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Dans la Lettre sur la musique française

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de rien détacher. Au contraire, le système de Debussy est une sorte d'impressionnisme classique, si je puis dire, — d'impressionnisme délicat, harmonieux, apaisé; il procède par tableaux musicaux, dont chacun correspond à un moment de l'âme fugitif et nuancé; et, à l'intérieur de ces tableaux, par petites touches brillantes, fines, moelleusement juxtaposées. Cet art est plus apparenté à celui de Moussorgski (mais sans rien de la brutalité du modèle) qu'à celui de Wagner, malgré deux ou trois réminiscences de Parsifal, qui ne tiennent pas à l'essentiel de l'œuvre. On ne trouve point dans Pelléas et Mélisande des leit-motive persistants, du commencement à la fin du drame, des thèmes ayant la prétention de traduire en musique des personnages et des caractères durables, mais seulement des phrases qui expriment les sentiments changeants, et qui changent avec eux. De plus, l'harmonie de Debussy n'est pas, comme chez Wagner et dans toute l'école allemande, une harmonie d'enchaînement, étroitement soumise à la logique despotique du contrepoint : c'est, comme l'a dit Louis Laloy*, une harmonie avant tout harmonieuse, qui a son principe et sa fin en elle-même. Comme elle n'aspire qu'à rendre l'impression du moment, sans se préoccuper de ce qui doit venir après, elle est libre de soucis, elle goûte sans hâte le charme du moment. Dans le parterre des accords, elle cueille les plus beaux; car la vérité de l'expression n'est que la seconde loi qui préside à son choix : la première loi, c'est de plaire. Ici encore, l'art de Debussy est l'interprète du sensualisme esthétique de sa race, qui cherche le plaisir en art, et qui n'admet pas volontiers la laideur, même quand elle prétend se légitimer par les nécessités du drame et de

1. Aucun critique n'a, je crois, pénétré aussi flneraent l'art et le génie de Debussy. Certaines de ses analyses sont un modèle d'intuition intelligente. 11 semble que la pensée du critique se soit identifiée à celle du musicien.

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la vérité. Mozart ne pensait point d'une façon différente : w La musique, disait-il, même dans la situation la plus terrible, ne doit jamais offenser l'oreille, mais là encore la charmer, et enfin rester toujours la musique. »

Quant au langage harmonique de Debussy, son originalité ne consiste pas, comme l'ont dit d'imprudents admirateurs, dans l'invention d'accords nouveaux, mais dans l'emploi nouveau qui en est fait. On n'est pas un grand artiste, parce qu'on fait usage des septièmes et des neuvièmes sans résolution, des enchaînements de neuvièmes et de tierces majeures, des progressions harmoniques fondées sur une gamme par tons entiers, mais par ce qu'on leur fait dire. 11 n'est guère de particularités du style de Debussy, qui ne se trouvent, isolées, chez bien des maîtres avant lui, chez Chopin, chez Liszt, chez Chabrier, chez Richard Strauss. Il n'en est pas moins vrai que, chez Debussy, elles sont toujours du Debussy, et que Pelléas et Mélisande, « le pays des neuvièmes », a une atmosphère poétique qui ne ressemble à celle d'aucun autre drame musical avant lui.

Enfin, l'orchestre est volontairement restreint, allégé, divisé; il a le dédain aristocratique de ces orgies de sons, auxquelles l'art de Wagner nous a habitués; il est sobre et raffiné, comme une belle phrase classique de la fin du xvii* siècle. Ne quid nimis, « Rien de trop » : c'est la devise de l'artiste. Au lieu d'amalgamer les timbres pour des effets de masse, il dégage l'une de l'autre leurs personnalités, ou il les marie délicatement, sans altérer leur nature propre. Comme les peintres impressionnistes de ce temps, il peint par couleurs pures, mais avec une sobriété délicate, que toute '•udesse rebute, comme une laideur.

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Voilà plus de raisons qu'il n'en faut pour légitimer le succès de Pelléas et Mélisande^ et la place que ses admirateurs lui attribuent dans Thistoire de notre théâtre musical. Il y a tout lieu de croire d'ailleurs que l'auteur n'a pas eu une conscience aussi nette de sa réforme musico-dramatique que ne l'ont ses disciples; cette réforme avait chez lui un caractère plus instinctif : et c'est ce qui en fait la force. Elle répondait à un besoin inconscient et profond de l'esprit français. J'oserai dire que l'importance historique de l'œuvre dépasse encore sa valeur artistique. La personnalité de l'auteur, non sans défauts — (dont les plus graves sont peut-être des défauts négatifs : l'absence de certaines qualités et même de certains défauts puissants et excessifs, qui font les héros de l'art, comme Beethoven et Wagner), — cette personnalité voluptueuse, ondoyante et précise dont les rêves sont toujours nets et le naturel rafliné comme l'art d'un poète de la Pléiade du xvi« siècle ou d'un peintre japonais, — a, entre tous ses dons une qualité, qu'on ne trouve, à un tel degré, chez près que aucun autre grand musicien, à part Mozart peut être : c'est le génie du goût. 11 l'a jusqu'à l'excès, jusqu'à lui sacrifier au besoin les autres éléments de l'art, les forces tumultueuses, — jusqu'à l'appauvrissement apparent de la vie. Mais il ne faut pas s'y tromper : cet appauvrissement n'est qu'apparent; il y a dans toute l'œuvre une passion voilée. Ce n'est que par un frisson de la ligne mélodique, ou de l'orchestre, comme une ombre qui passe au fond des yeux, que l'on a conscience, par moments, du drame qui se joue dans les cœurs. Celte pudeur hautaine de l'émotion est quelque chose d'aussi rare dans le théâtre musical que Test, en poésie, la tragédie de Hacine : ce sont œuvres du même ordic, «jI

toutes deux, des fleurs les plus parfaites de l'esprit français. Tous ceux qui, à l'étranger, ont la curiosité de la France, et le désir de pénétrer son génie, devront étudier Pelléas et Mélisande, comme ils étudieraient Bérénice de Racine.

Non pas que l'art de Debussy, pas plus que celui de Racine, suffise à représenter le génie français. Il y a un tout autre côté de ce génie, qui n'est nullement représenté ici : c'est l'action héroïque, l'ivresse de la raison, le rire, la passion de la lumière, la France de Rabelais, de Molière, de Diderot, et, en musique, dirons-nous — (faute de mieux), — la France de Berlioz et de Bizet. Pour dire la vérité, c'est celle que je préfère. Mais Dieu me garde de renier l'autre'. C'est l'équilibre de ces deux Frances ijui fait le génie français. Dans notre musique contemporaine, Pelléas et Mélisande est à l'un des pôles de notre art, Carmen, à l'autre pôle. Celle-ci, tout en dehors, toute lumière, toute vie, sans ombres, sans dessous. L'autre, tout intérieure, toute baignée de crépuscule, tout enveloppée de silence. C'est ce double idéal, ce sont ces alternatives de soleil fin et de brume légère, qui font le doux ciel lumineux et voilé d'Ile de-France.

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