LA MUETTE DE PORT ICI
Septembre 1879.
On a voulu remonter îa Muette à toute force, alors que la destruction des de'cors, dans l'incendie de 1873, fournissait une si belle occasion de rayer cet opéra du répertoire avec le Trouvère et Lucie; on a fait vibrer la corde patriotique; on s'est buté à cette idée qu'il n'y avait déjà pas tant de musiciens français au répertoire courant du théâtre, accaparé par Meyerbeer et Rossini; on aurait lapidé les contempteurs d'Auber, qui considéraient la Muette comme un opéra-comique agrandi, très déplacé à l'Académie de musique et dont la musique d'ailleurs avait fait son temps; on allait vantant partout la fraîcheur éternelle, Tesprit toujours si vif des mélodies d'Auber. On a tant fait et tant crié, qu'on a repris enfin ce prétendu chef-d'œuvre, qu'on l'a remonté avec une mise en scène splendide et qu'on a abouti au plus brillant fiasco qui se puisse imaginer. N'aurait-il pas été plus simple de laisser s'éteindre l'opéra d'Auber dans un tranquille oubli? Ses derniers admirateurs auraient toujours pu dire que si on l'avail repris, c'aurait clé un vrai irioin-
phe, tandis que celte dernière ressource leur est ravie après un si bel échec.
D'ailleurs les partisans d'Auber tournent casaque depuis cette soirée avec une désinvolture charmante. Et cependant ils faisaient tout, la veille encore, afin de surchauffer l'enthousiasme; ils reproduisaient cette brève et juste appréciation de Schumann sur la Muette : « Opéra d'un musicien de fortune, où le sujet a soutenu le compositeur; la musique, par trop vulgaire et vide de sentiment, est en outre horriblement instrumentée : çà et là quelques étincelles d'esprit », en injuriant Schumann, en exaltant Auber. Deux de ses panégyristes, enfin, deux écrivains qui sont toujours en retard, qui nient le beau alors qu'on commence à le discerner et qui exaltent encore le mauvais quand on commence à s'en dégoûter, publiaient de grands articles à sensation, — toujours la veille bien entendu, — l'un dans la revue française la plus répandue, l'autre dans le journal le plus lu de Paris.
De ces deux joueurs de flûte, un seul a dû parler après la représentation, et il faut voir quels jolis tours de phrase il emploie afin de masquer sa déconvenue et le démenti que l'événement infligeait à ses belles prophéties. Ce n'est pas lui cependant, c'est son confrère qui avait lancé les plus énormes pavés de l'ours à la tête d'Auber. Celui-ci ne racontait-il pas qu'après une représentation de la Muette, en août 1870, alors que les têtes bouillaient et qu'on partait joyeusement en guerre, Auber, ayant réentendu sa musique
après un assez long intervalle, avouait sans détour qu'il n'en était pas content, que « ce n'était pas cela » ? Et notre ours, notre ami, veux-je dire, s'efforçait en un long commentaire d'expliquer cette sévère appréciation d'Auber sur lui-même, de l'expliquer et de l'atténuer, bien entendu, pour conclure enfin, contre Auber en personne, que la Muette était un chef-d'œuvre.
Et plus loin : « Il ne croyait même pas au travail, écrivait complaisamment notre homme, et quand on le félicitait de la fraîcheur, de la grâce, de la jeunesse de ses idées mélodiques : « Que me chante-t-on là, disait-il, mais je n'écris « que quand je m'ennuie et je m'ennuie quand « j'écris. » Vit-on jamais compositeur se discréditer davantage et se rabaisser ainsi comme à plaisir? Et pour le bouquet, ce trait de Henri Heine, qu'on donne ici comme une boutade sans portée et qui n'est malheureusement que trop vrai : « Scribe et Auber sont deux hommes d'infiniment d'esprit, ils ont la grâce, le sentiment, la passion même ; seulement ce qui manque à l'un, c'est la poésie, et ce qui manque à l'autre, c'est la musique. »
La conclusion de ce long article est que ce qu'il y a de meilleur dans Scribe, c'est Auber. Schumann avait dit le contraire avec moins de prétention, et Schumann avait dit vrai. Le peu qui subsiste d'Auber à TOpéra-Comique ne vit que par les livrets de Scribe, et la preuve en est que lorsqu'une pièce de Scribe était mauvaise, janiiiis la musique d'Auber n'a pu la faire durer.
