‹ Musiciens du passé du présent et de l'avenirChapitre 27 sur 28 · POE M E · texte numérisé non relu

POE M E

Ce noble et grand Weber, maintenant chez les morts,

Je le revois toujours, non, comme on pourrait croire,

Tel qu'il nous apparaît désormais dans sa gloire,

Mais sombre, endolori, souffrant d'âme et de corps.

A l'incurable ennui qui rongeait sa poitrine

Il ne se dérobait que le travail aidant;

Un accord du piano dilatait sa narine,

Et son regard alors rayonnait plus ardent.

Max, le hardi chasseur, qu'attend à la veillée

Sa timide maîtresse en filant son rouet,

Le sinistre Gaspard et la meute endiablée

Que Samiel dans les airs lance à grands coups de fouet ;

Les Elfes qu'Oberon avec un lis gouverne,

La plaintive Euryanthe et son doux chevalier;

Il appuyait ses doigts sur le bord du clavier,

Et soudain s'animait la magique lanterne.

Quels concerts ébranlaient son être à ce moment,

Trombones infernaux, harpes éoliennes,

Il passait de l'extase à l'épouvanteraient ;

C'était lèvent du nord dans les forêts de chênes,

La voix du cerf que trouble un sourd pressentiment,

Des fanfares, des bruits, des notes, une à une,

Égrenant leur collier sur l'ivoire attiédi :

Poussières du torrent, larmes du clair de lune,

Tout un naturalisme ignoré du- midi

Et dont cette grande âme éprise du mystère

Eut révélation dans sa nuit solitaire !

Et pourtant, quel exemple et quel sage conseil

Cette inspiration, qu'entraînait son vol d'aigle

Au delà du possible, au delà du soleil,

Ce génie hasardeux partout cherchait la règle,

Et ne connaissait rien en dehors de la loi.

Gluck, Hândel et Mozart, comme de ces modèles,

Il vous parlait avec un magnifique émoi!

De quels traits son dédain perçait les infidèles,

Tous ces prime-sautiers aux gestes forcenés

Qui datent l'univers de l'heure qu'ils sont nés,

Et s'en vont proclamant, pour doctrines suprêmes,

L'horreur du sens commun, du savoir et du goût.

Que de fois je l'ai vu démolir ces systèmes

Dont il ne laissait pas une pierre debout!

J'habitais en ce temps Dresde, où l'on se rappelle

Qu'il occupait l'emploi de maître de chapelle;

Et c'était un plaisir, que chacun comprendra,

Que de le reconduire en quittant l'Opéra.

Nous causions tour à tour musique et poésie,

Et, jeune que j'étais, je l'écoutais parler :

Heureux, vous le pensez, de me laisser aller

Au cours que choisissait sa libre fantaisie !

Mozart faisait surtout son texte favori,

Et, lorsqu'il en parlait, sa voix souvent heurtée

Semblait prendre soudain un ton presque attendri.

Un soir, que nous sortions de la Flûte enchantée,

Son regard flamboyait d'un plus fiévreux éclair :

«Que c'est beau, me dit-il, quel chef-d'œuvre, quel air,

Celui deZarastro! musiques triomphantes;

C'est la mystique Egypte et ses hiérophantes ;

Et celui qui nous peint ce silence sacré

Des temples de granit, où, dans le vide sombre,

Le prêtre d'Eleusis promène sa grande ombre,

Est le même qui va, catholique inspiré,

Chanter Tuba mirvm et le Dies irx !

Le même, entendez-vous, à qui don Juan doit l'être :

Ah ! c'est trop tout cela, tenez, pour un seul maître !

Et dire qu'on s'attaque à de tels monuments ;

Dire qu'il se rencontre aujourd'hui, par le monde,

Des cerveaux assez creux, et que le ciel confonde,

Pour oser nous parler de désappointements I

S'il en faut, juste Dieu, croire à leur radotage,

Mozart ne suffît plus aux besoins de cet âge

Qui ne l'écoute plus que d'un air indulgent,

Et le reléguerait parmi les antiquailles,

N'était certain respect pour les vieilles murailles,

Qui ne messied pas trop chez l'homme intelligent.

La science, l'étude, éléments du grand style,

Tout cela désormais n'est que meuble inutile ;

L'imagination ne connaît plus de frein,

Et l'art n'existe pas, si l'art n'est souverain!

Foin de la théorie et du Conservatoire î

Je marche dans ma force et dans ma liberté,

Et moins j'aurai sur moi de ce pesant grimoire,

Plus haut je monterai dans l'azur enchanté ! »

Aces mots, prononcés d'une voix qui s'épuise,

Il fat subitement pris d'un accès de toux, Puis la quinte passée :

