F. II A LÉ V Y
genre. Halévy, qui fut, sa vie entière, comme Auber et comme Meyerbeer, une nature de théâtre, m'amène à traiter la question.
Amusez-vous à parcourir la correspondance de Mendelssohn, et vous retrouverez, sous forme d'une lettre écrite de Paris au poète Immermann en 1832, un curieux pendant à l'article de Schumann. Il s'agit cette fois de Robert le Diable, et je défie quiconque a le moindre sens du goût et des convenances de ne pas éprouver un certain haut-le-cœur à voir un jeune musicien qui se propose d'aborder le théâtre s'exprimer de ce ton. Mauvais signe, pour un futur compositeur d'opéras, d'afficher de pareils mépris: celui-là fût-il cent fois un symphoniste de génie, ne marquera jamais son passage au théâtre qui se montre incapable de rien découvrir dans des ouvrages tels que la Muette, les Huguenots ou Robert le Diable, et qui, placé devant des maîtres comme Meyerbeer, Auber ou Verdi, les appelle des « vaudevillistes » et se délecte à leur contester l'une après l'autre toutes les qualités morales et techniques, comme on arrache ses épaulettes et ses galons au militaire qu'on veut dégrader. Et savez-vous à quoi nous conduisent ces belles infatuations pédantesques? Au dilettantisme entre amis, à faire des opéras de cabinet que la coterie proclame des miracles et dont le public ignore jusqu'aux titres, mentionnés seulement clans les catalogues.
Un jour, il y a de cela des années, le petit-neveu de Duni, compositeur dont le buste en marbre figure
au foyer de l'Opéra-Comique, se présente au théâtre pour y réclamer ses entrées. « Yos entrées? lui répond le directeur, qui se trouvait alors par hasard être un homme d'esprit ; tout de suite je vous les accorde, à une condition : c'est que vous allez, là, me dire par cœur un motif, un seul de votre arrièregrand-oncle,sans cela, rien de fait ! » Ainsi volontiers agirait-on vis-à-vis de ces ravageurs du domaine public : « Yous prétendez, vous Robert Schumann, que la partition des Huguenots n'est qu'un amalgame de vulgarités et de bévues, et vous nous affirmez, vous Félix Mendelssohn-Bartholdy , que Robert le Diable est une œuvre à faire pitié : soit, j'admets la justesse et la profondeur de l'assertion, à une condition pourtant : c'est qu'un de ces soirs dans cette foule énorme et décidément incorrigible qui, depuis plus de quarante ans, se passionne pour de semblables avortements, il se trouvera un seul individu en passe d'avoir retenu Vingt mesures de Geneviève ou de Cammacho ! Encore sait-on plus ou moins ce que c'est que cette partition de Geneviève ; mais Cammacho! qui diantre connaît cela ? Et quand un compositeur donne au théâtre sa mesure avec une élucubration de cette espèce, ce compositeur s'appelàHl Mendelssohn, eût-il écrit Paulus, la Grotte de Fingal^ le Songe d'une nuit d'été ou les fragments de Loreley, ce compositeur a-t-il bonne grâce à venir trancher du pédagogue à l'égard d'un Meyerbeer ou d'un Rossini? ÎD'où je conclus qu'il faut que les symphonistes laissent la scène aux hommes de théâtre, et surtout qu'ils s'abstiennent déjuger les conceptions dramatiques au point de vue d'un idéal absolument opposé. « Celui qui, après une exacte et consciencieuse étude
F. HÀLÉVYv 221
des Huguenots, demeure insensible aux beautés de cette musique et peut en nier la valeur, celui-là, quoi qu'il arrive, ne.fcra jamais rien au théâtre. » Cette remarque du docteur Hanslick, l'auteur d'un ingénieux traité sur le beau dans la musique, appuierait au besoin ma discussion.
Bon nombre de gens croient se donner des airs de connaisseurs en affectant de mépriser tout ce qui plaît au public : vous les verrez chez Pasdeloup, pendant des heures, se gaudir aux sublimités d'un Rafi ou d'un Wagner; mais ils vous parleront avec indifférence de la petite musique des Huguenots, et ne manqueront pas, à propos de la Muette, de vous citer des bouts de phrase de Schumann appelant Auber « un enfant gâté de la fortune, sans distinction ni émotion, et, quant à l'instrumentation, un vrai lourdaud ». Eh bien, il importe que tous les voltigeurs du prétendu grand art et tous les philistins du wagnérisme se le disent : ces manières-là n'ont plus cours, même en Allemagne, où le ridicule commence à les entreprendre, et M. Ferdinand Hiller, un classique de vieille roche s'il en fut, vous apprendra, en juste et complète opposition avec cette critique démodée, que tel compositeur tant célébré jadis dans son pays n'est qu'un simple dilettante quand on lui compare un maître comme Auber. « On tombe de son haut à lire, en feuilletant les vieilles gazettes, avec quelle impertinence et quelle dédaigneuse répulsion furent accueillies à leur première apparition en Allemagne les œuvres les plus exquises des Rossini, des Auber, des Beliini, et je me demande s'il ne serait pas pour nous plus honnête et plus habile d'avouer qu'il n'est pas en notre puissance de composer jamais rien qui res-
semble à ces merveilles d'esprit, de verve et de style, ayant nom le Barbier de Séville, le Philtre et Fra Diovolo l ! »
Un artiste qui pratique et prend au sérieux son métier sera toujours très gauchement placé pour re viser l'œuvre d'autrui. Produire et faire de la critique sont deux choses fort dissemblables. Que l'artiste qui met toute son âme dans sa profession soit exclusif, qu'il repousse avec violence tout ce qui ne répond point à sa compréhension du beau, rien de plus naturel; mais la vraie critique a des tendances moins absolues, et c'est une loi pour elle de se soumettre au vieux précepte de Térence. Étant donnée la nature excessivement sensitive de Schumann, il va sans dire qu'on n'en saurait jamais attendre aucun jugement impartial ; disons plus, si Schumann pouvait admirer les grandes beautés des Huguenots, il ne serait point Schumann, pas plus que Mendelssohn ne serait Mendelssohn s'il eût goûté Robert le Diable. Pourquoi ces fiers champions de la musique instrumentale allemande opineraient-ils différemment, fermés comme ils le sont à toute conception de la mélodie italienne et française, ne possédant aucune idée de l'opéra moderne et ne s'étant jamais doutés de ce que c'est que le théâtre ? Aussi, bien loin de leur reprocher ces critiques acerbes, impitoyables et surtout pitoyables, je voudrais en recommander la lecture, car, si ces pages sur les Huguenots et Robert le Diable ne nous donnent qu'un Meyerbeer travesti, du moins ont-elles cet avantage de nous mieux faire connaître Schumann et Mendelssohn.