'^4 MUSICIENS d'aujourd*hlm
Je me rappelle même à ce propos une cruelle réplique de Gavé, l'ancien directeur des Beaux- Ans. Scribe mourut dix-huit jours après que la Circassietine avait été jouée, et comme on demandait à Gavé son avis dans le monde officiel : « G'est un opéra de la vieillesse d'Auber et de la mort de Scribe. » Le mot est sanglant, mais vrai. La Muette^ en son temps, fut attendue avec une impatience dont on se ferait difficilement une idée et qu'expliquait suffisamment le grand renom des deux auteurs. Charles Maurice, pour lequel toute occasion était bonne afin de remplir sa caisse, avait trouvé un excellent moyen d'entretenir à la fois la curiosité du public et le zèle de ses contribuables. Par exemple, il insérait un jour le questionnaire suivant dans son Courrier des Spectacles :
M"" Cinti-Damoreau rentrera-t-ellc à TOpéra ?
Y reparaîtra-t-elle dans la Muette de Port ici?
M"' Jawureck établira-\-Q\\Q ou doiiblera-X-Q\\c le rôle .'
Une autre cantatrice sera-t-elle chargée de cette tâche ?
Quel est l'inte'ressant état de santé de M^'" Noblet ?
Aura-t-on cette mime dans l'opéra nouveau?
Sera-ce M"° Legallois qui créera la Muette?
Ces deux dames apprennent-elles le rôle en même temps ?
A quelle époque sera représente ce curieux ouvrage?
Le poème en est-il digne de son brillant auteur ?
La musique est-elle vigoureusement rossinisée ?
Les décorations seront-elles superbement neuves ?
Y aura-t-il des costumes d'une grande exactitude ? L'ensemble est-il de nature à faire beaucoup d'argent ? Dit-on ce qu'on en pense ? Pcnse-t-on ce qu'on en dit r
[Rumeurs historiques.)
Et comme réponse à ces questions multiples, rcnirelilet suivant, qui parut neuf jours après,
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juste le temps, pour les actrices visées, de comprendre rinvitaiion et de passer à la caisse. Et elles y passèrent toutes les quatre, ainsi qu'on va voir :
Le retour au bercail de la brebis égarée et celui de M"e Noblet vers une santé chère au public assurent enfin la représentation de la Muette de Portici ^ ouvrage qui sera bien heureux si sa fortune est proportionnée à ses premières tribulations. M'"« Damoreau-Ginti sait le rôle qu'elle avait appris dès le commencement de la mise en répétition de la pièce. M"'' Jawureck le sait également pour suppléer le chef en cas d'accident imprévu. Il en est à peu près de même de M"«=^ Noblet et Legallois, disputant sans cesse de dévouement et de zèle pour se maintenir en l'estime où cette conduite et leur talent les ont toutes deux placées. Encore une quinzaine de jours, puis on frappera les trois coups. Silence ^ !
Le succès de la Muette, à l'origine, fut comme un feu de paille. Il eut d'abord plus d'élan qu'aucun autre opéra, et surtout que Guillaume Tell, postérieur d'une seule année, mais il alla diminuant peu à peu tandis que les autres ouvrages gagnaient de l'avance, et, en somme, il n'est comparable à nul autre opéra célèbre pour
I. Et, la Muette une fois jouée, cette petite note supplémentaire visant M'^" Legallois, une bonne pratique celle-là : « Quelques jours de repos sont nécessaires à la santé de M"« Legallois, que son zèle porte à se montrer au plus fort d'une indisposition. Cette nouvelle, dans ses rapports avec le public, peut s'analyser ainsi : souffrir pour mieux jouir. » Quelle jolie façon d'entendre la critique et comme Charles Maurice est le digne maître de I-'iorentino !
la continuité des représentations. Au résumé, il s'en fallut bien que la durée et la fixité du succès fussent en rapport avec la vogue des premiers temps; en cinquante ans, la pièce avait obtenu seulement 471 représentations, tandis que Guillaume en obtenait 6 1 7 dans le même temps, et que les Huguenots en comptaient'620 en quarante ans et le Prophète 348 en vingt-cinq ans.
