I. 34 octobre
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nomme la Barbarini ou Bernardini. Elle saute très haut, a de grosses jambes, mais danse avec précision. Elle ne laisse pas d'avoir des grâces dans son dégingandage. Elle a été fort applaudie et il est à craindre que sa danse ne soit fort suivie. Nous voyons déjà que Camargo a appris chez les étrangers les sauts périlleux qu'elle a reproduits chez nous. Notre danse légère, gracieuse, noble et digne des nymphes, va donc céder la place à un exercice de bateleurs et bateleuses, pris des Italiens et des Anglais. Ainsi a dégénéré et dégénère tous les jours notre musique céleste de Lully. L'artiste l'emporte sur l'homme de goût, le mérite de la difficulté surmontée donne la vogue aux productions étrangères, et nous cédons sottement le pas dans les arts, dont nous sommes si hautement en possession. » Quelle prophéiiede malheurs épouvantables pour une gargouillade un peu risquée, et comme nous Tavons échappé belle... en dansant !
Ce qu'il y a de caractéristique en ces notes prises au jour le jour par d'Argenson, c'est l'acharnement qu'il montre contre les personnes ou les choses qui lui déplaisent. Les courriéristes du siècle dernier s'efforçaient, et c'était naturel, de faire adopter leur façon de voir par les princes et souverains auxquels ils adressaient leurs correspondances ; les mémorialistes, écrivaient bien un peu avec l'arrière-pensée que leurs mémoires seraient divulgués quelque jour et exerceraient une infiuence quelconque sur les jugements de la postérité ; ceux enfin qui écrivaient simplement
à des amis désiraient aussi faire partager leurs propres opinions à ces amis de province ou de Paris; rien d'étonnant dès lors à ce que ces trois catéiîories d'écrits : correspondances secrètes, mémoires privés, lettres amicales, aient témoigné, lorsqu'on vint à les publier, des efforts répétés des écrivains pour imposer leur jugement. Ils avaient tous quelqu'un à convaincre, au présent ou au futur.
Mais il n'en est pas de même avec d'Argenson, qui n'écrivait que pour lui-même, — le désordre et l'incorrection de ses notes en font foi, — qui n'avait jamais pensé que ses mémoires et notes pussent voir le jour et qui n'avait personne à convaincre... que lui-même. C'est donc pour sa propre satisfaction qu'il confie si souvent au papier la méchante opinion qu'il a sur tant de sujets et de gens, et il déploie une animosité telle en son particulier, qu'on la pourrait croire efficace : il n'en était rien et tous ses efforts ne dépassaient pas les quatre murs de son cabinet.
Kn deh(jrs de la musique, cet acharnement contre qui déplaît à d'Argenson ou le dessert ne se montre nulle part mieux que dans ses préférences de famille ou de cour. Il n'aime pas ou plutôt il parait n'aimer ni son frère, ni son fils, qu'il crible de sarcasmes réitérés, tandis qu'il leur était très attaché au fond : voilà pour la famille; il déteste cordialement la Pompadour qui le lui rend bien ; voilà pour la cour. Comme il les maltraite aussi, quel plaisir il éprouve à les larder de traits dont SCS ennemis ne ressentent aucune égratignurel
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« La comédie du Méchant^ de Gresset, a été faite sur mon frère, M»"' de Chaulnes en ayant fourni les matériaux à l'auteur. C'est un méchant pour le plaisir de l'être, qui passe son temps à ourdir les plus détestables tracasseries, qui se fait un jeu de nuire, attristé du bonheur d'autrui et joyeux de son préjudice, et qui tinit par être démasqué et chassé d'une nombreuse société où il charmait par sa fausse douceur, son esprit à la mode, par le bon sens et surtout par l'intérêt qu'il semblait prendre à tous et qu'il ne prenait que pour les détruire '. » Ici, c'est seulement son frère qu'il arrange de la belle manière; ailleurs, ce seront à la fois son frère et son fils. « Considérant la cour et la pièce jouée à la comédie, qui est Philoctète^ je me suis appliqué ces deux caractères : mon frère est un grand jésuite, comme l'aurait été. Ulysse; quant à mon Hls, il n'est qu'un petit jésuite, pareil à Chateaubrun, l'auteur
I. Février lySS. — Le comte d'Argenson, si tant est qu'il ait servi de modelé à Gresset pour le type du Méchant, n'y entrait que pour une partie, car le maïquis d'Argenson dit lui-même, en un autre endroit de ses Mémoires : « Plus je revois cette pièce à notre théâtre, plus j'y trouve des études faites d'après nature. Cléon ou le Méchant est compose du caractère de trois personnages que j'ai bien reconnus : M. de Maurepas pour les tirades et les jugements précipités, tant des hommes que des ouvrages d'esprit, le duc d'Ayen pour la médisance et le dédain de tous, et mon frère pour le fond de l'âme, les plaisirs et les allures. » Et le président Hcnault reçoit son compte en passant : « ... Pasquin est le président Hcnault, bonne caillette quoique avec l'esprit des belleslettres. Ainsi l'on doit dire : Mutato noininc, de te fabula narratur. » (Décembre 1747.)
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de la pièce, qui a été jésuite et que j'ai eu pour secrétaire '. »
Voilà un exemple des aménités qu'il adressait à sa famille; encore n'est-ce rien auprès de celles dont il criblait la Pompadour. Autant son neveu, le marquis de Voyer, fils du comte d'Argenson, faisait de courbettes pour obtenir un rôle, si petit qu'il fut, dans la troupe théâtrale organisée par la favorite, autant le marquis d'Argenson, qui venait de donner sa démission de ministre des affaires étrangères, marquait de mépris pour les récréations dramatiques de Versailles et s'épanchait sur le papier en plaintes douloureuses, en ironies amères, en terribles prophéties que l'avenir devait malheureusement réaliser^.
Quoi qu'elle fît, la Pompadour avait toujours tort aux yeux de d'Argenson. Elle faisait mal en jouant la comédie, elle faisait pis encore en allant la voir; elle était coupable de se montrer sur la scène à Versailles, et plus coupable encore de se montrer dans la salle à Paris. « La marquise de Pompadour, ayant été hier à l'Opéra, écrit-il en décembre 1747, dès que la toile fut baissée, on lui battit des mains, comme à une bonne actrice, et l'on ne cessa que quand elle se fut retirée ; applaudissement familier et méprisant.
t. 4 avril 1755.
2. Pour les blâmes scvcrcs de l'oncle et les humbles démarches ilu neveu, voir notre historique du Théâtre des l'élit» Cabinet», dans la Comédie à la Cour, les Théâtres de société royale au siècle dernier (un vol. in-4" carré, che^ Firmin-Didot, »SH3).