‹ MusiqueChapitre 9 sur 61 · LE CHRONIQUEUR LORET · texte numérisé non relu

LE CHRONIQUEUR LORET

Qu'est-ce que la Mii:{e historique et qu'est-ce que Loret? Loret est un homme qui eut le grand me'rite d'avoir une idée nouvelle, et cette idée fut précisément la publication de la Mu:{e historique ^ . Quand était survenue la grande épidémie du burlesque, provoquée par la Fronde et développée par Scarron, le petit écrivain normand, qui végétait à Paris, avait cultivé ce genre avec quelque succès; mais il lui fallait faire mieux que cela pour sortir de l'obscurité. Renaudot ayant créé la Ga:{ette de France^ le journal sec, grave, ennuyeux, l'idée vint à Loret de composer chaque semaine une gazette en vers burlesques, à l'adresse de M"e de Longuevijle. Tous les samedis, Loret remettait sa lettre manuscrite et autographe à la duchesse, et lecture en était faite devant un cercle brillant; on commença alors à en distribuer qucl-

I. La Miir^e historique, ou Recueil de lettres en vers, contenant les nou\ elles du temps, adressées à S. A. M"' de Longueville, depuis duchesse de Nemours, par J. Loret (4 vol. in-8°, Paris, chez I'. DatVis).

JO M u s I Q r E

qucs copies sous le manteau. Deux ans après sa naissance, qui datait de i65o, cette gazette était devenue assez célèbre pour qu'on en reproduisît clandestinement des numéros par l'impression; si bien que Loret, pour se défendre de la contrefas'on, dut solliciter un privilège qu'il obtint en i65 5, et grâce auquel il put faire imprimer toutes ses lettres depuis le commencement.

Loret passe tout en revue, en suivant rigoureusement Tordre chronologique : la politique, le théâtre, la littérature, les divertissements de la cour, les événements de la rue. Il est généralement exact, parce qu'il est sans passion, et juge hommes et choses de sang-froid ; il s'informait par tous les moyens possibles, lettres anonymes, commérages de la rue, bruits du Pont-Neuf, les ruelles, les cours, les bureaux d'adresses, les nouvelles manuscrites et imprimées; il était invité aux fctes et aux bals pour en parler; enfin sa gazette était devenue un tel moyen de publicité, qu'on se disputait l'honneur d'un mot d'éloge tombé de sa plume. Et voilà pourquoi la Mîi:{e historique^ dont les indiscrétions journalières sont si instructives et si intéressantes pour tous, a acquis un si grand prix avec le temps. Voilà comment ce curieux ouvrage, où se coudoient la grande et la petite histoire, est devenu une des sources d'informations à la fois les plus attrayantes et les plus sûres pour les quinze années qui s'étendent de i63o à i665.

Loret n'apprécie pas, encore moins crilique-t-iL — le moyen serait mal trouvé pour se

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faire bien venir de tous et partout, — il ne fait que rapporter ce qu'il a vu ou appris: il raconte toujours et toujours il loue. Or, c'est précisément le nombre, la diversité des menus faits et des renseignements consignés dans ces petits vers qui courent la poste, qui constitue actuellement l'intérêt de la Mu\e historique. C'est là comme une gazette légère et bavarde à côté du journal grave et discret personnifié par Rcnaudot. Celui-ci était un journaliste, Loret est un chroniqueur, et le premier de tous. Que la Galette dise simplement ceci: « Le 1 2 (février 1657) le ballet du duc de Guise, appelé les Plaisirs interrompus^ fut aussi dansé dans le même lieu (dans la grande salle du Louvre) avec l'éclat que ce prince sçait donner à tout ce qu'il entreprend » ; et Loret, après une annonce préalable, décrira cette fête en trente ou quarante vers, dont ceux-ci spéciaux à la musique :

Le récit de Gros et de Donc Etait charmant, s'il en fut onc ; Tous les airs étoient de Molière, Qui d'une si belle manière Prit plaisir à les composer (^u'on ne les sçauroit trop prisera

Et telle était sa rage de décrire, que rien ne pouvait l'arrêter, ni maladie, ni chaud, ni froi-

1. l'^st-il besoin de dire qu'il s'ai;it ici non de l'illustre Poquelin, mais du sieur Louis de Mollier, poète, musicien, danseur, chorémaphe et chanteur des plus estimes en ce temps ?

dure, rien qu'un veto formel comme il en reçut quelquefois, lui le complimenteur universel, à sa grande stupéfaction. Qu'il soit empêché par une indisposition d'aller voir le ballet des Festes de Dacchus, dansé à la cour, en pleine Fronde, pendant Tabsence de Mazarin, il en parle tout de même et n'en loue que mieux tout le monde, puis il s'arrête net en disant :

Mais n'ayant rien vu de cela, C'est à moy d'en demeurer là.

Une autre fois, c'est la nécessité de terminer son journal en temps opportun qui l'empêche d'aller voir, au Palais-Royal, la Réception faite par un gentilhomme de campagne (février i665) :

(^-pendant que j'écris cecy Dans le Palais-Royal aussi, Lieu de respect et de plaisance.

Pour la dernière fois l'on danse.

J'ay su d'un ami cordial Qu'il n'est rien de plus jovial, Et que ladite mascarade Pourroil faire rire un malade Avec ces drôles d'incidents, Kûl-il la mort entre les dents.

Le critique de nos jours, que la nécessité de finir son article retient à la maison, agit-il autrement que ne faisait Loret? Le j^lus célèbre en particulier, Jules Jaiiin, et le plus bicnveilloni, Théophile Gautier, d'autres qui vivent encore, n'ont-ils pas érigé en principe ce système

de ne jamais aller voir les œuvres qu'ils doivent juger, (( pour être plus in"îpartial », disait plaisamment l'un d'entre eux, et de s'y faire représenter par quelque ami, désigné sous le sobriquet de « critique blond » ?