La Muette, en se reportant à l'origine, offre bien un certain intérêt historique et par l'animation, par le mouvement inusité que l'action présente, et par le rôle important confié aux masses chorales. Mais tout cela était bien peu de chose auprès des œuvres qui allaient éclore, et la pauvre musique d'Auber toujours courante et guillerette, avec son orchestration si étriquée, allait paraître bien maigre auprès de celles de Rossini, de Meyerbeer, de Weber et d'autres encore dont le galant vieillard n'a même pas soupçonné le génie écrasant. Aujourd'hui, toute cette partition tombe en poussière; des rôles entiers s'émiettent : ceux d'Alphonse et d'Elvire avec leur faux alliage de virtuosité italienne, ce traître à l'eau de rose du nom de Pietro et enfin cette pauvre muette, dont la pantomime est rendue par de petits motifs sans couleur, sans expression. Il reste, à la vérité, quelques récits bien frappés dans le rôle de Masaniello, mais toujours accompagnés par de maigres trémolos, deux ou trois chcieurs, bien écrits dans une forme toute conventionnelle : celui de la Prière et celui du Marché; certains airs de danse agréables, quoiqu'un peu simples pour des
oreilles habituées à de bien autres recherches de timbres, et enfin quelques phrases de ténor, d'une déclamation énergique, au début du fameux duo : Amour sacré de la pairie, dont le motif principal est bien loin de valoir le début. On a crié bis par tradition l'autre soir, mais des protestations se sont fait entendre et la claque a dû se rabattre sur la Prière, que les chœurs ont dite avec des nuances d'orphéons, des oppositions de piano et de forte qui séduisent toujours le vulgaire et n'ont pas le sens commun.
Si Auber a atteint, au début de ce duo célèbre et surtout dans la phrase: Mieux vaut mourir que rester misérable ^ une force d'expression, une ampleur de formes qu'il n'a jamais eues ailleurs, c'est qu'inconsciemment peut-être il y a scrupuleusement observé la prosodie. Encore aujourd'hui, nombre de compositeurs souvent applaudis ont la barbarie et commettent la sottise de s'en écarter. Ceux-là se vantent d'être et sont bien de l'école d'Auber, qui brisait les mots, hachait les vers et les réduisait en une bouillie informe. Castil-Blaze, qui n'entendait pas raillerie sur ce chapitre et qui avait raison, a écrit une fantaisie des plus amusantes sur toutes les insanités qu'Auber prête à Scribe en le défigurant. Qu'estce que signifie ce vers ainsi prosodie : Amis, la ma-tinée est belle, sinon qu'un Lama de l'Inde a une maîtresse du nom de Tinée et que ses amis le félicitent : Ami Lama, Tinée est belle. Et celuici : Jet'TE tes Fi'lets en si-lence ! indique-t-il autre chose qu'un père dénaturé jetant ses tils à
la mer sans faire de bruit : Jet-TE tes fils laids EN silence. Qu'est-ce que peut bien exprimer une musique dont l'auteur se complaît dans un pareil gâchis ?
La critique et le public s'en sont pris aux interprètes de leur désillusion. L'ensemble est médiocre assurément; mais M'i^Daram et M. Bosquin ne sont ni meilleurs ni pires que leurs devanciers dans des rôles ridicules à tous les points de vue, et M. Villaret, pour fatigué qu'il fût dans la romance du Sommeil, a bien enlevé les passages de vigueur. M. Lassalle n'a pas la voix assez mordante pour le rôle de Pietro, et M''® Mauri mime très médiocrement celui de Fenella. Elle est, de plus, mal habillée. Jusqu'à la reprise de i863, Fenella était vêtue en danseuse, avec jupes bouffantes et souliers de danse. C'était absurde, et M. Perrin eut l'excellente idée de faire endosser à M'ie Marie Vernon, si pudiquement jolie et si touchant? dans ce rôle, les véritables habits des paysannes de Procida. Le costume de M"<= Mauri est bien encore le même, mais une jupe trop courte et des souliers à talons au lieu d'espadrilles suffisent à le dénaturer. Et maintenant qu'on a repris ce beau chef-d'œiivre, à quand le Philtre ou Gustave III?
