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LE TRIOMPHE DE LA RÉPUBLIQUE

Septembre 1889.

Vous savez la nouvelle, la bonne, l'excellente nouvelle ! Il n'y aura pas de cantate officielle à la Distribution des récompenses de l'Exposition universelle. A la suite d'un concours littéraire, on avait bien couronné une cantate de M. Gabriel Vicaire, mais il paraît qu'elle était absolument impropre à être mise en musique et que toutes les tentatives faites par les musiciens les moins originaux n'aboutirent à rien d'acceptable. Aussitôt, M. Gounod entrait en scène et s'otîrait patriotiquement pour écrire en deux temps une grosse partition sur la cantate en souffrance. Il aurait, par dévouement suprême, accepté les quelques mille francs qu'on devait attribuer au vainqueur et qui se trouvaient désormais sans emploi; mais on s'insurgea, on lit observer qu'une telle proposition, si désintéressée qu'on la voulût croire, était au moins singulière de la pan d'un personnage ayant contribué peut-être à faire échouer le précédent concours. Devant celte objection, maître Jacques se dédoublait, de musicien devenait poète, et proposait d'écrire une pièce de vers dont la musique serait composée par M. Georges Palicot, un musicien de dixième ordre qu'il honore d'une affection particulière et qui se targue d'être « le seul élève de M. Gounod ». Cette fois, ce ne fut dans tout le monde musical qu'un

violent accès de rire, et l'on décida, tout bien pesé, qu'on se passerait de cantate nouvelle à la

Distribution des récompenses Si le poète

Gounod et le compositeur Palicot en écrivent une, ils n'auront qu'à se la faire exécuter par M"^" Lucie Palicot sur le piano-pédalier et s'applaudiront l'un l'autre avec fureur.

La cantate officielle, dont nous sommes délivrés, est une chose, et rOde triomphale composée par M^'e Augusta Holmes pour le poème, la pantomime et la musique, en est une autre. La cantate avait pour but de chanter avant tout les merveilles et le succès de l'Exposition de 1889 : l'Ode se rattache à la série des fêtes destinées à célébrer le Centenaire de 1789. On avait déjà dépensé en feux d'artifice, illuminations et réjouissances publiques une bonne part des quatre ou cinq millions votés pour ces cérémonies commémoratives,et l'on ne savait guère à quoi employer le surplus; tout à coup, M^^^ Holmes se présente et fait valoir son projet gigantesque. Elle sait si bien, l'enthousiaste et charmante artiste, enjôler les puissants du jour, qu'ils lui concèdent sans barguigner la jolie somme de trois cent mille francs pour réaliser cette imitation des cérémonies de Tancienne Grèce, avec grandes masses chorales figurant le chœur antique, faisant alterner leurs strophes, évoluant avec noblesse et se groupant depuis Tavani-scène jusqu'aux plans les plus reculés, les plus élevés du théâtre, de façon à former autour du soliste une armée de figurants, tout un peuple de chanteurs.

Certes, l'idée avait sa grandeur; mais cette apothéose gigantesque de la République avait le mauvais côté de rappeler les innombrables productions similaires que l'on vit éclore à l'Opéra sous la première Révolution et qu'on appelait : hymnes ou ballets patriotiques, ou, plus glorieusement : sans-culottides. M^^^ Holmes, assurément, n'en est pas là; elle n'a même vu, je le crois, que le côté artistique et musical de Tentreprise et ne s'est pas rendu compte que la politique, ici, primait tout. Elle a dû le discerner après l'exécution publique, en voyant nombre d'écrivains donner libre cours à leurs préférences politiques et tout louer ou tout condamner dans cette création : poésie et tiguraiion, musique et décors, uniquement parce que le régime actuel ou simplement l'idée républicaine leur agrée ou leur déplaît; notez que j'emploie ici des termes très adoucis. Que devient, au milieu de ce déchaînement de passions, l'artiste convaincue, la femme à la volonté énergique, au talent si viril, et ne voit-elle pas qu'elle aurait mieux fait de se livrer à la composition de quelque oeuvre exclusivement musicale au lieu de paraître vouloir forcer le succès et gagner les faveurs du pouvoir en ressuscitant la musique politique et révolutionnaire inaugurée il y a cent ans ?