Loret ne se rendait donc pas toujours à ces invitations, mais il prétendait être toujours invité; il était même assez vexé lorsqu'on l'oubliait quelque part, mais il faisait bon visage quand même et dissimulait son humeur. Il voulait aussi n'être pas mal placé. Lorsque le Ballet de la Nuit fut dansé dans la salle du Petit- Bourbon, aux fêtes du carnaval de i65 3, Loret, quoique protégé et conduit par un exempt de la reine, dut attendre plus de trois heures à la porte, et quand il fut parvenu à entrer, il se trouva si mal placé, « si haut, si loin, si de côté, qu'il ne put rien voir pendant treize grandes heures. Aussi se montret-il un peu froissé en décrivant « cette foule d'enchantemens » seulement d'après Vimprimé et par oui-dire. Mais à la seconde soirée il fut mieux casé, grâce à la protection de M. de Carnavalet, et cette fois son admiration ne tarit pas. Un autre jour, il ne se console pas aussi facilement d'avoir été mal assis à l'une des représentations de Serse^ données par les chanteurs italiens en novembre i65o, et il prête même à sa pet'te personne une importance exorbitante :

Car moi, qui suis monsieur Loret ^ Fus sur un siège assez durer, Sans aliment et sans breuvage, Plus d'huit heures et davantage.

Quoi qu'il en soit de ses exigences et de sa naïve fatuité, Loret donne souvent dans ses versicules des détails très précis sur la composition de Torchestre de la cour ou sur les meilleurs virtuoses du temps. S'agit-il par exemple d'Alcidiane^ ballet mêlé de chant où figuraient des virtuoses italiens :

Un grand concert des plus charmans,

Composé d'octante instrumens,

Encor, dit-on, octante-quatre, Fait l'ouverture du théâtre.

Savoir, trente et six violons, Qui sont presque autant d'Apollons, Formant un mélange céleste, Flûtes, clavecins et le reste.

Guitares, téorbes ou luths, Et des violes au surplus.

Doii-il rendre compte de la fête offerte au duc de Manioue, en septembre i655, par Mazarin :

Avec la beauté des paroles, Les voix, les luths et les violes, Et les clavecins mêmement Agirent tous divinement.

L'incomparable La Varenne \ chanta mieux qu'une sirène...

La seignore Anne, d'autre part, A l'assistance aussi fit part Des merveilles dont elle enchante, Quant elle parle ou qu'elle chante.

Outre quelques particuliers, Tous gens triés ou singuliers, Ceux de la musique royale,

PARIS MUSICAL, ETC. jS

Dont l'excellence est sans égale,

Tant les voix que les instrumens,

Firent des accords si charmans,

Qu'on leur devroit, comme aux Orphées,

Eriger d'éternels trophées.

Enfin, Ton fit quatre concerts^

Tous admirables, tous divers.

Et tels que Monsieur de Mantoue

Y songeant tous les jours, avoue,

Tant autre part qu'en son hôtel

Qu'il n'ouït jamais rien de tel.

O La Barre, ô charmante fille,

Qui dans le iNord maintenant brille,

Là, comblant de joie et d'amour

Une heureuse et royale cour;

Et toi qui chantes comme un ange.

Mon cher Berthold, qu'un coup étrange

A mis dans un état piteux.

Il ne manquait là que vous deux !

Ces « quatre concerts » ne rappellent-ils pas les « quatre chœurs en musique » imaginés par le menteur Dorante? Anna Bergerotti, les demoiselles Saint-Christophe, Hilaire et La Barre, les sœurs Sercamanan, Legros, Lallemand, Beaumont, Vincent : — tels sont les noms des chanteurs qui reviennent continuellement sous la plume de Loret avec des éloges assez monotones. Mais il avait un faible pour les voix de soprani factices, qu'on employait aussi bien dans la musique d'église qu'au théâtre. Parmi les sopranistes italiens attachés à la chapelle des rois de France, deux surtout se distinguèrent : Bertoldo sous Louis XIII, Albanese au temps de Louis XV; et

Lorei parle toujours de celui qu'il a pu connaître en termes très affectueux.

Le jour de mercredi dernier

Le frère de feu Moulinier,

De monsieur Gaston domestique,

Chef et maître de sa musique

Et qui, dans cet art merveilleux,

Est un des plus miraculeux;

Dans les Grands-Augustins fit faire

Pour l'àme de son défunct frère

Un service qui fut chanté

Avec grande solennité,

Et même avec grande harmonie :

Car, outre luths et symphonie,

Il avait pour cela fait choix

De plusieurs admirables voix;

Et surtout de trois féminines

Que l'on jugea presque divines.

Savoir : l'aimable Moulinier,

Savoir : l'agréable Tournier,

En cet art toutes deux savantes,

Toutes deux jeunes et charmantes.

r.ctte perle de nos amis,

Monsi'îur Bertold doit être mis

Au rang des susdites femelles,

Car, chantant doux et clair comme elles,

Certainement tout auditeur

I\*nse et croit, do belle hauteur.

Entendant sa voix éclatante,

Que c'est une vierge qui chante.

Les mimes, les boulions, les danseurs, surtout quand ceux-ci étaient des personnes de la cour, voirc de sang royal, n'étaient })as moins bien irai-

d'après le portrait do NaïUcuil (i''>38).

tes par Loret, dont Tadmiration était vraiment infatigable et le répertoire laudatif inépuisable. Aussi, crovez bien qu'il ne manque pas une si belle occasion de louer, lorsqu'un petit gas de six ou sept ans, Jules du l^in, fils d'un aide des cérémonies, fut chargé de représenter une chouette dans le grand ballet de Vlmpatience, dansé au Louvre pendant le carnaval de i66i. Il paraît, d'ailleurs, que le jeune du Pin montrait un véritable talent pour la danse et la musique, puisque, cinq mois après, il brillait encore dans le Ballet des Saisons.

Et jusques au petit du Pin,

Pas guère plus grand qu'un lapin,

Il contrefit (foy de poète)

Si naïvement la chouette

En battant de l'aile et dansant

Qu'on peut de lui dire en passant

Qu'il fit presque pasmer de rire

Toute la cour de nôtre Sire.

