artiste de conviction qui sait bien ce qu'elle veut
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faire et qui s'y essaye avec fermeté sans dévier du chemin qu'elle a choisi.
Assurément cette partition est l'œuvre trop touffue et parfois un peu malhabile d'un musicien qui a eu trop rarement occasion d'entendre ses productions à l'orchestre et de se châtier luimême; assurément M^^*^ Holmes ne mesure pas assez ses effets; elle prodigue uniformément les éclats des cuivres; elle tombe parfois dans l'emphase à force de vouloir être grandiose, héroïque; mais cette exubérance, au moins, laisse voir en plus d'un endroit un véritable tempérament d'artiste, un compositeur qui a quelque chose à dire et qui s'efforce de le rendre, au lieu d'écrire au courant de la plume une œuvre quelconque, incolore, constamment plate et sans accent. Il y a des passages de grande valeur dans la partition de M^'e Holmes : d'abord ses premiers chœurs des marins et le joli chant d'adieux soupiré par une jeune tille sur le rivage, puis la scène de la tempête et celle du chant des sirènes, dont le motif ondoyant est d'une séduction extrême et orchestré à ravir; enfin le chœur des Argonautes abordant en Golchide est tour à tour d'une grâce charmante et d'une mâle fierté. La troisième partie est certainement la meilleure : aux conjurations magiques des compagnes de Médée, rendues d'une façon très saisissante par l'orchestre et les voix, succède une superbe invocation de Médée à Hécate. Ce transport furieux de la magicienne est traduit avec une grande puissance, et quand celle-ci tombe épuisée, ses compagnes.
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échevelées, dansent une ronde folle où le délire prophétique atteint au suprême degré; tout ce passage est véritablement beau.
Le moment où Médée aperçoit Jason sur la mer rappelle assez exactement l'arrivée du -chevalier Lohcngrin; puis commence un long duo d'amour où l'on rencontre des phrases d'une tendresse exquise, comme celle de Jason : Nous régnerons ensemble, et aussi des élans très dramatiques, comme celui où Médée découvre dans l'avenir la trahison de Jason. Il y a là un rappel de l'invocation à Hécate du plus heureux etfet. Cette scène, très développée, se termine par un chœur charmant des compagnes de Médée et par de courtes phrases alternées des deux amants qui tombent un peu trop dans la barcarolle; il y a aussi à la fin une sorte de point d'orgue à deux voix dont M^^^ Holmes devrait rougir. En résumé, cette scène est très bien conçue et exc'cutée avec une sûreté surprenante, au moins dans sa majeure partie ; à la lin seulement, il y aurait quelques taches à enlever. Dans la dernière partie, il faut citer le fier récit de Jason énumérant tous les obstacles qu'il a surmontés et les reproches de Médée à son amant inlidèle. 11 va dans ce passage un rappel de la tin du duo d'amour qui produit un etfet charmant; Torchestration, plus nourrie ici que la première fois, atténue un peu le balancement trop régulier de la phrase mélodique et cela prouve au moins qu'il sullirait d'une retouche légère pour enlever à la conclusion du duo d'amour son caractère un peu trop italien.
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Cette œuvre rendue avec indécision par des chœurs, un orchestre et des solistes : M"^" Panchioni et Renée Richard, plus M. Laurent, qui ne savaient pas trop bien leur affaire, a cependant obtenu un succès de bon augure auprès d'un public qu'elle aurait pu dérouter et l'on ne voyait guère que M. Herold affectant de ne pas applaudir. Dans son rapport au préfet, M. Perrin écrivait ceci : « Une mention honorable a été décernée aux Argonautes par dix-sept voix sur vingt votants. Je suis l'interprète du jury en signalant à votre attention le mérite de cette œuvre et il serait bien à désirer qu'elle pût être exécutée en public après que l'audition de la Tempête aura eu lieu. Le jury pense que ce serait un argument de plus en faveur du concours. « On sait comment M. Herold a répondu à cet appel presque unanime du jury. Pour une fois que M. Perrin, parlant au nom de ses pairs, proposait une chose juste, il n'a vraiment pas eu de chance.
M. Benjamin Godard était venu saluer le public après le Tasse, et M. Duvernoy ne manqua pas d'imiter ce bel exemple après la Tempête. M'ie Holmes a sagement fait de ne pas se prêter à semblable comédie lorsque ses amis et les musiciens de l'orchestre l'appelaient à grands cris sur l'estrade. Un homme aurait cédé sans peur du ridiculo, ainsi que dix autres l'ont déjà fait : une femme a deviné le piège et s'est gardée d'y tomber.
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