« Il faut que je vous dise Ce qui m'est arrivé tantôt : figurez-vous Que j'étais vers midi tranquillement à lire, Lorsqu'à sonné chez moi ce grand Italien, Vous savez, ce monsieur qui ne doute de rien, Porte de longs cheveux et débite, sans rire, Que tout ce qu'on enseigne aux écoles est vain, Et que c'est profaner un attribut divin Que de vouloir ainsi qu'à la règle il se ploie. Selon lui, le génie est comme un ver à soie Qui, pour tisser son fil, n'a pas besoin d'efforts, Et de son propre fonds tire tous ses trésors. Bien que je me sois fait une sainte habitude De ne discuter point avec ce monde-là, L'assaut qu'on me livrait fut cette fois si rude , Que je dus me défendre et m'écrier: Holà! Mozart un polisson ! et mille autres merveilles De ce genre ; Hayden un Céladon transi ! Ce drôle m'avait tant échauffé les oreilles, Que j'ai fondu sur lui sans pitié ni merci. Nous avons ferraillé deux heures de la sorte, Moi, lui jetant au nez, de ma voix la plus forte, De sublimes raisons qu'il ne comprenait pas ; Lui, comme un télégraphe agitant ses longs bras, Qui de leurs doigts crochus déchargeaient sur ma tête Je ne sais quel fluide à me magnétiser, Si bien que, vers la fin de l'affreuse tempête, J'ai senti, croiriez-vous, mes membres se briser, Et mes yeux, tout chargés de lourde somnolence, Se clore pour chercher le calme et le silence !... Vous dirai-je, mon cher, ce qui m'advint alors ?

LE SONGE DE WEBEll. 411

Il me sembla soudain prendre l'àmc et le corps D'un de ces fiers-à-bras grands abatteurs de queues; Je chaussais à mon tour les bottes de sept lieues, Je franchissais d'un coup les rochers et les toits Et me sentais au cœur assez de feu grégeois Pour réduire à néant, en moins d'une seconde, Tous ces'chefs-d'œuvre faux qu'idolâtre le monde. Il fallait voir quels airs je me donnais, vrai Dieu ! Avec mes cheveux gris qui s'allongeaient d'une aune, Et comme, à chaque pas, je renversais un trône : Gluck, Bach, Hândel, Mozart, c'était un simple jeu ! Enfin, après avoir tout réduit au silence, J'avisai que peut-être il ne serait point mal De créer à mon tour quelque ouvrage idéal Quipourrait, àlui seul, combler le vide immense.

» Écrire, composer une partition, Quand on est le génie et l'inspiration, Quand on possède en soi toute science infuse, Devient unbadinage, une distraction, Un de ces passe-temps dont le cerveau s'amuse. Aussi, sur le papier ma plume allait d'un train ! Et, sans presque s'aider du secours de ma main, Faisait, à chaque instant, sur son passage éclore Des millions de points tremblotants, lumineux, Poussière de saphir, qui semblait à mes yeux La constellation d'une nouvelle aurore : Des motifs inouïs, des rythmes fulgurants, Des modulations comme jamais orchestre N'en avait fait entendre à ce globe terrestre, Et de la mélodie à foison, à torrents ! Tout cela par instinct, tempérament, nature, Au seul gré du caprice et de l'entraînement;

Il eût fait beau venir, en un pareil moment, Me parler contre-point, accords et tablature! Quiconque m'eût tenu de semblables chansons, Je l'eusse au diable vert envoyé sans façons ! La clarté, le bon sens, le style : bagatelle, Allez-en à Mozart demander des nouvelles; Celui qui veut mener son siècle avec fracas Pour si minces raisons ne se dérange pas !...

» J'en étais au plus beau de mon œuvre éperdue, Les feuilletons déjà me proclamaient géant, Lorsque de ma guitare, au panneau suspendue, Une corde se brise et m'éveille, ô néant !...

» Sitôt que de mes sens j'eus recouvré l'usage

Et me vis derechef possesseur de mon moi,

Mon premier mouvement fut un sinistre effroi.

Les gouttes de sueur perlaient sur mon visage

Et quelque chose au fond disait, sans me tromper,

Qu'à quelque grand péril je venais d'échapper.

Puis de confusion l'âme toute saisie,

A mes récents travaux je courus : grâce à Dieu,

Nul trait ne s'y voyait de cette frénésie,

Ce qui les empêcha d'être jetés au feu.

)> O guitare ma mie, ô toi qui n'accompagnes

Que les douces chansons, combien je te sais gré

De m'avoir éveillé de ce songe abhorré !

Lorsque le voyageur s'endort dans les campagnes,

On dit que le lézard veille pour l'avertir :

Ainsi, doux instrument cher à la mélodie,

A l'heure où le serpent, dans mon âme engourdie,

Cherchait à se glisser, tu m'as fait tressaillir !... »

Weberse tut, la lampe avait jeté ses flammes.

Un instant dans la rue ensemble nous marchâmes,

Et je ne le quittai qu'au seuil de sa maison.

Eh quoi ! tant de génie avec tant de raison. — Me disais-je en rentrant chez moi, l'âme remplie De ce long entretien que nous venions d'avoir. — Esprit fier ! mais qui sait se plier au devoir, Imagination qui jamais ne s'oublie!

Les travers de nos jours l'auraient bien pu tenter, Lui dont le romantisme émeut si fort la fibre, Mais son intelligence est là pour le dompter, Calme et judicieuse en même temps que libre ! Quel détracteur hautain de ces principes faux Qui croyaient à son ombre établir leur puissance ! L'erreur pendant qu'il dort le touche de sa faux, Et lui, — tel qu'un pécheur qui ferait pénitence, Tel qu'au pays du Brahme un pâle initié, — Pour laver de son corps cette souillure étrange, Il se plonge en Mozart, et des flots de ce Gange Il sort la joie au cœur, calme et purifié !...

Septembre 1857.

{Intermèdes et Poèmes.)

Se rapporte à la page 387

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