De jeunes enfants lancés sur la scène avant l'âge, un journaliste plus exigeant qu'exact, un critique qui parle de ce qu'il n'entend pas, mais qui répare cette négligence par une bienveillance à toute épreuve et des congratulations intéressées : — voila ce qu'on pouvait déjà voir sur le théâtre il y a deux siècles; voilà ce que Loret nous montre naïvement en sa propre personne. Mais il le fait avec tant de bonne foi qu'on ne saurait lui en vouloir, et qu'on oublie volontiers ses travers pour ne voir, dans cet énorme chapelet de petits

vers, que la partie anecdotique et amusante. La rimaille de Loret survit à bien des ouvrages plus sérieux et plus méritoires, par la simple raison qu'elle rapporte des faits et qu'en un temps comme le nôtre, avide de témoignages oculaires et d'aventures racontées sur le vif, on devait se jeter avidement sur cette source inépuisable de renseignements, si grand'peine qu'on fût forcé de prendre pour s'y reconnaître et la fouiller, pour arriver enfin à cette découverte, déjà bien souvent recommencée, qu'il ne saurait y avoir rien de nouveau sous le soleil.

l'apothicaire NICOLAS DE BLEGNY

Le xvii^ siècle, en ses dernières années surtout, donna l'essor à nombre d'idées nouvelles et qui, gênées d'abord, inquiétées, même entravées par la police, devaient faire fortune un ou deux siècles plus tard et fournir les bases d'une société nouvelle, d'une nouvelle façon de vivre et d'agir. C'est alors que naquirent avec des chances de succès bien diverses le journalisme grave, sec, ennuyeux, incarné en la Ga:[ette de Renaudot, et le journalisme léger, vif, amusant, représenté par la Mu'e historique de Loret, le Bureau de rencontre où tout le monde pouvaî^w' se renseigner, créé par le même Renaudot, et VAlmanach des adresses où tout le monde pouvait se faire inscrire, imaginé par Nicolas de Blégny.

So MUSIQUE

Lorsqu'il publia les deux années de son Almanach des Adresses, la première pour 1691, la seconde pour 1692, de Blégny ne faisait que reprendre, en lui donnant un cadre nouveau et une grande extension, l'idée exploitée d'abord par Renaudot dans son Bureau de rencontre et par Colletet dans son Journal des avis et affaires de Paris. Et comme une même cause engendre toujours les mêmes effets, il n'est pas étonnant que deux hommes poursuivant un même but, la fortune, aient eu une même idée, la réclame, et qu'ils l'aient mise en pratique avec des moyens identiques, que leur fournissait la badauderie du peuple parisien.

Théophrasie Renaudot était médecin; il se disait, de plus, grand ami des pauvres, et s'il avait si bien manœuvré pour obtenir le double privilège d'une gazette et d'un bureau d'adresses, c'était surtout pour compléter une fondation par l'autre, atin de pousser ses remèdes par les annonces qu'il ferait et dont il compléterait le détail à ceux qui viendraient se renseigner au « Bureau d'adresses ». Blégny, lui, était apothicaire et composait toutes sortes de remèdes qu'il voulait faire connaître avant tout. Donc Renaudot le médecin, pour trcjuver l'emploi de sa science ci de ce qu'elle possédait, fonda le Bureau d'adresses^ et Blégny l'apothicaire, pour Maire connaître et placer ses marchandises d'empirique, créa VAlmanacli des adresses.

'l'cl avait été l'émoi causé par le « Bureau de rencontre » de Renaudot, que, durant le second

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carnaval qui suivit son installation, c'est-à-dire en 1691, un faiseur de ballets, sortes de pièces moitié dansées, moitié chantées oij tous les à-propos étaient volontiers admis, s'avisa de prendre pour types Renaudot et ses clients. Et ce Ballet du Bureau de rencontre lut dansé au Louvre en présence du roi, ainsi qu'il appert par la brochure publiée chez Julian Jacquin en 1691. Le maître du Bureau avait, cela va de soi, un des principaux rôles, et ses couplets nous renseignent au moins sur le prix que coûtaient les consultations demandées à Renaudot :

Filles qui cherchez maris,

Beaux garçons qui cherchez femmes,

Voici l'enseigne à Paris

Pour satisfaire vos âmes;

Donnez trois sols seulement, '

Vous aurez contentement.

Trois sous, c'était vraiment pour rien. Mais, comme tout augmente de valeur avec le temps, Blégny fera payer ses renseignements plus cher; il est vrai qu'il ne les donnait pas un à un et qu'il fallait acheter tout le livre afin d'y chercher ce qu'on voulait. Ce Livre commode contenant les adresses de Paris est le premier type connu, et déjà suffisamment développé, du Dictionnaire des 25^000 adresses ou Dictionnaire-Bottin aujourd'hui universellement répandu, et l'auteur en avait sûrement emprunté l'idée, sans le dire, à un livre anglais du même genre dont les éditions se succédaient à Londres depuis 1Ô77.

A de Blci^my appartient bien le mérite d'avoir eu cette idée lumineuse et d'avoir su s'en servir; mais comme il voulait surtout parler de lui-même à propos de tous et exploiter plus ou moins ceux qu'il recommanderait, il jugea à propos de prendre un pseudonyme, celui d'Abraham du Pradel, et de faire solliciter le privilège par une voisine et commère à lui, la veuve Nyon, libraire au quai Conti. Ce livre, si nouveau par la forme et par le fond, obtint dès la première année un grand succès, bien que certains marchands se fussent froissés de ce qu'on les avait nommés sans permission. L'habile homme voulut faire mieux encore pour le second volume; il s'en était tenu d'abord presque exclusivement aux adresses marchandes et industrielles; il y joignit cette fois les adresses de Messieurs des Fermes, du Conseil d'Etat, etc., celles aussi des Curieux célèbres, des Dames curieuses et bien d'autres encore.

Ce fut pour le coup un toile général. De quoi se mclaii-il, de quel droit ces indiscrétions qui ne pouvaient qu'attirer des nuées d'importuns chez les personnes dont il indiquait l'adresse et la qualité ? Et n'empiétait-il pas, d'ailleurs, en bien des points, sur ce que, par privilège, VÉtat de la France pouvait seul publier ? Il y avait dans tout cela plus qu'il n'en fallait pour faire supprimer le Livre commode : on le supprima. Le 29 février 1692, suit deux mois juste après rapparition de la seconde année, le sieur Aumoni, sergent à verge, se rendit chez la libraire

d'abord, ensuite chez Timprimeur, et se fit remettre tous les exemplaires restants, soit deux mille cinq cents à peu près. Le privilège aussi fut confisqué : ce n'était, disait le procès-verbal, que par simple provision et jusqu'à nouvel ordre, mais Tordre contraire ne vint jamais, et exemplaires et privilèges furent presque aussitôt détruits que saisis.