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C'est vraiment une rcdoumble éprouve que la
célébration d'un centenaire, et les artistes d'un génie supérieur ont seuls le don d'y résister. Elle est même infiniment plus dangereuse pour un compositeur que pour tel autre artiste: peintre, poète ou sculpteur; pour ceux-ci, en effet, leurs œuvres demeurent ce qu'elles sont, là où elles sont. Les productions du poète sont simplement publiées et les créations du peintre exposées : les lit ou va les voir qui veut. Avec le compositeur, au contraire, il faut absolument pour honorer sa mémoire exhumer plusieurs de ses opéras, surtout si, comme c'est le cas pour Auber, ceux de ses ouvrages qu'on continue à jouer sont en petit nombre. Et cette reprise indispensable accuse alors les rides de force morceaux, autrefois célèbres, qu'on citait de mémoire sans trop les connaître et qu'on connaît désormais trop bien. Dans ces conditions, la célébration d'un centenaire a tout simplement l'air d'un mauvais tour qu'on joue au défunt pour se débarrasser de lui une bonne fois.
Et puis pourquoi fêter le centenaire d'un compositeur au moment même où son crédit décline à ce point que deux ou trois ouvrages surnagent seuls des quarante-trois qu'il eut occasion d'écrire, et qui, presque tous, obtinrent naguère un très grand succès? Qu'on célèbre dans vingt et un ans d'ici l'anniversaire de la naissance de Berlioz; à la bonne heure ! Il est possible, au train dont vont les choses, que ce maître ait reconquis alors une place également brillante au théâtre et au concert, et cette cérémonie marquera le point
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suprême d'une réparation tardive accordée à un compositeur de génie après une existence agitée et traversée d'amères déceptions ; mais c'est tout le contraire avec Auber. Il a eu une carrière on ne peut plus heureuse à tous les points de vue ; il a été pendant cinquante ans l'enfant gâté de la fortune et du public; il a même obtenu intiniment plus de succès et d'honneurs que n'en comportait son véritable mérite : il suffit, pour s'en assurer, de voir où en sont aujourd'hui ses œuvres. Et c'est là le moment qu'on choisit pour le glorifier à l'égal des plus grands compositeurs de génie, en exhumant je ne sais combien de morceaux plus défraîchis les uns que les autres ! Auber, le véritable Auber, l'homme heureux, le sybarite par excellence, aurait eu horreur d'une cérémonie aussi triste : il aurait demandé grâce à ses exécuteurs.
On nous dit bien en prose et en versqu'Auber est le musicien français sans rival, qu'il aimait Paris de tout son cœur et n'a pas voulu le quitter pendant le siège; qu'il a du alors sacrifier son cheval pour la boucherie et que ce dernier sacrifice avait porté le coup de grâce au vieillard déjà frappé par la disparition des frais minois du Conservatoire. Assurément, ce sont là des titres, mais tous ces beaux sentiments ne changent rien aux affaires posthumes du compositeur. Où donc en sont aujourd'hui ses intérêts musicaux ? A l'Opéra, c'est comme fini. La Muette a bien été reprise il y a deux ou trois ans, par point d'honneur national, mais celle partition parut si maigre en son
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ensemble et si vieille qu'on dut l'abandonner au bout de quelques représentations; il a fallu le centenaire à célébrer pour qu'on songeât à la remettre en scène. Encore quelques soirées de circonstance et tout sera dit sur cet ouvrage. Il n'en restera que quelques morceaux, exactement ceux que M. Colonne a fait entendre à son dernier concert : l'ouverture, la tarentelle, la Prière, le duo célèbre et l'air du Sommeil; encore y a-t-il des doutes pour ce dernier morceau. A l'Opéra- Comique, //^c/Ê-'e elle-même est abandonnée ; on joue encore les Diamants ou le Maçon comme appoint, mais il n'y a que le Domino noir et Fra Diavolo qui attirent généralement le public. Le premier de ces ouvrages est certainement celui qui durera le plus longtemps, qui survivra peutêtre, et cela grâce à la charmante comédie de Scribe, admirablement intriguée, au moins autant qu'à la jolie musique d'Auber. Fra Diavolo^ d'abord plus populaire, est moins fin, moins achevé d'ensemble et paraît devoir aller moins loin que le Domino noir. Qui vivra verra.
