L ^ KA SOCIÉTÉ NATIONALE
La musique française avait déjà, avant 1870, dans rOpéra et rOpéra-Comique (sans parler de divers essais de Théâtre Lyrique) un débouché à peu près suffisant pour sa production dramatique. Même au plus fort de la décadence du goût musical, les œuvres de Gounod, d'Ambroise Thomas, de Massé, avaient toujours maintenu le renom de l'opéra et de l'opéra-comique français. Mais ce qui manquait presque absolument, c'était un débouché pour la musique symphonique et la musique de chambre. « Avant 1870, écrit M. Camille Saint-Saëns dans son livre : Harmonie et Mélodie, un compositeur français qui aurait eu la folie de se risquer sur le terrain de la musique instrumentale, n'avait aucun autre moyen de faire exécuter ses œuvres que d'organiser soi-même un concert, et d'y inviter ses amis et la critique. » Tel avait été le cas pour Berlioz, qui devait à chaque fois rassembler un orchestre et louer une salle pour faire entendre ses grandes symphonies ; et le résultat financier était souvent désastreux : l'exécution delà Damnation de Faust, en 1846, fut pour lui une vraie faillite : il fallut y renoncer. Le Conservatoire, jadis plus accueillant, s'entr'ouvrait à peine pour un morceau de l'Enfance du Christ. Les jeunes compositeurs n'avaient rien à en attendre.
Le premier, dit M. Saint-Saëns*, qui tenta de démocratiser la symphonie, fut Seghers, un membre dissident de la Société des Concerts du Conservatoire, qui, pendant plusieurs années (1848-1854), dirigea, dans une salle existant rue de la Chaussée-d'Antin, la Société de Sainte- Cécile. Il y fît exécuter la Symphonie Italienne de Mendelssohn, l'ouverture de Tannhàaser et celle de Manfred, la Fuite en Egypte de Berlioz et les premières œuvres de Gounod et de Bizet. Mais le manque d'argent le força à s'interrompre.
Pasdeloup reprit cet essai. Après avoir dirigé, salle Herz, depuis 1851, la Société des jeunes artistes du Conservatoire, il fonda en 1861, au Cirque d'Hiver, avec l'appui financier d'un riche bailleur de fonds, les premiers Concerts populaires de musique classique. Malheureusement, raconte M. Saint-Saéns, Pasdeloup fut, jusqu'en 1870, d'un exclusivisme presque absolument g^ermanique et classique. Il opposait à la jeune école française une barrière infranchissable, et ne joua guère, en fait d'œuvres françaises, qu'une symphonie de Gounod, une de Gouvy, l'ouverture des Francs-Juges et celle de la Muette. Impossible d'élever en face de lui une société rivale. Il s'était fait donner un monopole exclusif. Au reste, il était, d'après M. Saint-Saëns, un musicien médiocre, et qui, malgré son amour passionné pour la musique, était « d'une incapacité inimense ». « Les rares sociétés de musique de chambre étaient aussi fermées à tout nouveau venu que les concerts d'orchestre; leurs programmes ne contenaient que les noms célèbres, indiscutés, des grands symphonistes classiques. En ce temps-là, il fallait être vraiment dénué de tout bon sens pour écrire delà musique*. ■
Cependant, une nouvelle génération se formait,
\. Camille Saint-Snèns, Portraits et Souvenirs, 1900. 2. Id., Hnrinnnie et Mélodie.
sérieuse, réfléchie, que le théâtre attirait moins, et davantage la musique pure. A cette génération appartenaient César Franck et M. Saint-Saêns. Elle était possédée de l'ardent désir de fonder un art national. La guerre de 1870 vint raviver ces pensées; et de là sortit, en pleine guerre, la Société Nationale de Musique.
C'est avec respect qu'il faut parler de la Société Nationale, qui fut vraiment le berceau et le sanctuaire de l'art français *. Tout ce qu'il y a eu de grand dans la musique française, de 1870 à 1900, a passé par là. Sans la Société Nationale, la plupart des œuvres qui sont l'honneur de notre musique non seulement n'auraient pas été exécu-. tées, mais peut-être même n'auraient pas été écrites. Elle a eu le rare mérite de devancer toujours de dix ou quinze ans l'opinion publique, que du reste elle forma, et qu'elle contraignit à honorer ceux que, la première, eUé avait reconnus grands.