Cette destruction explique la rareté insigne de ce volume, mais l'intérêt qui s'y attache s'explique par des raisons supérieures qu'il est facile de comprendre, par le caractère absolument nouveau d'un livre qui reste unique en son genre, à si grande distance de nous, et qui donne la physionomie exacte de Paris, état par état, rue par rue, il y a deux cents ans. On comprend dès lors qu'une réédition en devait être faite tôt ou tard, et elle l'a été avec un soin particulier par Edouard Fournier, un des hommes qui connurent le mieux leur vieux Paris. Outre une introduction historique très substantielle, presque chaque nom cité par Blégny est accompagné de renseignements puisés aux sources les plus sûres. Les notes forment ainsi un véritable ouvrage dans l'ouvrage et tiennent au moins autant de place en ces deux volumes que le livre original du faux Abraham du Pradel ^

En 1692, c'était Mp^ l'archevêque de Reims,

I . Le Livre commode des adresses de Paris pour i 6()2, par Abraham du Pradel (Nicolas de Blégny), suivi d'appendices, précédé d'une introduction et annoté par Edouard Fournier (2 vol. Paris, chez G. Brunox).

Charles-Maurice Le Tellier, qui était grand maître de la musique de la chapelle du roi ; il logeait rue Saint-Thomas du Louvre et avait, en celle qualité, 1,200 livres de gages, plus 3, 000 a pour sa bouche à cour «. Mais, comme un archevêque peut, sans honte aucune, n'être pas grand clerc en musique, il avait sous lui deux surintendants auxquels il pouvait s'en remettre en toute sûreté. L'un était Michel Richard de Lalande, d'abord violoniste, claveciniste et organiste, compositeur de motets, pastorales et ballets, qui mourut dans sa charge, en 1726, à l'àgc de quatre-vingt-trois ans; il était préposé spécialement à la musique de la chapelle. L'autre était Jean Boëssct, sieur de Haut, fils du célèbre Boësset, qui avait été de la musique de Louis XIII et dont certains airs à chanter furent si célèbres en leur temps: Boësset le fils était maiire de musique des pages de la Chambre aux appointements de 1,140 livres. Pour Lalande et pour Boësset, leur adresse était : En cour.

Mais ce n'était pas tout, et il faut ajouter encore quatre ou cinq noms à ceux-ci pour avoir Téiai-major olliciel de la musique française sous Louis XIV. Ceux-là avaient le titre de maîtres de la musique de la Chapelle, de la Chambre et des Plaisirs de Sa Majesté. D'abord Lambert, Michel Lambert, si recherché quinze ans plus tôt, à l'cpoquc où Boileau écrivait sa satire du Repas; il n'avait pas moins de quatre-vingt-deux ans, et devait vivre encore quatre ans en la belle maison de son gendre Lulli, au coin des rues Sainte-

Anne et des Periis-Champs. Puis Goupiller, faisant comme prêtre, pendant le semestre de janvier, les fonctions eccle'siastiques de maître de musique et surveillant, durant le même temps, « la nourriture, éducation, conduite et entretien des pages de la musique »; ensuite, Guillaume Minoret, chargé exactement des mêmes occupations pendant le même semestre de juillet, et composant, à ses moments perdus, des psaumes fort goûtés en leur temps, puisqu'ils le faisaient estimer par Lecerf de la Vieuville à l'égal de Golasse, de Lalande et de Coupillet ; enfin, deux noms plus connus pour terminer : Pascal Golasse, un des élèves préférés de Lulli, presque le meilleur, logeant rue Traversine, et Jean-Baptiste Moreau, l'auteur applaudi des chœurs d'Athalie et d'Esther, le buveur sans égal qui mit aussi en musique les refrains bachiques de Lainez, son inséparable ami de cabaret.

Voulait-on étudier l'orgue ou le clavecin, on n'avait que l'embarras du choix entre Nicolas Le Bègue et Jacques Tomelin, Gabriel Nivers et Jean Ghapelle, tous quatre organistes de la Ghapelle et qui se divisaient l'année par quartiers; entre François Gouperin, le second des trois frères célèbres de ce nom, qui touchait de l'orgue a Saint-Gervais et mourut à soixante et dix ans, écrasé par une voilure, et Jean-Baptiste d'Angleberre, jouant du clavecin à la Ghambre et gagnant ainsi « 600 livres de gages, 900 livres de nourriture, 2i3 francs de monture et 270 francs pour son porte-épinctte »; ou encore Giaude Rachel

de Montalant, organiste de Saint-André-des- Aris, qui avait épousé la fille de Molière, après ravoir enlevée d'un couvent, où il donnait sans doute des leçons.

Tous ceux-là enseignaient à la fois l'orgue et le clavecin, mais il y avait déjà nombre de maîtres et de maîtresses spécialement pour le clavecin, entre autres Nicolas Bernier, dont le succès fut si grand sous la Régence, pour ses cantaies, airs à boire et motets; Jacques de la Guerre, organiste à Saint-Séverin et dont la fille Elisabeth composera l'opéra de Céphale et Procris. Voici Marais, pour la viole, Marais, le plus habile violoniste de l'époque et l'auteur de la fameuse Tempête d'AIcyone., et pour la viole aussi, Teobaido Gatti, attiré de Florence à Paris par son admiration pour Lulli et qui s'en vint échouer à l'orchestre de l'Opéra où il racla pendant près de cinquante ans. Et Le Peintre pour la basse de violon, Augustin-Jean Le Peintre, un des violons du Cabinet, où il jouait les dessus avec 600 livres de gages, attaché, en outre, à la maison du Dauphin, ce qui lui valait 600 livres sur la cassette du prince, 400 francs sur le trésor royal « et quelques autres graiiticaiions ». On comprend qu'avec le cumul de ses gagcset ce que devaient lui rapporter ses leçons, il ait pu faire dire à Richelet, au mot Violon de son Dictionnaire : « Le Peintre, l'un des meilleurs joueurs de violon de Paris, gagne plus que Corneille, l'un des plus excellents de nos plus fameux poètes français. »

