RAME AT
Dardanus, lorsque ces chefs-d'œuvre auront fait de lui le maître souverain à l'Opéra, et qu'il sera consulté à son tour par quelque jeune auteur désireux de se livrer à la composition dramatique.
A Paris, ce 29 mai 1744.
Vous me demandez, monsieur, par quel moyen un musicien jeune, inspiré et de bonne volonté, pourrait parvenir à composer un opéra ^
Je suis très-sensible à l'honneur que vous me faites, et en même temps très-moriifîé de ne pouvoir vous être que d'un faible secours; d'abord, mes affaires ne me permettent pas de m'en détourner, et puis ce que vous souhaitez demande un bien plus long détail que vous ne vous l'imaginez. Il faut être au fait du spectacle, avoir longtemps étudié la nature, pour la peindre le plus en vrai qu'il est possible; il faudrait aussi se connaître en toutes les grandes passions et toutes les grandes douleurs, être sensible à la danse, à ses mouvements, sans parler de tous les accessoires; connaître les voix, les acteurs, commander à l'orchestre et parfois même à l'auditoire. Il faut connaître à fond ce que peut donner chaque instrument. Un peu de génie est nécessaire, un peu de goût l'est peut-être davantage. Laissez-moi vous dire aussi, monsieur, qu'en cette grande œuvre il ne faut rien laisser au hasard ; c'est pourquoi, si j'étais que de vous, avant que d'entreprendre un si grand ouvrage, je voudrais en avoir fait de petits : des cantates, des divertissements et mille bagatelles de cette sorte qui nourrissent l'esprit, échauffent la verve et rendent insensiblement capable de plus grandes choses. J'ai suivi le spectacle depuis l'âge de
douze ans; je n'ai travaillé pour l'Opéra qu'à cinquante ans; encore ne m'en croyais-je pas capable. J'ai continué. Enfin, j'étais courageux... téméraire, et j'ai réussi.
Rameau se fait ici plus modeste qu'il n'était, et il suffit d'avoir lu la première de ces deux lettres pour savoir que, bien avant d'avoir atteint la cinquantaine et d'écrire son premier grand opéra, il se croyait parfaitement capable de travailler pour l'Académie de musique; il l'avait marqué à La Motte en termes assez fiers.
Castor et Polliix, le troisième opéra de Rameau Jl n'avait donné auparavant qu^Hippolyte et Aricie et les Indes galantes), fut représenté à l'Académie de musique le jeudi 24 octobre 1737. C'est sûrement un de ses chefs-d'œuvre et peutctre son chef-d'œuvre absolu. Le poème, qu'on s'accorde généralement à louer à cause de la variété des scènes qu'il offrait au compositeur en allant de la terre aux cieux pour redescendre aux enfers, semble aujourd'hui bien décousu, un peu cherché de style, et de sentiments trop quintessenciés; mais c'était le goût de l'époque, et Hameau, qui n'en était déjà plus à implorer un poème, ayant trouvé celui de Gentil-Bernard à son goût, il ne faut pas se montrer plus difficile que lui, d'autant plus que celte pièce renfermait quelques scènes vraiment belles et dramatiques, celle des funérailles de Castor, par exemple, ou celles du sacrifice et des enfers. Cette dernière produisit mcmc un tel effet de surprise à l'origine