V. JIALKVY
place. Gérard est un paladin français « soumis aux lois de la chevalerie » et qui parcourt le monde « en y cherchant l'honneur ». Le destin a guidé ses pas errants vers la sirène de l'Adriatique, et là sa « dame de beauté » lui apparaît sous les traits « d'une fleur d'innocence croissant dans l'ombre et le silence, loin des regards, loin des amours », et que la République se propose de donner pour femme au prince Jacques de Lusignan, dont elle se charge de faire ensuite un roi de Chypre à sa dévotion.
Une fois ce conflit imaginé, la pièce n'a plus de secrets, on se-la raconte d'avance ; la demoiselle consent à s'unir au chevalier français qui l'adore; déjà les jeunes époux marchent à l'autel lorsque soudain le grand conseil intervient et les sépare. Deux mots que le sénateur Mocenigo (l'un des dix) glisse à l'oreille de l'oncle Andréa, et plus d'hymen ! « Tout est rompu» Gérard, éloignez-vous », s'écrie le noble Andréa; au Palais-Royal» on dit en moins poétique langage, mais plus gaiement : « Embrassons-nous, mon gendre, tout est rompu ». Gatarina Gornaro sera reine de Chypre, et Gérard, après avoir vainement essayé d'immoler à %& juste colère cet infortuné Lusignan, qui l'instant d'auparavant venait de l'arracher au fer de plusieurs assassins, Gérard de Goucy reprendra le cours de ses pérégrinations romanesques et finira par entrer au cloître ; ce qui ne l'empêchera point d'arriver au dénouement pour avertir le roi qu'on est en train de l'empoisonner, avis tardif et qu'un simple flacon d'élixir des Carmes remplacerait avec avantage! — Néanmoins, à travers tout ce poncif et toute cette versification ridicule, vous suivez une action qui s'expose, selie et se dénoue selon les lois du théâtre ; vous avez devant vous une
pièce et non pas un de ces oratorios informes qui ne se réclament d'aucun art et n'affichent d'autre prétention que celle de canevas à la broderie oiseuse des jeunes parnassiens musicaux.
L'auteur de ce poème de la Reine de Chypre, Saint- Georges, fut à l'Opéra le meilleur élève de Scribe; il savait quels sujets convenaient à la musique et comment distribuer ses actes, ses morceaux, tailler ses strophes, qu'il écrivait, je l'avoue, en pauvres vers, mais dont il s'appliquait adroitement à varier les rythmes de manière à provoquer la fantaisie du compositeur. Halévy et lui, après s'être associés de bonne heure, sont restés unis jusqu'à la fin; sans parler de V Éclair, des Mousquetaires de la reine et de tant de jolis chefs-d'œuvre créés ensemble à l'Opéra-Gomique, combien de leurs ouvrages ne citerait-on pas, écrits par eux pour notre première scène : le Juif errant, la Magicienne, la Reine de Chypre et finalement ce ISoé que nous évoquions tout à l'heure.
Saint-Georges fut pour Halévy ce que Scribe était pour Auber. Eussent-ils voulu chercher fortune chacun de son côté, qu'ils n'auraient pu longtemps vivre séparés ; leur collaboration, très fructueuse d'ailleurs, tenait bien moins de la spéculation que d'une communauté parfaite de sentiments; c'étaient d'honnêtes gens, de rares cœurs qu'un même travail réunissait presque chaque jour et qui, en dehors de l'œuvre commune, s'estimaient et s'aimaient avec une tendresse dont furent touchés ceux qui les ont connus.
On sait la susceptibilité de certains auteurs et leur inquiétude effarée aux soirs de première représentation. Auber, qu'une si longue expérience et tant de succès accumulés auraient dû préserver, n'échappait
pas à cette fiévreuse iniluence, et je le vois encore, le soir de la première de Marco Spada, tressaillir et blêmir tout à coup pendant le finale du second acte, quand fort heureusement quelqu'un qui se trouvait là derrière lui dans la coulisse, appuyant la main sur son épaule, lui souffla à l'oreille :
« Mais calmez-vous donc, cher maître, c'est la petite flûte. »
Il croyait avoir entendu un sifflet; à ces mots, son visage se rasséréna, et, continuant à se ronger le poing, comme c'était son habitude aux moments difficiles :
« La petite flûte! reprit-il, en êtes-vous bien sûr? je ne me souviens pas d'avoir mis la petite flûte ! »
Halévy, d'un naturel cent fois plus ombrageux, n'était point si commode à remonter, et, lorsque ces défaillances le prenaient, au bon Saint-Georges incombait le devoir de le secourir avec la double autorité du collaborateur et de l'ami. En ce sens, je m'explique la présence du buste de Saint-Georges au foyer de l'Opéra. Le foyer d'un théâtre est une galerie privée contenant les portraits des maîtres et en même temps ceux des amis et clients de la maison. Saint-Georges fut par excellence un de ces derniers ; toute sa vie s'employa aux choses d'opéra ; librettiste, membre perpétuel du jury du Conservatoire, président à deux reprises de la Société des auteurs dramatiques, sa personnalité, plus encore peut-être que son talent, lui marque une place distinguée parmi ses contemporains, et c'est justement cette active et sympathique personnalité que le buste de l'Opéra vient consacrer.
