‹ MusiqueChapitre 21 sur 61 · RAMEAU · texte numérisé non relu

RAMEAU

de sa faute, qu'on le croie bien, s'il n'avait pu surmonter plus tôt les obstacles qui se dressaient de toutes parts devant lui et semblaient devoir l'écarter de la scène à jamais. Tout en attirant sur lui l'attention à différents points de vue, tout en se mettant en lumière comme théoricien, comme claveciniste, comme organiste, comme compositeur de musique de concert, Hameau était obsédé par une idée fixe : celle d'écrire pour le théâtre. Il avait fait part de ses désirs à son compatriote Piron, Dijonnais comme lui, et celui-ci, pour l'aider à se faire la main, lui avait donné à écrire la musique de quelques petites pièces mêlées de chant et de danses qu'il fournissait à rOpéra-Comique; on cite parmi ces pièces VEiidriague, représentée le 3 février 1723, et r Enrôlement d'A?'lequin, en février 172Ô. xMalheureusement pour Rameau, le retentissement même obtenu par ses ouvrages théoriques éloignait de lui les poètes dramatiques, qui pensaient que cet étalage de science ne pouvait se produire qu'aux dépens de Timagination. Aussi les auteurs à succès du temps, les Roy, les Danchet, les Lafont, se refusaient-ils absolument à lui confier un poème. Il en fut de même de Houdard de La Motte, qu'il avait fait pressentir à ce sujet, et qui ne s'était pas montré mieux disposé que ses confrères; il écrivit alors à cet académicien la lettre que voici :

Paris, le 23 octobre 1727.

Quelques raisons que vous ayez, monsieur, pour ne pas attendre de ma musique théâtrale un succès

aussi favorable que celle d'un auteur plus expérimenté en apparence dans ce genre de musique, permetiez-moi de les combattre et de justifier en même temps la prévention où je suis en ma faveur, sans prétendre tirer de ma science d'autres avantages que ceux que vous sentirez aussi bien que moi devoir être légitimes.

Qui dit un savant musicien entend ordinairement par là un homme à qui rien n'échappe dans les différentes combinaisons des notes ; mais on le croit tellement absorbé dans ces combinaisons qu'il y sacrifie tout, le bon sens, l'esprit et le sentiment. Or, ce n'est là qu'un musicien de l'école, école où il n'est question que de notes, et rien de plus : de sorte qu'on a raison de lui préférer un musicien qui se pique moins de science que de goût. Cependant celui-ci, dont le goût n'est formé que par des comparaisons à la portée des sensations, ne peut tout au plus exceller que dans certains genres, je veux dire dans des genres relatifs à son tempérament. Est-il naturellement tendre ? il exprime la tendresse. Son caractère est-il vif, enjoué, badin, etc.? sa musique pour lors y répond. Mais sortez-le de ces caractères qui lui sont naturels, vous ne le reconnaîtrez plus. D'ailleurs, comme il tire tout de son imagination, sans aucun secours de l'art par ses rapports avec ses expressions, il s'use à la fin. Dans son premier feu, il était tout brillant; mais ce feu se consume à mesure qu'il veut le rallumer, et l'on ne retrouve plus chez lui que des redites ou des platitudes.

Il serait donc à souhaiter qu'il se trouvât pour le thcâirc un musicien qui étudiât la nature avant de la peindre, et qui, par sa science, sût faire le choix des couleurs et des nuances dont son esprit et son goût lui auraient fait sentir le rapport avec les expressions

RAM 1 : A U , U'aprcs le portrait de CafTuri 11760), grave par Aug. Saint-Aubiii.

nécessaires. Je suis bien éloigné de croire que je suis ce musicien; mais, du moins, j'ai au-dessus des autres la connaissance des couleurs et des nuances dont ils n'ont qu'un sentiment confus et dont ils n'usent à proportion que par hasard...

Informez-vous de l'idée qu'on a de deux cantates, qu'on m'a prises depuis une douzaine d'années, et dont les manuscrits se sont tellement répandus en France que je n'ai pas cru devoir les faire graver... Vous verrez, pour lors, que je ne suis pas novice dans l'art et qu'il ne paraît pas surtout que je fasse de grandes dépenses de ma science dans mes productions, où je tache de cacher l'art par l'art même ; car je n'y ai en vue que les gens de goût, et nullement les sçavans, puisqu'il y en a beaucoup de ceux-là et presque point de ceux-ci. Je pourrais vous faire entendre des motets à grands chœurs, où vous reconnaîtriez si je sens ce que je veux exprimer. Enfin, en voilà assez pour vous faire faire des réflexions.

Pour être écrite par un solliciteur, cette lettre ne laisse pas d'être assez rogue, et La Motte ne dut pas être peu surpris de lire une profession de foi aussi ferme et aussi fière sous la plume d'un pauvre musicien qui n'avait encore donné que des bagatelles à la Comédie Italienne. C'est que Hameau avait conscience de son génie et qu'il avait une légitime fierté, moins pour ce qu'il avait eu l'occasion de faire que pour ce qu'il se savait capable de créer. Ainsi parlait Rameau, presque inconnu, sollicitant un poème au début de sa carrière théâtrale ; ainsi parlera-t-il lorsqu'il aura écrit Ilippnlyte et Aricie, Castor et Polliix^

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