Voici en quoi consiste ce Triomphe de la République. On voit successivement détiler diverses classes de la société : vignerons et moissonneurs, soldats et marins, artisans de tous les corps d'état, les Arts et les Sciences, des jeunes

gens et des jeunes filles, puis des enfants, et tous ces groupes, après avoir chanté quelque refrain caractéristique, se rangent respectueusement autour d'un autel dont le haut nous est caché par un grand drapeau tricolore, aux nuances tendres. Tout à coup, le ciel s'assombrit, la terre tremble et l'on voit sortir du sol une femme éplorée, en vêtements de deuil, et les poignets enserrés dans des anneaux de fer; elle adresse à cette foule immense des supplications muettes et se traîne à genoux jusqu'au pied de l'autel antique. Emu de pitié, le peuple implore à grands cris une déesse inconnue, mais toute-puissante En doutezvous ? C'est la République.

Celle-ci apparaît sur l'autel, tout entourée d'épis dorés, une branche d'olivier à la main, et, s'enveloppant du drapeau national, elle annonce à ses enfants agenouillés une ère prochaine de justice et de concorde universelle. La prisonnière éplorée retrouve force et courage en entendant cette voix libératrice; elle arrache avec horreur ses chaînes et rejette au loin ses voiles noirs. Alors, elle paraît tout de blanc vêtue, avec une ceinture bleue et rouge, et le peuple entier, devant ce prodige, entonne un chant de triomphe en l'honneur de la souveraine bienfaitrice; il agite des palmes et se précipite avec enthousiasme vers Pautel de la Liberté. Fort bien; mais quelle est cette femme en deuil? On nous dit aujourd'hui qu'elle personnifie la Patrie en deuil, raffermie et réconfortée par la République; mais on dit aussi que Mii« Holmes voulait d'abord qu'il y eût deux

femmes enchaînées, vêtues de noir : allusion bien autrement significative, tout à fait naturelle de la part d'une artiste exaltée ayant déjà chanté les souffrances de l'Irlande et de la Pologne opprimées, mais qu'on a sagement fait de modifier dans la mesure du possible. Ah! sapristi, elle n'y va pas par quatre chemins notre compatriote volontaire, car W^^ Holmes, il faut le dire à son honneur, s'est fait naturaliser Française après nos malheurs.

Que voulez-vous que je vous dise à présent? Que Mlle Holmes s'est vaillamment acquittée de la tâche écrasante qu'elle avait assumée? Eh mon Dieu, oui, je le dirai bien volontiers; mais je voudrais pouvoir ajouter que cette cantate imitée de l'antique n'est pas seulement une œuvre de circonstance, qu'elle a été conçue et composée avec tout le loisir et la réflexion qui, seuls, font les créations sérieuses et durables dans les arts; je voudrais pouvoir dire aussi que M^'^ Holmes est demeurée partout égale à elle-même et qu'elle n'a laissé passer dans sa partition nouvelle aucune page de caractère banal ou de contexture trop lâche. Et c'est ce qu'il m'est impossible d'avancer.

Certes, je reconnais par endroits la facilité mélodique et l'élan chaleureux qui brillent dans les Argonautes, dans ses tableaux symphoniques d'Irlande et de Pologne; mais outre que Mi'e Holmes, écrivant pour des masses formidables, en vue d'un cadre énorme et de chanteurs inexpérimentés, a dû beaucoup employer les unissons,

Jes répétitions de phrases, réduire, en un mot, son style vocal et symphonique à des formes très simples, il est évident aussi que depuis quelque temps, et même lorsque les circonstances ne l'y forcent pas, elle marque une propension à trop clarifier sa musique. On dirait, en plus d'un endroit, que son idéal actuel est de se rapprocher de M. Massenet et de séduire aussi vite que lui le public en adoptant ses formes élégantes et sensuelles, après avoir longtemps sacrifié, selon des rites plus sévères, sur l'autel solitaire de M. César Franck.