Mais la guitare ei le luth n'étaient pas alors

moins cultivés que la basse de viole, et qui les enseignait gagnait gros. Pour le luth, le maître par excellence était Mouton, dont le beau portrait, peint par de Troyes, fut gravé par Edelinck en remerciement des leçons de luth qu'il avait données gracieusement à sa fille ; et pour la guitare, de Visé, qui logeait au Luxembourg, était de beaucoup le professeur le plus recherché. Si bien que Palaprat, voulant qualifier un joueur de flûte excellent dans la préface du Grondeur^ dit qu'il tire de la flûte allemande « des sons plus doux....

Que ceux que De Vizé tire de sa guitarre. »

Désiriez-vous apprendre à jouer de la flûte, deux maîtres s'offraient de préférence à votre choix. D'abord, Des Costeaux, qui avait beaucoup connu Molière et en parlait très curieusement, qui s'était logé au faubourg Saint-Antoine, quartier des grandes « floristes », pour mieux satisfaire son extrême passion pour les fleurs et qui, d'après Mathieu Marais, aurait posé pour le curieux de fleurs, des Caractères. Ensuite, Philibert Rebillé, grand ami de son rival Des Costeaux, aussi renommé comme flûtiste que comme acteur de société, homme à bonnes fortunes dans le monde de la cour et aussi dans la bourgeoisie. Une certaine M»"» Brunet, s'étant affolée de lui, empoisonna son mari et l'épousa en secondes noces; mais les révélations de la Voisin, qui avait fourni le poison, la firent prendre, condamner et exécuter, tandis que Philibert, dont le

roi ne mil pas en doute la parfaite innocence, fut sauvé : le Dracon, des Caractères, n'est autre que le trop séduisant Philibert.

Les maîtres à chanter, pour venir à la iin dans la liste des adresses, n'étaient ni les moins chers ni les moins recherchés, d'autant plus qu'ils étaient moins nombreux en proportion et qu'ils ne comptaient guère de noms célèbres : un seul est un peu connu, celui de Gillier, le père du Gillierqui Ht tous les divertissements en musique à la Comédie et aux Italiens pour les pièces de Rcgnard, Dancourt et autres. Cependant les maîtres de chant étaient depuis quelques années en grande faveur, et Regnard soulignait malicieusement cette vogue croissante en la première scène de sa Descente de Me:{^etin aux enfers : « ... Fais-toi plutôt maître à chanter,, dit Colombinc. On te donnera deux louis d'or par mois, et tu trouveras peut-être quelque écolière à qui tu ne déplairas pas, car voilà la grippe des femmes d'aujourd'hui... On est de tous les bons repas; jamais de promenades sans le maître à chanter. »

Tous ces renseignements sur les différents musiciens et maîtres es instruments sont réunis sous la rubrique : Musique, dans le livre d'Abraham du Pradcl, mais il faut chercher un peu plus loin au chapitre : Passe-temps et Menus plaisirs, pour compléter cette physionomie de Paris musical en 1692.

« Ix* théâtre du Palais-Royal, y est-il dit, où sont représentées les tragédies, les pastorales et autres pièces en musique, est ouvert pour toutes

les représentations les mardis, vendredis et les dimanches, et encore les jeudis, lorsqu'il s'agit de pièces nouvelles. — Les Comédiens François, qui ont leur hôtel rue des Fossez Saint-Germain des Prez, représentent tous les jours alternativement des tragédies et des comédies. — Les Comédiens italiens représentent les dimanches et les jours que le théâtre de l'Académie de musique est fermé, sur leur théâtre de l'hôtel de Bourgogne, rue Mauconseil. »

Suivent quelques renseignements complémentaires. L'Opéra faisait relâche le jeudi dès qu'une pièce commençait à vieillir. Les « livres du sujet » se vendaient à la porte du théaire trente sols en paroles seulement, et en partition onze livres s'ils étaient brochés, un louis d'or reliés en basane, et douze livres dix sous reliés en veau.

Jean Bérain, le dessinateur ordinaire du Cabinet du roi, qui donnait les modèles de tous les habits, décors et machines de TOpéra, demeurait aux galeries du Louvre. Mariette a pu justement dire de lui qu'il n'y eut jamais de décorations de théâtre mieux entendues ni d'habits plus riches et d'un meilleur goût que ceux dont il a donné les dessins pendant qu'il était employé à l'Opéra, c'est-à-dire pendant presque toute sa vie. La réputation de cet artiste, si grande autrefois, renaît aujourd'hui, et la maquette de sa décoration du cinquième acte d^Arniidc, en i68ô, qui hguraii en 1878 à l'Exposition universelle, a pu montrer combien ce décorateur avait su s'élever haut dans son art.

QO MUSIQUE

Après lui, il faut citer le fameux tailleur d'habits de théâtre Baraillon et son fils, fournissant masques et autres choses nécessaires pour ballets et comédies, tous deux logés rue Saint-Nicaise, où se trouvaient l'administration et « le magasin » de rOpcra. Jean Baraillon avait commencé par être tailleur de la troupe de Molière, et il avait épousé en lôjS une sœur utérine de la comédienne de Brie. De ce mariage naquit un fils, qui organisa avec le chevalier d'Arvieux la mascarade turque du Bourgeois Gentilhomme ; il n'avait pas lait moins de cent trente-huit habits, tandis que Ducreux avait fourni masques, jarretières, perruques, barbes et autres ustensiles pour la modique somme de 454 livres.

A côté des spectacles et des objets qui se rapportent de près comme de loin au théâtre, Abraham du Pradel catalogue aussi le sieur Dumont, place Maubert, célèbre pour ses tours de gibecière ; la demoiselle Guérin, rue du Petit-Bac, qui faisait le commerce des petits chiens pour les dames ; les excellentes boules de buis et de gayac du sieur Baudry, tourneur, rue du Petit-Lion, et, pour en finir avec ces passe-temps divers, les castagnettes sans pareilles du sieur Alexandre Roboam : castagnettes et guitares réunies.

