L.thographie de Julien
seulement rester au répertoire, mais même fournir de temps à autre une reprise fructueuse. Ce fut, pour chacune de ses partitions, comme un feu de paille qui s'éteignit dès que la curiosité, excitée un instant par la magnificence de la mise en scène, se fut calmée, et qui ne put jamais se rallumer, si fort que soufflât le vent de la réclame. Cependant, ces opéras, rayés du répertoire à Paris, ou dont on essayait de loin en loin une reprise improductive, obtenaient les suffrages des amateurs des départements et se maintenaient dans leur faveur, à ce point que la Reine de Chypre et Charles VI faisaient partie intégrante, obligée, du répertoire courant des ténors, des barytons ou contraltos de province. De plus, ces partitions, qui n'avaient pu se fixer sur l'affiche de notre première scène lyrique, demeuraient dans la mémoire des amateurs de spectacles par quelque morceau que le talent des interprètes, plus encore que sa valeur propre, avait mis en relief. A mesure que le temps passait, plus on s'éloignait de la première reprise effectuée et plus la masse du public, oubliant ou n'ayant jamais pu apprécier la pauvreté générale de ces ouvrages, s'habituait à les condenser dans le seul morceau qui surnageât et en venait à se demander alors, de la meilleure foi du monde, pourquoi on ne rejouait pas une partition qui renfermait peutêtre d'autres pages de valeur. De là à tenter une nouvelle reprise, il n'y avait qu'un pas; on le franchissait, et l'opéra était remonté, puis, après quelques représentations, qui sufhsaient à faire
DEUX COMPOSITEURS FRANÇAIS iSq
revenir les spectateurs de leur bienveillante illusion, il rentrait en magasin pour une longue période de temps.
Ne parlons même pas pour le moment d'opéras-comiques comme les Mousquetaires de la Reine ou VEclair, Tun se résumant dans la romance : Quand de la nuit répais nuage, Tautre dans la chanson du Roi Henri, mais n'ayant pu. ni Tun ni Tautre, s'établir jamais fermement à rOpéra-Comique, et plus appréciés des connaisseurs provinciaux que des amateurs parisiens. Tenons-nous-en simplement aux trois grands opéras d'Halévy les plus réputés après la Juive : les trois se valent, en somme, et leur destinée ne diffère que de peu.
C'est d'abord Guido et Ginevra, qui a dû un succès éphémère à la romance de Guido : Hélas! elle a fui comme une ombre, et à la scène terrifiante de la peste. Jamais on ne put reprendre cet ouvrage à l'Opéra, si grand bruit qu'on fît autour, et lorsque, en février 1870, M. Bagier, étourdi par ce concert d'éloges rétrospectifs, voulut jouer une partie considérable en s'appropriant cette partition traduite en italien, il ne réussit qu'à empirer ses affaires, bien qu'il eut fait donner dans cette pièce toute l'élite de sa troupe : Bonnehée, Agnesi, Nicolini et M''^ Krauss.
Ce fut bien pis deux mois après, quand les artistes du Théàtre-l.yrique, réunis en société après la triste retraite de Pasdeloup, jugèrent que le meilleur moyen de frapper un coup d'éclat était de reprendre Charles VI, qu'on n'avait pas
l6o MUSIQUE
entendu à Paris depuis 1843. Il s'était même formé une légende autour de Charles VI, et l'on assurait que les représentations de cet ouvrage hostile à l'Angleterre étaient interdites par prudence politique; on ne pouvait vraiment pas laisser chanter à Paris un opéra où se trouvait ce cri réputé admirable : Guerre d V Anglais, alors que nous étions en si bons rapports avec nos voisins d'ouire-Manche, et le regret de ne pas entendre ce prétendu chef-d'œuvre était encore accru par l'importance du motif qui le faisait écarter.
C'est le duo des caries, entre Odette et Charles VI, qui a survécu à l'opéra de Charles VI; c'est le duo de la chevalerie, entre Gérard de Coucy et Jacques de Lusignan, qui, seul, a prolongé le renom de la Reine de Chypre, et encore la phrase célèbre du cantabile : Triste exilé sur Ui terre étrangère, commence-i-elle, note pour noie, comme une romance très répandue alors : ÏAve Maria, composé par M^^"" Loïsa Puget et dédié à la princesse Marie. Le mérite de ce duo est donc bien relatif; il ne vaut que par l'exécution des chanteurs et plaît fort à la masse des auditeurs, parce qu'il y est beaucoup question de la France, de la valeur française, de l'honneur français, mots que les artistes font toujours sonner avec un accent particulier. Mais n'ya-t-il que ce duo dans la Reine de Chypre? Eh, mon Dieu oui; du moins pour le public, car les amateurs plus délicats pourraient préférer un joli petit air de danse, la Cypriote, égaré dans un ballet fastidieux, cl le quatuor rinal qui commence dans ui1
<" ,^z^ SLJU- <^— >
bon mouvement dramatique, mais qui se termine lourdement et brutalement à Tunisson. Gomment se taii-il, dès lors, que le public en fasse aussi peu de cas ?