Les deux premiers fondateurs de la Société furent Romain Bussine, professeur de chant au Conservatoire, et M. Camille Saint-Saëns. Sur leur initiative, le 25 février 1871, César Franck, Ernest Guiraud, Massenet, Garcin, Gabriel Fauré, Henri Duparc, Théodore Dubois, et Taffanel, se joignant à eux, convinrent de fonder une société de musique, pour y faire entendre exclusivement les œuvres des compositeurs français vivants. Les premières séances furent interrompues par les événements de la Commune, et rouvrirent en octobre 1871. Les statuts primitifs furent rédigés par Alexis de Castillon, officier et compositeur de talent, qui, après avoir pris part à la guerre de 1870, à la tête des mobiles d'Eure-et-Loir, fut un des fondateurs de la musique française de chambre, et mourut prématurément,
1. Les notes qui suivent ont été prises d'après les archives de la Société Nationale de Musique, que M. Pierre de Bréville, secrétaire de la Société, a bien voulu me confier. — Voir aussi, dans la Revue S. 1. M. (décembre 1912), les Souvenirs de la Société Nationale, publiés par M. Henri Duparc.
en 1873, âgé de trente-cinq ans. Ce furent ces statuts, signés de Saint-Saëns, Castillon, et Garcin, qui donnèrent à la Société son titre de Société Nationale de Musique^ et sa devise : Ars gallica.
Le but que se propose la Société, disaient-ils, est de favoriser la production et la vulgarisation de toutes les œuvres musicales sérieuses, éditées ou non, des compositeurs français, d'encourager et de mettre en lumière, autant que cela sera en son pouvoir, toutes les tentatives musicales, de quelque forme qu'elles soient, à la condition qu'elles laissent voir, de la part de l'auteur, des aspirations élevées et artistiques... C'est fraternellement, avec l'oubli absolu de soi-même, avec l'intention bien arrêtée de s'entr'aider de tout leur pouvoir, que les sociétaires concourront, chacun dans la sphère de son action, aux études et auditions des œuvres qu'ils seront appelés à choisir et à interpréter.
Le premier Comité était ainsi composé : Bussine, président; Saint-Saêns, vice-président; Alexis de Castillon, secrétaire; Jules Garcin, sous-secrétaire; Lenepveu, trésorier. — Membres : César Franck, Théodore Dubois, E. Guiraud, Fissot, Bourgault-Ducoudray, Fauré et Lalo.
Le premier concert eut lieu, le 25 novembre 1874, salle Pleyel; et il est remarquable que la première œuvre jouée ait été un trio de César Franck, Depuis, ont été données 400 auditions de musique de chambre ou d'orchestre. Les compositeurs et les virtuoses français les plus célèbres y ont pris part, comme exécutants : entre autres, César Franck, Saint-Saëns, Massenet, Bizet, Vincent d'Indy, Fauré, Chabrier, Guiraud, Debussy, Lekeu, Lamoureux, Chevillard, Taffanel, Widor, Messager, Diéraer, Sarasate, Risler, Cortot, Ysaye, etc. Parmi les compositions qui ont été exécutées là, pour la première fois, il sullit de citer :
Presque tout l'œuvre de César Franck (Sonate, Trois,
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Uuatiior, Quintette, Variations Symphoniques, Préludes et Fugues, xMesse, Rédemption, Psyché, une partie des Béatitudes) ;
De Saint-Saëns : Phaéton, la seconde symphonie, les sonates, les mélodies persanes, la Rapsodie d'AuvergnCy un quatuor;
De Vincent d'Indy : la trilogie de Wallenstein, le Poème des Montagnes, la Syrrwhonie sur un thème montagnard, les quatuors;
De Chabrier : une partie de Gwendoline;
De Lalo : des fragments du Roi d'Ys, les Rapsodies et les Symphonies;
De Bruneau : Penthésilée, la Belle au Bois dormant;
De Chausson : Viviane, Hélène, ta Tempête, le quatuor, la symphonie;
De Debussy : la Damoiselle élue, le Prélude à Vaprès-midi d'un faune, le quatuor, les pièces pour piano;
De Dukas : V Apprenti Sorcier, la sonate pour piano;
D'Albéric Magnard : les symphonies, le quatuor ;
Sans parler des auteurs plus récents : Ravel, Florent Schmitt, Roger Ducasse, Albert Roussel, D. de Séverac, etc., que la Société Nationale a révélés au public.