Un peu plus, et ce charlatan de Blégny trouverait moyen d'insérer dans les Plaisirs et passetemps divers ses remèdes et dragées incomparables pour guérir les incurables, pour enterrer les vivants et ressusciter les morts. « Une religieuse qui ne vivait depuis quatorze mois que de

trois cuillerées de bouillon par jour, chacune desquelles lui coûtait un martyre par les sanglots et mouvements convulsifs qu'elle lui causait pendant près d'une heure et les douleurs d'estomach qu'elle ressentait ensuite, fut soulagée très considérablement dès la première prise de Vopiate digestive et se trouva après la deuxième en état de faire deux grands repas par jour sans aucune incommodité. »

Toutes les cures merveilleuses que Martine attribue à Sganarelle sont bien proches parentes de celles réalisées par Nicolas de Blégny. Mais il fallait battre l'un pour qu'il demeurât d'accord de sa capacité, et l'on aurait roué l'autre de coups sans le faire convenir de son incapacité.

UN HOMMl^ D'ÉTAT DlLETTAN'l F.

LES JUGEMENTS DE I^'aRGENSON LA B È T E

Les surnoms sont quelquefois bien trompeurs, et le plus souvent, lorsqu'une épithète est accolée avec un nom en mauvaise part, il arrive que le personnage ainsi désigné pourrait bien plutôt s'honorer de ce surnom que s'en fâcher. Pourquoi donc les beaux esprits du siècle dernier marquaient-ils une pointe de dédain pour le marquis d'Argenson, fils aîné du célèbre lieutenant de police, qui fut d'abord conseiller au Parlement, conseiller d'iuat, intendant du Hainaut et Cambrcsis, puis ambassadeur /;2^ar^/^z/5 en Portugal, enfin ministre des affaires étrangères, poste oii il ne resta que trois ans, c'est vrai, mais où il sut foire de belles et bonnes choses, ne fut-ce que le ni'jriage du Dauphin, devenu veuf, avec la fille du roi de Pologne, et la réunion du congrès de l'rc'da, préparatoire de la paix glorieuse signée à Aix-la-Chapelle; pourquoi donc les élégants de la cour avaient-ils enfin surnommé cet homme d'intelligence et d'une grande portée d'esprit, d'Argenson la Hâte? Uniquement parce que certaine affectation de bonhomie et de trivialité, jointe à son maintien toujours embarrassé, le

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faisait paraître dépaysé à la cour, où, du reste, il ne resta pas longtemps; uniquement pour le distinguer d'un frère cadet, le comte d'Argenson, le ministre de la guerre, homme plus brillant, plus aimable, qui avait absorbé à son profit les préférences de la famille, les succès du monde, le crédit et les grâces prolongées de la cour. Et cependant le marquis, celui qu'on appelait la Béte^ avait un esprit beaucoup plus sérieux et possédait en toutes choses des notions bien autrement étendues que son frère, dont le principal mérite, comme homme, je ne dis pas comme ministre, consistait surtout à savoir se fort bien diriger sur le terrain glissant de la cour.

Celui-ci tomba, pourtant, plus tard que son frère, mais aussi moins noblement, et il fut moins résigné, moins fier dans l'exil, que la rancune de la Pompadour lui- fit d'ailleurs très cruel. Saint-Simon a caractérisé ainsi les deux frères : « L'un plein d'esprit et d'ambition, et de plus fort galant, et un aîné qui était et qui fut toujours fort balourd. » Voltaire, esquissant à son tour le même parallèle, mais avec plus de bienveillance, faisait allusion, dans une lettre à Cideville, à la mort de l'un et.à la disgrâce de l'autre : « J'ai regretté le marquis d'Argenson, notre vieux camarade; il était philosophe, et on l'appelait à Versailles d'Argenson la Bete. Je plains davantage la Chèvre, s'il est vrai qu'on l'envoie brouier en Poitou ; les fleurs et les fruits de la cour étaient faits pour elle. »

En février 1757, etîcciivcment, l'aine des d'Ar-

genson venait de mourir, âgé de soixante-dix ans, et le cadet, enveloppé dans la disgrâce du garde des sceaux Machault, était exilé dans sa terre des Ormes avec des rigueurs inusitées. Peut-être faut-il attribuer celte persécution de la marquise au trop d'empressement que d'Argenson avait mis à aller prendre les ordres du Dauphin, lorsque Louis XV, blessé par Damiens, le lui avait enjoint. De ces deux frères enfin, c'est celui qu'on trouvait très inférieur à l'autre et que Saint-Simon jugeait si balourd, qui occupe aujourd'hui le premier rang, grâce à son intelligence, à son amour du travail, à sa sérénité d'esprit. Naturellement sérieux et réfléchi, voué par goût à la lecture et à l'étude, ami des philosophes en général et de Voltaire en particulier, dont il avait été le camarade de collège et demeura le correspondant, épris d'idées politiques et économiques beaucoup plus conformes à celles de notre temps qu'à celles du sien, il n'avait pas plus brigué le poste de ministre que celui d'ambassadeur en Portugal, où il ne se rendit pas, et quand de puissantes cabales le firent tomber du ministère, il ne parut ni ne fut aucunement sensible à ce renvoi. Il renonça presque entièrement à paraître à la cour ci vécut paisiblement tantôt à Paris, tantôt à la campagne, accueillant le mieux du monde les gens de lettres qui lui rendaient visite, et surtout écrivant beaucoup.

11 écrivait pour lui-même, et bien qu'il marque en plus d'un endroit de ses mémoires journaliers l'intention de se rapprocher de l'Estoile pour « la

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naïveté caustique, les détails instructifs et les anecdotes », il est à peu près certain qu'il n'avait aucune arrière-pensée de publicité; tout au plus avait-il en vue, ainsi qu'il le déclare au début de ses souvenirs, sa postérité, non la postérité. La postérité en a profité cependant comme elle profite amplement de tout ce qui n'a pas été écrit, composé, combiné à son intention. Elle en a profité surtout au point de vue politique et social; nous en tirerons, nous, quelque parti au point de vue dramatique et musical, car d'Argenson, comme tous les gens de la cour à ce^te époque, était trop mêlé à la vie artistique, théâtrale et musicale de son temps pour n'y pas prendre position *.