A l'Académie nationale de musique et de danse, on a trouvé le meilleur moyen qui fût d'honorer Aubcr, en sacrifiant la musique à la danse; et l'aimable vieillard, toujours vert, qui n'aimait rien tant que de voir trémousser de jolies jambes, aurait été ravi de lorgner M'i^^ Sangalli et Mauri réunies pour la première et dernière fois de leur vie dans un pas dansé en son honneur. C'était merveille de voir ces deux rivales, réconciliées pour un soir, lutter à qui honorerait
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Si
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le mieux par ses cabrioles et jetés-battus le grand musicien qu'aucune d'elles n'a jamais vu. Ce pas des Calabraises, dessiné sur des airs tant de Marco Spada que de l'Enfant prodigue et intercalé dans le ballet de la Muette^ a été le grand succès de la soirée. Au lever du rideau du cinquième acte, en face du Vésuve impatient de gronder mais respectueux du génie, tous les artistes de l'Opéra, costumés en Napolitains, plus Mlle Krauss, vêtue en muse, ont chanté une cantate improvisée par MM. Cille et Delibes. Le premier avait écrit les vers; le second les a adaptés, non sans les modifier en grande partie, à différents airs de VEnfant prodigue, du Philtre, de le Dieu et la Bayadère et du Lac des Fées, tous motifs assez peu saillants, sauf la petite phrase pour voix de femmes tirée du Lac des FéeSj qui ne manquait pas d'agrément ; et l'on aboutit, pour finir, à l'inévitable : Amour sacré de la patrie, entonné à l'unisson par toutes les voix. Pauvre Auber ! Il a dû bien souffrir, lui qui n'aimait ni le bruyant, ni le brutal en musique : on ne pouvait pas aller davantage contre ses goûts.
A rOpéra-Comique on a voulu faire du centenaire d'Auber une fête pour le public, non pour la presse. En bon français, cela signifie qu'on se réservait de louer la plus grande partie de la salle à qui voudrait payer très cher. Ni M. Vaucorbeil, ni M. Pasdeloup, ni M. Colonne, ni même M. Broustet n'avaient eu pareille idée. A M. Carvalho revient l'honneur de l'avoir trouvée et mise à exécution : c'est décidément un direc-
eur habile, et qui s'entend à battre monnaie avec es mânes d'Auber. Pour commencer la fête, on I donne' le premier acte du Maçon chanté par VlM. Nicot et Mouliérat, M''" Thuillier et Chevalier (on y avait rattaché le duo de la dispute les deux femmes, au troisième acte); après quoi lous avons eu le duo final de Manon Lescaut^ un )péra de la mauvaise période d'Auber et qui emonte à 1 856. Cette scène de la mort de Manon epentante affecte de hautes visées dramatiques et ra ni passion ni tendresse; elle était chantée à 'origine par M"^® Marie Cabel et le ténor Puget ; îlle l'était ces jours-ci par M'^^ Isaac et M. Furst jui s'épuisaient en vains efforts pour en tirer quelque chose: ils y parviendront peut-être une lutre fois.
La plus grande partie de la soirée était rem- )lie par un concert-intermède. M. Carvalho avait l'abord eu l'idée assez heureuse de reprendre un les premiers ouvrages d'Auber, le Concert à la oiir, en introduisant dans la scène du concert litférents morceaux du maître. Il avait même :hargc M. Jules Barbier de « corriger » la pièce le Scribe et Méicsville, et ce correcteur-juré, qui le doute de rien, avait entrepris de remettre au >oint Touvrage de ses prédécesseurs. J'aurais été :urieux de voir comment M. Barbier, qui n'a amais rien pu tirer de son propre fonds, et qui ;ait tout au plus découper des suites de scènes ians des romans, drames ou poèmes célèbres, s'y serait pris pour corriger ces deux maîtres en l'art de conduire une intrigue et de bâtir une
pièce. Il parait qu'il n'y réussit t^uèrc et son travail ne valant pas le diable, on mit de côté Scribe et Mélesville : impossible de les jouer sans Testampille Jules Barbier.