Assez parlé du poème et du poète, abordons un peu la partition. C'est consciencieux, élevé, beau quelquefois, souvent lourd. Halévy aime la pompe, il peint en musique de grandes fresques à la Primatice ; songeons aux triomphes du premier et du troisième acte de la Juive, aux processions de Guido et Gînevra, à ce débarquement delà reine de Chypre à Nicosie. Comme la Belle guerrière du Maure de Venise, la fiancée du roi Lusignan met pied à terre au bruit des fanfares et des cloches sonnant à toute volée.
« Tous les corps de l'État vont au-devant de la reine lui offrir leurs ho m m âge s ; »
Ainsi s'exprime le libretto dans un langage dont la candeur ne laisse rien à désirer : tous les corps de t Etat, C'est à se croire en plein Louvre, sous l'Empire, un jour d'ouvertui'e des Chambres ; se figure^ t-on la Cour de cassation, l'Institut et le tribunal de commerce de l'île de Chypre au xve siècle? Halévy n'en prend pas moins fort au sérieux l'anachronisme* et sa musique, intrépidement convaincue, solide au poste, complète à souhait cet ensemble décoratif; N'insistons pourtant pas trop sur ce côté^ il y a là des beautés d'un autre ordre, et le pathétique y tient une large place, notamment dans l'air de Catarina au second acte. Je citerais bien aussi le cantabile du fameux duo des deux hommes au troisième ; mais ce morceau n'en finit pas : quand le baryton a terminé son couplet, le ténor le recommence, et cette éternelle paraphrase du même motif vous devient d'un mortel ennui.
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Ajoutez à cela l'inconvénient d'une situation frisanl le ridicule et qui, pour l'emphase, chevaleresque du mouvement, vous rappelle ces sujets de pendules à la mode sous la Restauration. Halévy a l'instinct de la symétrie, c'est un phraseur, il lui faut des périodes qui se pondèrent, et nul attrait ne le détourne de cet impérieux besoin d'équilibrer qui fait la monotonie et la lourdeur de son style. Ainsi dans les couplets que Mocenigo chante au début du troisième acte, le poète cherche à débaucher son musicien et, pour l'amener à quelque variété, lui propose des strophes ayant au moins pour mérite d'être scandées d'un air particulier.
Tout n'est dans ce bas monde
Qu'un jeu, Le vrai sage le fronde
lîn peu, Mais le fou s'en amuse
Bien fort Et jamais il n'accuse
Le sort.
Ces vers assurément sont médiocres, mais encore avaient-ils cet avantage d'offrir à la musique un thème original. Eh bien, en pareil cas, que fait Halévy ? au lieu de saisir aux cheveux l'occasion, de s'emparer de ce rythme svelte, élégant^ il le dénature et} doublant le second veFSj dit :
Tout n'est dans ce bas monde Qu'un jeu, qu'un jeu,
ce qui d'un vers de deux pieds fait un vers de quatre j et d'un trait coupe l'aile à la strophe musicale.
La Reine de Chypre, malgré cette pesanteur de style que je lui reproche, a cependant bien dés mérites ; les récitatifs y sont touchés de main de maître : celui qui sert d'avant-propos au grand duo des deux hommes respire une émotion tragique. Les caractères ont du relief et de la tournure; les figures de Gatarina Cornaro , de Mocenigo et de Lusignan s'enlèvent en vigueur sur le fond pittoresque du tableau. Du sentiment, de l'action, un appareil choral, symphonique, imposant, et le flot mélodique se déroulant avec abondance : combien sont-elles les partitions de second ordre dignes qu'on les résume de la sorte? Car la Reine de Chypre ne saurait, en tout état de cause, appartenir au premier rang ; la Juive même n'en était point; mais ce second ordre était celui d'une grande et illustre période où Guillaume Tell et les Huguenots représentaient le premier, et dont les œuvres simplement remarquables nous intéressent encore aujourd'hui.
C'était en 1841, madame Stoltz jouait Catarina, Duprez le chevalier Gérard, etBarroilhet le roi Lusignan.
Ce n'était pas une Malibran que Rosine Stoltz, mais elle avait du clairon dans la voix et le diable au corps. Artiste inégale, aventureuse, elle fut la femme de deux rôles. La Léonor de la Favorite et cette Catarina de la Reine de Chypre furent l'incarnation de cette fiévreuse et romanesque personnalité, comète errante qui, après avoir incendié l'Europe et l'Amérique, devait jeter à Rome ses derniers feux.
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« Vous savez que maintenant je suis duchesse, disait-elle à l'un de ses anciens amis en l'informant de ses nouvelles destinées.