Il avait du jugement, ce balourd ; il possédait un véritable sens critique, il ne se payait pas de mots et rechignait à emboîter le pas au public : conditions essentielles, à mon sens, pour juger de la musique ou des arts en général autrement

I. Mémoires et Journal inédit du marquis d'Argenson, ministre des affaires étrangères sous Louis XV. — C'est là le seul ouvrage de d'Argenson qui nous puisse intéresser, mais il ne faut pas oublier que le plus remarquable de ses e'crits, dont l'ide'e première remonte à son intendance du Hainaut et qu'il composa plus de dix années avant son ministère, est celui intitule : Considérations sur le gouvernement de la France. Cet ouvrage, dont le véritable titre devait être : Jusquou la démocratie peutelle être admise dans un état monarchique? peut ûtre considéré comme le prélude des écrits des économistes et de tout ce que la fin du siècle dernier vit cclore de relatif aux municipalités et aux assemblées provinciales; Rousseau, d'ailleurs, le cite et recite avec éloge en son Contrat social.

que par la mode ou le goût du jour. Sa rudesse même perce en ces*ugements : avec lui point de vains détours ni de faux fuyants; il parle aussi brutalement qu'il agit. De là dans son journal des incohérences ou des drôleries d'expression, des rabâchages même, tant il insiste et se répète sur ce qui lui tient au cœur; de là aussi une grande verdeur d'opinion et une grande force de langage. Chagrin, prolixe et frondeur, le marquis d'Argcnson fut avant tout un homme d'honneur et de probité; cela se sent jusqu'en ses appréciations sur les arts. A défaut de connaissances spéciales Cl de la sûreté qu'elles donneraient à ses jugements, on a du moins la garantie d'un esprit très ouvert, très précis et surtout très indépendant.

L'appréciation suivante, par exemple, sur la musique italienne, ne me paraît pas tant sotte, et plus d'un qui faisait profession d'écrire et de juger la musique aurait été bien empêché d'en dire autant : « Oui, dans notre musique, nous imitons la belle nature, nous avons un ensemble, nous approfondissons un sentiment ou une passion, nous disons enfin ce que nous voulons. Les Italiens ne disent rien ou ne disent pas ce qu'ils veulent. J'ai bien écouté le fameux printemps de Vivaldi, la Primavera : je me persuade qu'on lui a donné ce titre après coup; c'est une danse de patres, mais le printemps est pour tous les états. Ix' Stabat de l^ergolèse débute par une tristesse excessive, puis il devient gai. Je veux croire qu'il y a quelques détails qu'on peut louer, mais l'ensemble maiiiiue toujours, (^e sont des caprices,

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et c'est par ce défaut qu'il leur arrive de n'avoir point de re'citatif. Ils n'ont rien à dire ou ne disent pas ce qu'ils veulent. » Aujourd'hui même, y a-t-il beaucoup de gens qui osent se prononcer aussi franchement sur la musique italienne en général et sur Pergolèse en particulier?

Le court résumé qui suit des phases principales de la musique en France n'est pas non plus à dédaigner :

« Notre vieille musique françoise était niaise, mais touchante. Elle allait au cœur, à la plainte, à l'attendrissement. Les chants d'église, les hymnes et les proses en sont des monuments. Tels on a conservé les hymnes composés par noire roi Robert. Longtemps nos complaintes anciennes furent empreintes de ce niais tendre. Encore sous Henri IV, nos airs nationaux avaient je ne sais quoi de vague et de langoureux : Charmante Gabrielle... Où alle^-vous, Birague^ mon ami?... Puis vint le fameux Lambert. Il fit : Charmantes fleurs, naisse:^! air céleste.

a Cependant, les beaux arts ayant passé de Grèce en Italie depuis le sac de Constantinople, la musique italienne gagna, sous le rapport de l'art, une supériorité marquée sur la nôtre. Lully, Italien de naissance, importa chez nous la musique savante de sa patrie; mais il en sut faire une combinaison heureuse avec notre mélodie, et de cet assortiment est provenue cette belle musique françoise, si digne du siècle de Louis XIV, qui la vit naiire. Les imitateurs de Lully : Colasse, Destouches, Campra, continuèrent à se

conformer au goût national. Leur musique fut tendre, majestueuse, expressive, simple et noble à la fois. On a comparé à juste litre LuUy à Corneille et Destouches à Racine.

a Mais les hommes ne savent point s'arrêter. Il fallait du nouveau. La musique italienne était scintillante, variée, pédantesque, dépourvue de goût, n'ayant d'autre mérite que celui des difficultés, auxquelles j'attache peu de prix. M. Crozat donna des concerts italiens; M^^^ de Prie, M. de Carignan appelèrent les Bouffes. La dame Vanloo éleva la demoiselle Fel. Enfin parut M. Rameau, et c'est à lui que nous devons un genre bâtard qui passe à présent en France pour de la musique italienne : véritable papillotage; nul accord du chant avec les paroles, des airs avec la situation des personnages. Eh quoi ! ne se formera-t-il plus de compositeurs français pour nos opéras! Et suis-je destiné à n'entendre de ma vie que celte musique étrangère, détestable, baroque, inhumaine? »

D'Argenson ne mâche pas les mots aux gens ei aux choses qu'il n'aime pas, mais il faut convenir que sa judiciaire est ici complètement en défaut. Il avait bien débuté, il finit on ne peut plus mal, Cl l'on ne sait vraiment à quelle lurlulainc attribuer cette explosion de rage contre Rameau, qui représentait, tout au contraire, la musique expressive et puissance que d'Argenson admirait chez Lulli, chez Destouches, chez Campra. Les gens de ce caractère sont souvent ceux qui dénigrent le plus le présent au prolii du

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passé, et dont l'intelligence très ouverte, dont l'esprit très large, jusqu'à une certaine époque, se butent tout à coup contre une idée et refusent obstinément d'aller plus loin. Le seul tort de Rameau et son plus grave défaut, aux yeux de son juge, étaient sans doute d'être venu trop tard, alors que d'Argenson commençait à vieillir, tandis que Lulli, Destouches et Campra lui rappelaient les belles soirées théâtrales, les vives jouissances musicales de sa jeunesse et de son âge mûr.