Saint-Saêns conserva la direction, avec Bussine, jusqu'en 1886. Mais, depuis 1881, l'influence de Franck et de ses disciples se fit de plus en plus sentir; et Saint- Saêns commença à se désintéresser des efforts de l'école nouvelle. En 1886 se produisit une scission, à la suite de la proposition, faite par Vincent d'Indy, d'introduire dans les programmes les œuvres des maîtres classiques et des compositeurs étrangers. La proposition fut adoptée; mais Saint-Saêns et Bussine donnèrent leuï démission. Franck devint alors le véritable président, bien qu'il en refusât le titre; et, après sa mort, en 1890, Vincent d'Indy prit sa place. Sous ces deux directions, on fît une place assez importante à la musique ancienne et classique : F'alestrina, Viltoria, Josquin, Bach,
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Haendel, Rameau, Gluck, Beethoven, Schumann, Liszt, Brahms La musique étrangère contemporaine n'occui)a jamais qu'une place très restreinte. Le nom de Wagner apparaît, une seule fois, pour une transcription du Venusberg au piano. Le nom de Richard Strauss figure seulement avec son quatuor. Grieg eut son heure de vogue, vers 1887, ainsi que les Russes : Moussorgski, Borodine, Rimsky-Korsakow, Liadow, Glazounow, que M. Debussy a peut-être contribué à introduire chez nous. — A l'heure qu'il est, la Société semble plus exclusivement française que jamais; et l'influence de M. Vincent d'Indy et de l'école de Franck y est prédominante. Cela est naturel : le génie de César Franck fut le plus beau titre de gloire de la Société Nationale; elle fut la petite église où le grand artiste fut honoré, dans un temps où il était ignoré ou ridiculisé au dehors. Ce caractère de petite éLiisQ s'est conservé, même après la victoire. Dans son programme général de 1903-1904, la Société rappelait avec fierté qu'elle était restée fidèle aux promesses de 1871 ; et elle ajoutait que « si, pour permettre à ses sociétaires de se rendre compte du mouvement général de l'art, elle avait peu à peu admis sur ses programmes des chefs-d'œuvre classiques et des productions étrangères modernes d'un intérêt réel, elle n'avait pas cessé cependant de s'affirmer le cénacle où s'ébauchent les réputations futures ».
Rien de plus exact. La Société Nationale est en effet un cénacle, où depuis trente ans s'est formé un art de cénacle et une opinion de cénacle; il est sorti de là quelques-unes des œuvres les plus profondes ou les plus poétiques de la musique française, comme la musique de chambre de Franck ou de Debussy; mais l'atmosphère en est et en devient, de jour en jour, plus raréfiée. Là est le danger. Il est à craindre que cet art et cette pensée ne soient définitivement absorbés par les subtilités décadentes ou le pédantisme scolastique,
qui guette tout cénacle, — bref, que cette musique ne soit une musique de salon, plutôt qu'une musique de chambre. — « Il devient de plus en plus nécessaire, a écrit M. Saint-Saêns, que les compositeurs français trouvent entre l'audition intime et le grand public quelque chose d'intermédiaire qui leur permette de tout oser; quelque chose, qui, n'étant pas, comme les grands concerts, une spéculation, constitue un milieu artistique analogue aux Expositions de peinture. C'est un nouveau but à atteindre pour la Société Nationale. »
Ce but, il ne semble pas encOre qu'elle l'ait atteint. Du moins, elle a rempli glorieusement la tâche qu'elle s'était fixée. En trente ans, elle a créé à Paris une pléiade de bons symphonistes et de compositeurs de musique de chambre, et un public d'élite qui semble capable de les comprendre ^