— Duchesse! répliqua l'autre; mais vous êtes mieux que cela, Madame : vous êtes la reine de Chypre. »
Par une singulière coïncidence, les deux ouvrages qui portèrent bonheur à Rosine Stoltz furent aussi le triomphe de Barroilhet. Dans ce rôle de Lusignan, pas plus que dans celui du roi Alphonse de la Favorite, son égal ne s'est rencontré. Chanteur et comédien de race, il avait un précieux don de nature que possédait aussi l'acteur Rouvière : la vibration. Son être tout entier était au jeu : son geste, quelque peu saccadé, s'imposait au public, et sa voix doublée de cuivre trouvait des effets d'une puissance nerveuse irrésistible. Quelle ironie superbe il savait donner à son expression dans cette romance de la Favorite, où d'autres n'ont trouvé qu'un motif à belles périodes arrondies ! et ce personnage de Lusignan, qui ne se montre qu'au troisième acte du drame, comme il le mettait au premier plan, comme il en avait fait sa création, accentuant les beautés du récitatif qui précède le duo avec Gérard, sauvant, par la simplicité savante de son style, l'ennuyeuse symétrie de ce long adagio à couplets et marquant d'une empreinte de touchante mélancolie cette tragique figure de roi mourant. M. Lassalle semble n'avoir aucun souci de cette tradition et se contente d'appliquer à certains passages dûment choisis une virtuosité d'ailleurs assez incolore qui pouvait n'être pas déplacée dans le Roi de Lahore et manque ici tout à fait d'à-propos. Des divers personnages de la Reine de Chypre, Gérard est le moins intéressant; ce ténor pleurard et toujours éconduit,
sous le casque du paladin comme sous la cagoule du moine, prêterait plutôt à l'opérette. Il n'appartenait guère à M. Villaret de relever un rôle dont ni Duprez ni après lui Roger n'avaient pu tirer grand parti, et tout ce qu'il faut dire, c'est que le vieux ténor va, lui aussi, jusqu'au bout et qu'il dépense honnêtement à cet effort les restes d'une voix qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint.
Prenons donc cette exécution pour ce qu'elle vaut, et que le luxe et la variété du spectacle nous dédommagent. Si vous aimez l'architecture, les costumes, la vie et le train de Venise aux plus beaux jours de son histoire, vous serez servi à souhait. Tous les cadres de Titien, de Giorgione, de Véronèse et de Tintoret se sont dépeuplés pour remplir de leurs figures, de leurs ameublements et de leur atmosphère ce vaste théâtre de l'Opéra. La lumière coule à pleins bords, les palais de Venise, la vue de Chypre, sont splendides et les costumes également magnifiques n'ont que le tort de trop nous crier aux yeux qu'ils sont tout battants neufs. Madame de Sévigné, racontant les merveilles du château deClagny, parle de 2,000 écus « employés à acheter les tourterelles les plus passionnées, les truies les plus grasses, les vaches les plus pleines, les moutons les plus frisés et les oisons les plus oisons ». Il y a de cette superlative profusion dans la mise en scène de la Reine de Chypre, où 150,000 francs ont dû passer à se procurer les sinoples les plus verts, les azurs les plus bleus, les rouges les plus rutilants et les ors les plus ors.
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Style travaillé, alambiqué, inquiet, toujours en passe de changer ses mouvements et par instant beaucoup d'élévation et de pathétique; cet Halévy, qui cependant fut un maître n'a jamais eu dans sa vie qu'une note, une note de hautbois que depuis l'admirable adagio de l'air d'Éléazar dans la Juive, vous retrouvez partout, dans V Éclair, dans les Mousquetaires de la Reine, dans le Val d'Andorre, mais si intense, une note si douloureusement ressentie qu'elle éveille en nous des vibrations irrésistibles. Quel musicien, d'ailleurs , ne fut plus ou moins l'homme d'une note et d'un instrument? Weber n'a de prédilection que pour la clarinette, et l'âme d'Hérold est dans le violon comme l'âme d'Halévy dans le cor anglais.
« Pendant que le traité qui mit fin à la première guerre des princes (1614) se négociait, Malherbe remit au roi et à la reine sa traduction ou paraphrase du psaume GXXVIII : Sœpe expugnaverunt me a juventutemea; la reine, après l'avoir parcourue des yeux, commanda à la princesse de Gonti qui était présente delà lire tout haut. Gela fait, la reine dit au poète, comme si elle avait été transportée de ce fier et mâle accent de triomphe ! « Malherbe, approchez ! » et, plus bas à l'oreille : «Prenez un casque1. » Au lieu de la reine de France, supposez que ce soit l'Italie qui parle à Verdi, et vous avez cette scène du casque.
C'est que Verdi n'est pas seulement un grand musicien, c'est aussi un grand patriote ; l'Italie ne l'oubliera jamais. Les peuples ont leur instinct qui les amène à reconnaître, à proclamer l'homme d'une situation, cet instinct vaut mieux que toute la science.