Et ce qui confirme cette opinion, c'est que le président Hénault, contemporainexactded'Argenson, et comme lui un dévot de Voltaire, un complimenteur infatigable à charge de revanche, enseignait exactement la même chose au sujet de Rameau. En allant prendreles eaux à Plombières, il avait passé par Cirey et il écrivait en date du jeudi 9 juillet 1744 : « Voltaire m'a lu sa pièce (l'opéra de la Princesse de Navarre], J'en ai été très content. Il n'a omis aucun de mes conseils ni aucune de mes corrections, et il est parvenu à être comique et touchant. Mais que dites-vous de Rameau, qui est devenu bel esprit et critique, et qui s'est mis à corriger les vers de Voltaire ? J'en ai écrit à M. de Richelieu deux fois. Ce fou-là a pour conseil toute la racaille des poètes. Il leur montrera l'ouvrage, l'ouvrage sera mis en pièces, déchiré, critiqué, etc.; et il finira par nous donner de mauvaise musique, d'autant plus qu'il ne travaillera pas là dans son genre. Il n'y avait que les petits violons (Rebel et Francœur) qui con-

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vinssent, et M. de Richelieu ne veut pas en entendre parler. » Rebel et Francœur, à ce qu'il semble, se fussent montrés plus dociles et n'auraient pas eu rimpertinence de retoucher des vers de Voltaire; assurément Voltaire avait du bon, mais le ministre et le président me paraissent épouser un peu chaudement ces querelles d'amour-propre de poète à musicien. On pouvait parfaitement trouver à retoucher dans les vers de Voltaire sans être pour cela taxé de folie ou digne du gibet.

Par exemple, où d'Argcnson retrouve toute sa justesse d'esprit et sa netteté d'expression, c'est quand il s'agit de juger la lettre de Rousseau, citoyen de Genève, contre la musique française. Latroupe italienne des Bouffes, on se le rappelle, avait paru à l'Opéra en 1/52, quelques mois avant la représentation du Devin du village, et Rousseau, qui se croyait leur digne héritier musical, consacrait l'année suivante une brochure à les exalter aux dépens des plus grands musiciens français. D'Argenson relève le gant, et dix lignes lui suffisent pour exécuter l'homme et le brochurier.

« Grands détails de musique et de mécanisme de composition, pour prouver que, bien éloignés d'avoir une bonne musique, nous n'avons pas même de musique à nous, que nous n'en aurons jamais, et qu'il est à désirer que nous n'en ayons pas. Grosses injures dites à Lully, que l'on traite d'écolier. Rousseau choisit le plus bel endroit d'Armide pour le décrier. 11 me semble entendre

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un apothicaire qui me prouverait, par grands de'tails de chimie, qu'on a tort de trouver une fricassée de poulet meilleure qu'une horrible et détestable médecine de Catholicon. Quoi ! pendant cent ans et sous le règne le plus admiré pour le goût et pour les arts, on aurait été charmé de cette grande musique de Lully, et il arriverait qu'à l'arrivée de quelques boutfons venus d'Italie, on découvrirait tout à coup qu'on s'était trompé généralement ! »

L'exclamation finale n'a certainement pas toute la force d'argumentation désirable ; mais d'Argenson apportait au débat presque autant de passion dans un sens que Rousseau dans un autre, et lorsque les esprits sont à ce point montés qu'on ne raisonne plus, mais qu'on injurie, il faut négliger le plus ou moins de bonheur dans la discussion pour ne voir que la raison pure. Et, dans le cas présent, elle était toute du côté de d'Argenson qui avait sur Rousseau le grand avantage de ne pas produire de musique et de ne pas prêcher pour son saint '.

Les Bouffes italiens semblent avoir été les bêtes noires de ce pauvre d'Argenson. Il ne pense qu'à en purger Paris, et dès que se répand le bruit de leur prochain départ, il allumerait volontiers un feu de joie. Oyez plutôt ce qu'il note en date du

I. On me permettra de ne pas insister davantage sur les théories musicales de Rousseau. J'en ai de'jà tellement dit sur ce sujet dans une étude qui forme la troisième partie de la Ville et la Cour au XV III* siècle (un vol. in-8» écu, Rouveyre, 1881) I

26 janvier 1764 : « Les directeurs de TOpéra ont entin obtenu décision de la Cour pour renvoyer les boutfons italiens à la quinzaine de Pâques. Ainsi nous allons voir revivre notre ancienne musique française, de quoi chacun se réjouit, hors quelques atrabilaires italiens, qui veulent nous faire perdre le bon goût des arts. »

Et etfectivement, les bouffons congédiés s'en allèrent sur le grand succès des ViaggiatoiH : ils reprirent le chemin de leur patrie au mois de mars. Et il avait fallu, pour les chasser, que leurs compatriotes parlants de la Comédie-Italienne, mus par un sentiment de jalousie, unissent leurs etlbrts à ceux des tenants de la musique française, à ceux de toute la cour. « La demoiselle Favart et son mari, écrit d'Argenson, se sont ligués avec Monnet, directeur de TOpéra - Comique, pour chasser les Italiens et les renvoyer en Italie. Il y a dix mois qu'ils se sont introduits en France avec leur musique et leur ballet; mais la mode en est passée et Ton se dégoûte d'eux ^ » On s'en était si peu dégoûté qu'il avait fallu les rcnvoyerpour empêcher la foule de les applaudir.

D'Argenson, qui traite si bien les autres d'atrabilaires, Tétait lui-même, età un teldegré qu'il ne faisait pas grâce même auxdanseuses italiennes. La danse cl la musique, autant vaut l'une que l'autre à ses yeux. Et c'était bien avant la guerre déclarée des Boutfons, c'était en juillet 1739 qu'il notait ceci sur son journal : « Il a dansé hier une nouvelle danseuse à l'Opéra. i':ile est Italienne et se

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