Cette tendance était déjà sensible dans son Ludus pro Patria^. Elle s'accentue encore, et très visiblement, par la force même des choses,

I. Voici comment je résumais^ en mars 1888, mon sentiment sur Ludiis pro patria : « Cette ode-symphonie, à laquelle le public du Conservatoire a fait un accueil que les nouveautés obtiennent rarement dans ce petit sanctuaire, est tout à l'honneur de M"' Holmes; mais il me semble qu'à mesure qu'elle apprend mieux son métier, elle se rapproche un peu trop de ce que nous sommes habitués à toujours entendre et qu'elle perd de cette saveur étrange, de celte audace irréfléchie qui faisaient le grand attrait de son poème symphonique IrLxnde et de sa grande cantate des Argonautes. Il serait vraiment dommage que cette artiste si richement douée finit par noyer tant de belles qualités dans cette nier de musique fluide et douceâtre qui tend de nos jours à submerger les talents les plus originaux, lorsque ces artistes ne sont pas d'une nature résistante ou imbus de C(Mivictions très arrêtées. M"" Holmes, par son tempérament même, répugne à ce genre de musique et n'est pas, je veux le croire, accessible aux faiblesses, aux compromissions ; qu'elle regarde donc toujours en haut et qu'elle se gare plus que tout autre, étant femme, de tout ce qui pourrait l'etVéminer et l'amollir, w

dans l'Ode triomphale, avec ces fréquents unissons et ces grands chœurs à dessins très larges, mais simplement pompeux et sans grandeur. Tous les récits de la République et le long chœur final, où neuf cents chanteurs sur la scène et trois cents musiciens dans l'orchestre chantent et jouent tiitta for-{a, rentrent dans cette musique banale et sans caractère à laquelle se réduisent habituellement les cantates officielles. La marche funèbre et les déplorations du chœur accompagnant la pantomime désolée de la prisonnière en deuil forment une assez belle progression, mais, là non plus, il n'y a rien de profondément senti ni de personnel. Il faut donc nous rabattre sur les divers épisodes de la première partie pour trouver quelque page, je ne dirai pas tout à fait jolie, mais seulement gracieuse et qui supporterait d'être transportée dans un concert ordinaire avec des movens d'exécution restreints, un orchestre et des chœurs peu nombreux.

Le refrain des marins, tout bonnement une barcarolle agréablement balancée, ne manque pas de charme, et le choral des artisans est d'un rythme très franc, avec ces coups de marteau sur Tenclume, que M"^ Holmes n'est pas la première à avoir employés, tant s'en faut, pour donner du relief à tel ou tel motif chanté; la phrase mélodique exposée par les Arts est d'un contour élégant, d'une grâce assez poétique, mais purement superticiellc, à l'imitation de mainte cantilène éclose sous la plume d'un Gounod ou d'un Massenet. Le chœur dialogué des amoureux et

des amoureuses, qui côtoie un peu trop le rythme de la valse, est délicat et caressant pour l'oreille, avec un perdendosi qui ne manque jamais son effet sur Je gros du public; enfin, la chanson des jeunes garçons, qui affecte des tournures de ronde enfantine, très simple, avec gais crépitements a l'orchestre, est peut-être le passage, je ne dirai pas le plus saillant, mais le moins attendu, le moins courant de tout Touvrage. Au total, et justement parce que je tiens en grande estime le talent de M^i^^ Holmes, j'aurais autant aimé qu'elle n'entreprît pas cette besogne ardue, presque irréalisable, car, en plus de la conception même de cette cantate, émanant d'un esprit très large, ouvert aux vastes pensées, il n'y a guère à louer dans son œuvre que la façon dont elle est mise en scène, la musique étant, du consentement même du musicien, repoussée au second plan. Quelle folie aussi, de vouloir faire enten^lre une voix seule comme celle de M'"'^ Maihilde Romi, personnifiant la République, dans cette immense cour vitrée qui s'appelle le Palais de l'Industrie ! Autant vaudrait hurler en plein air.

Mais qu'est-ce qu'on me dit? Que M"'-" Holmes, après avoir longtemps résisté — dix minutes pour le moins — aux sollicitations, aux clameurs d'amis impitoyables, a fini par se laisser traîner sur le théâtre, alors qu'une bonne partie du public s'était déjà écoulée, et qu'elle est tombée alors dans les bras de M. Alphand, qui Ta paternellement embrassée. Ah ! mais, voilà qui est grave et la « Massenétrite « a fait des progrès

rapides chez M^^^ Holmes. Pour parler sérieusement, j'aurais attendu d'elle ou plus de modestie ou plus de fermeté. Savez-vous qu'on les compte, à présent, les compositeurs de grand renom ou même de mince notoriété, qui n'ont jamais reparu sur la scène et ne sont jamais venus saluer le public, ni à Paris, ni à Bruxelles, ni ailleurs, si grands cris qu'on poussât pour les faire reparaître? Ils ne sont pas nombreux et ne fléchiront pas de sitôt, je l'espère... Ils sont un.

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