RoméOy Faust, la ISonne sanglante
3. Je me contente de signaler ici un autre fait, que j'examine dans un autre article, à la fin de ce volume : c'est l'afTaiblissement du poût musical en France, et, je croirais volontiers, dans toute l'Europe, depuis 183."î ou 1840. On le voit dans les Mémoires de Berlioz : • Depuis la première exécution de Roméo et Juliette, l'indifférence du public parisien, pour tout ce qui concerne les arts et la littérature, avait fait des progrés incroyables. - (Mémoires, il, 263.^ Comparez les cris d'enthousiasme et les larmes qu'arrachen» aux dilettantes de 1830 les représentations des opéras italiens, ou des œuvres de Gluck {Mémoires, 1, 81 et suiv.), à la froideu'. qui pénètre le public, entre 1S40 cl 1870. C'est un manteau de glace qui s'étend sur l'art. Combion Herlioz dut en souffrir! Kn Allemagne, la grande génération romantique est morte. Le seul Wagner personnifie la musique, et draine tout ce qui reste d'enthousiasme et d'amour pour la musi<|ue, en Kurope. Il «Icvient impossible à tout autre de vivre. Berlioz iiu'urt vraiment d'asphyxie.
aujourd'hui, ne faut-il pas toujours aller en Allemagne? Et quand l'œuvre dramatique de Berlioz a trouvé, grâce à Mottl, à Karlsruhe, puis à Munich, son Bayreuth, quand le merveilleux Benvenuto Cellini est joué dans vingt villes d'Allemagne*, et regardé comme un chef-d'œuvre par Weingartner ou Richard Strauss, quel est le directeur de théâtre français qui songe seulement à le monter?
Mais tout cela n'est rien encore. Qu'est-ce que l'amertume de l'insuccès, auprès de la vraie douleur : la Mort?— Berlioz voit mourir, l'un après l'autre, tous ceux qu'il aime : son père, sa mère, ses sœurs, Henriette Smithson, Marie Recio. Son fils lui reste : Louis Berlioz, capitaine au long cours, un garçon à l'esprit généreux, mais faible, inquiet, mélancolique et troublé, comme lui. — « Il aie malheur de me ressembler en tout. Nous nous aimons comme deux jumeaux 2. » — « Ah I mon pauvre Louis ! lui écrit-il, si je ne t'avais oas!... » — Quelques mois après, il apprend que le pauvre louis est mort dans les mers lointaines.
Il est seul '. Plus de voix amie ; il n'entend plus que « l'affreux duo chanté à son oreille, pendant l'activité des jours, et au milieu du silence des nuits, par l'isolement et l'ennui* ». Il est rongé parla maladie. En 1856,
1. Voici, à titre documentaire, la liste des villes où a été joué Benvenuto depuis 1879. (Je dois ces renseignements à l'obligeance de M. Victor Ghapot, petit-neveu de Berlioz). Ce sont, par ordre alphabétique : Berlin, Brème, Brunswick, Dresde, Francfort-sur- Mein, Fribourg-en-Brisgau , Hambourg, Hanovre, Karlsruhe, Leipzig, Mannheim, Metz, Munich, Prague, Schwerin, Stettin, Strasbourg, Stuttgart, Vienne, Weimar.