Donc à la place du Concert à la coiir^ un concert tout court. En tout quatorze morceaux : l'ouverture de la Part du Diable et celle de Zanetta^ toutes les deux d'égale valeur; puis la dan^a du Premier Jour de bonheur; un grand chœur du Cheval de bronze et un autre de Fra Diavolo; les médiocres couplets du moine quêteur, dans Marco Spada, chantés par M. Fugère, et l'air à roulades du Cheval de bron^e^ roucoulé par M. Taskin; Tair varié des Diamants de la Couronne Qi celui non moins varié d'Actéon^ le premier chanté par M"^« Bilbaut-Vauchelet, le second par M"ie Carvalho; le joli duo d\x Premier Jour de bonheur^ par les deux mêmes cantatrices, le quatuor de la Sirène^ par MM. Talazac, Herbert, Garroul et Belhomme, et celui de Lestocq, par M'"" Mézeray, Dupuis, Gordier et M. Barré; Tair de la Sirène^ chanté par M. Talazac, et le chœur de Foli-Foo, un badinage chinois retiré du Cheval de bronze avant la représentation, et que chantent les élèves du Conservatoire.' On les habitue ainsi à la grande musique classique. En somme, cet intermède a été d'un froid glacial ; tous les artistes de la troupe ont déhlé devant nous, et tous ont été rappelés une fois. M'^c Carvalho, seule, a dû revenir deux fois et c'était justice. Il m'a semblé que plusieurs faisaient mine d'être ou enroués ou enrhumés; il n'y paraissait
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guère en tout cas, car ils n'ont pas plus mal chanté que d'autres fois.
Après cet intermède interminable, on a dressé sur la scène un buste d'Auber, et M. Delaunay est venu déclamer des vers de M. Jules Barbier en l'honneur d'Auber, de l'école française et surtout de lui, M. Jules Barbier. L'auteur parle fort peu dans ces vers de l'illustre défunt, mais il lance force traits émoussés contre la musique envahissante de Berlioz et probablement de Richard Wagner; car il ne prononce aucun nom : pour le faire, il aurait fallu quelque courage. Sans plus s'aventurer qu'il ne convient, M. Barbier raille avec autant d'esprit que de conviction les « obscurités algébriques » de cette musique incompréhensible et nous engage à défendre encore et toujours l'art français contre les invasions de l'étranger. Sa pensée est assez claire, en somme: il fait bon marché d'Auber avec lequel il n'a jamais collaboré, qu'il a dû fort peu connaître, et célèbre indirectement des œuvres qu'il aime et qui lui rapportent gros: Faust, Hamlet, Mignon, Paul et Virginie, etc. Voilà pour lui de vrais, d'incontestables chefs-d'œuvre ; il n'en connaît pas d'autres. Ses vers, on le voit, sont d'un homme aussi délicat que désintéressé.
Auber étant né le 29 janvier 1782 et le 2() janvier 1882 tombant un dimanche, les directeurs de concerts dominicaux n'ont pas cru pouvoir se soustraire à l'obligation de fêter un compositeur dont ils ne jouent jamais une note, ou peu s'en faut. M. Colonne avait exhume certains essais de
la jeunesse d'Auber : un trio pour piano et cordes, un concerto de violoncelle, un autre de violon, toutes productions misérables qu'il a fallu corriger, raccourcir et renforcer; puis il a fait entendre le finale du Serment^ l'air classique du Concert à la cour, le gracieux duo pour voix de femmes du Premier Jour de bonheur, enfin toute la Muette ou du moins tout ce qui restera de cet opéra-ballet. Chez M. Pasdeloup, des fragments de l'Enfant prodigue, assez bien chantés par M. Auguez et M^^e Marimon, un andante pour hautbois, un O Salutaris, l'ouverture et le duo de la Muette, le chœur des pages de la Fiancée du roi de Garbe et toujours l'air du Concert à la cour. Il n'est pas jusqu'à M. Broustet qui n'ait éprouvé le besoin d'exécuter deux ou trois morceaux d'Auber, dont la marche avec choeur du Bœuf Apis. Pour compléter la fête et lui donner son sens véritable, il a commencé par le Requiem de M. Verdi: M. Broustet aurait-il de l'esprit?
Mais la palme appartient sans conteste à M. Lamoureux, pour sa façon d'honorer cette grande mémoire. Il a joué simplement l'ouverture de la Grotte de Fin gai, la Symphonie avec chœur, rendue en perfection par un orchestre et des chœurs remarquablement disciplinés, plus deux morceaux charmants de Richard Wagner : le chant des fileuses, du Vaisseau fantôme, et le chœur des fiançailles, de Lohengrin. Rien d'Auber : on ne fera pas mieux dans cent ans.