V. — La science musicale et l*Université
Pendant que ce mouvement s'accomplissait parmi les artistes, les savants y prenaient part, à leur tour ; et la musique finissait par pénétrer dans l'Université.
Ce ne fut pas sans peine. La musique ne passait pas auprès des gens sérieux pour une étude sérieuse. C'était un art d'agrément, un talent de société : on eût trouvé plaisante l'idée d'en faire une matière d'enseignement scientifique; et, jusqu'aujourd'hui, les Histoires générales de l'art se refusèrent à lui accorder une place, si réduite qu'elle fût. Les autres arts s'indignaient du voisinage; et c'était l'éternelle dispute des maîtres de M. Jourdain :
Et c'est en quoi l'on sait, comme dit le maître d'armes, de quelle considération nous autres nous devons être dans un Etat; et combien la science des armes l'emporte hautement sur toutes les sciences inutiles, comme la danse et la musique....
Le premier cours d'esthétique et d'histoire musicale n'a été fondé chez nous qu'après la guerre de 1870 '. Ce fut celui du Conservatoire; et, jusqu'à ces dernières années, il fut le seul important qui existât à Paris. Depuis 1878, il a été tenu avec beaucoup de talent par
1. Le 12 septembre 1871, sur la proposition d'Ambroise Thomas. Le premier titulaire fut Barbereau, qui ne garda qu'un an cette fonction. 11 eut pour successeur Gautier, professeur d'harmonie et (l'accompagnement, qui fut remplaré en 1878 par M. Rour^ault- J)ucou<iray.
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M. Bourgault-Ducoudray; mais, comme il est naturel dans une école de musique, le caractère en est moins scientifique qu'artistique : c'est une sorte d'illustration des études pratiques qu'on fait au Conservatoire. — Quant à l'ensemble de la critique musicale parisienne, elle avait, il y a trente ans, un caractère presque exclusivement littéraire, sans précision technique et sans connaissance historique.
Là encore, sur le terrain de la science comme sur celui de l'art, se forma depuis la guerre une nouvelle génération de musiciens, un groupe d'historiens et d'esthéticiens de la musique comme la France n'en avait jamais eu. Vers 1890, leurs travaux commencèrent à paraître. Henry Expert publiait sa magnifique édition des Maîtres Musiciens de la Remnssnnce, où il ressuscitait un siècle entier de musique française. Alexandre Guilmant et André Pirro remettaient au jour les œuvres de nos organistes du xvii* et du xvm» siècles. Pierre Aubry étudiait la musique médiévale. Les admirables publications des Bénédictins de Solesmes éveillaient à la Schola et au dehors le goût des études de musique religieuse. Le grand labeur de Michel Brenet et son érudition sûre s'attaquaient à toutes les époques de l'histoire musicale. Julien Tiersot inaugurait l'histoire de la chanson populaire française, et sortait de l'oubli la musique de la Révolution. L'éditeur Durand préparait ses grandes éditions de Rameau et de Couperin. Vers 1893, l'étude de la musique fut introduite à la Sorbonne par de jeunes professeurs, qui en firent le sujet de leurs thèses de doctorat '
1. Les trois première» thèses muâicales, soutenues en Sorhonne, furent celles de M. Jules Combarieu sur les Rapports de la poésie et de la musique, de M. Hoinain Rolland sur les Origines de l'Opéra avant Lally et Scarlatti, et de M. .Maurice Kmnianuel sur l'orrhestique grecque. Suivirent, après quelques années, celles de M. Louis Laloy sur Arisloxt^ne de Tarente et In musique grecque, de M. .Iules
Le mouvement d'études musicales grandit rapidement, et le premier Congrès international de musique, tenu à Paris à l'occasion de l'Exposition Universelle de 1900, donna aux historiens de la musique la conscience de leur force. En quelques années, l'enseignement de la musique s'organisa partout. Ce furent d'abord les cours libres de M. Lionel Dauriac et de M. Georges Houdard, à la Sorbonne; ceux de MM. Aubry, Gastoué, Pirro, Vincent d'Indy, à la SchoU et à Vinstitut Catholique; puis, à partir de 1902, la petite Faculté de musique de VÉcole des Hautes Études sociales, groupant les efforts des principaux musicologues français; enfin, en 1900, la fondation de deux cours officiels d'histoire et d'esthétique musicales au Collège de France et à la Sorbonne.
Le développement de la critique musicale ne fut pas moins rapide. Des professeurs de Facultés, d'anciens élèves de l'École normale supérieure, ou de l'École des Chartes, comme Henri Lichtenberger, Louis Laloy, Pierre Aubry, appliquèrent à l'examen des œuvres du passé et môme du présent les précises méthodes de la critique historique. Des maîtres de chapelle, ou des organistes d'une rare érudition, comme André Pirro et Gastoué, des compositeurs, comme Vincent d'Indy, Dukas, Debussy et quelques autres, analysèrent leur art avec la supériorité que donne la connaissance intime de la pratique de l'art. On vit une floraison d'ouvrages sur la musique. Il se trouva un public et une pléiade d'écrivains distingués pour soutenir deux collections de Biographies de musiciens, lancées en même temps par deux éditeurs, et cinq ou six bonnes Revues musicales, d'un caractère scientifique, dont telle
Écorcheville sur CEsthétique musicale, de Lully à Hameau, et sur la musique instrumentale française du xvii* siècle, de M. André Pirro sur CEsthétique de J.-S. Bach, et de M. Charles Lalo : Esquisse «Tune Esthétique musicale scientifique.
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d'entre elles pourrait rivaliser avec les meilleures de rAUemagne. Enfin, la section française de la Société Internationale de Musique, qui s'était fondée en 1899, à Berlin, pour établir des relations suivies entre les savants de tous les pays, trouva chez nous un terrnin si favorable que le nombre de ses adhérents, à Paris seulement, dépasse déjà cent.