La lourdeur et surtout la longueur, voilà les deux défauts essentiels d'Halévy,qui n'atteint pas souvent à la grandeur dans l'opéra et qui, dans ropéra-comique, est loin d'avoir la légèreté' sémillante d'Auber. Et jamais ces défauts n'éclalèrent mieux que dans un de ses opéras-comiques, justement dans celui qui a le plus longtemps attiré le public, grâce à certain livret mélodramatique où les moyens les plus vulgaires d'exciter l'émotion sont employés tour à tour et entremêlés de scènes soi-disant comiques, mais d'une gaieté si froide et si fausse qu'elles engendrent encore plus d'ennui que les épisodes les plus tristes. P]n a-t-on vu défiler sur la scène de ces poltrons qui ont peur de leur ombre et tremblent de tous leurs membres à la moindre alerte; de ces officiers galants et buveurs qui courtisent à la fois la belle et la bouteille, portent le chapeau de côté et font ronfler les r? Vous vous douiez bien, n'est-ce pas? que c'est du Val d' Andorre que je veux parler, de ce Val d'Andorre qui sauva de la ruine, en 1H4.S, le directeur de l'Opéra-Comique, Emile Pcrrin ; qui relarda seulement celle de M. Réty, au Théâtre-Lyrique du boulevard du Temple, en 1860, et qui n'empêcha nullement celle de Pasdcloup au Lyrique de la place du Ghâielei, en janvier 1870.
Voila donc encore un ouvrage d'Halévy, un
DEUX COMPOSITEURS l" R A N Ç \ I S I 6 3
de ceux dont les destins furent tout d'abord très brillants, qui, progressivement et même assez vite, a vu décroître son crédit, aujourd'hui réduit à rien. A la vérité, ce qui assura le succès de cet ouvrage à l'origine, c'est la couleur sombre du poème, c'est telle ou telle scène pathétique qui faisait verser des pleurs aux spectateurs attendris ; mais les véritables musiciens ne se sont jamais mépris sur la valeur de la musique. Certes, Halévy a montré là sa conscience et son talent ordinaires, comme dans mainte autre de ses productions; mais la lourdeur et la longueur de ses morceaux, la monotonie de ses romances, assez jolies à entendre une par une, et très fatigantes à la rile; la composition froidement académique de ses ensembles, aux endroits précis qui exigeraient le plus de chaleur et de mouvement; son orchestration même, intéressante à étudier pour l'homme du métier, mais sans éclat ; l'emploi excessif de la clarinette, du hautbois, du cor anglais, geignant et pleurnichant à tour de rôle, tous ces défauts réunis impriment à cet opéra — comme à bien d'autres — un cachet de monotonie, une couleur uniformément grise, et font qu'il s'en dégage une lassitude, une torpeur insurmontables.
Et il en va malheureusement de même avec toutes les partitions d'Haîévy, qui fut, dans son art, un excellent élève, un maître excellent et qui, après avoir appris tout ce qui se peut apprendre, le transcrivit consciencieusement dans ses ouvrages et le transmit à ses élèves. Je vous
lôj. MUSIQUE
entends me dire : El Id Juive? Eh bien, je vous le concède : /t7 Juive, avec des morceaux interminables, avec des longueurs fastidieuses, renferme au moins certaines parties oia la pensée s de Télévation et, par là même, elle est et demeurera Ttieuvre-type d'un musicien de savoir, profondément honnête, ardent au travail, mais rebelle à l'inspiration et que le sentiment religieux éleva certain jour au-dessus de lui-même. Assurément, la scène de la Pâque a de la grandeur par sa simplicité même, et forme un tableau sévère; c'est très certainement le plus bel épisode et la page la mieux traitée de Topera; mais par ailleurs, et jusque dans les scènes les plus applaudies, que de pauvretés vocales et orchestrales, que d'interminables périodes, que de reprises énervantes où se noie la pensée hésitante du compositeur!
A quoi tient pourtant la carrière d'un artiste? C'est la hn prématurée d'Herold qui ouvrit en quelque sorte la route à Halévy, et si l'auteur de Zampa eût vécu plus longtemps, c'est à lui probablement que les directeurs de l'Opéra auraient demandé d'écrire un opéra pour notre première scène lyrique, tandis qu'Halévy aurait continué à lutter obscurément, comme il le faisait depuis sept ou huit ans. aucun de ses ouvrages ne le désignant suffisamment à l'attention publique. Hcrold meurt, Malévy le remplace à l'Opéra comme chef du chant; tout aussitôt il acquiert dans l'adminisiraiion une influence légitime et obiieni la faveur insigne de mettre en musique, pour son dcbui à l'Académie de Musique, un
zs^zsz:
ACM^eLX-^
'"g /^vl! gf • E
5Fc?=
rv ryi 0; -rrr;^
itt*^ Uj^o^^
w^ I //C*^ J VK, ^
pf
oJl^ • C Uu (
rr
coj f<^ \oj ^ ^ uu (u^r^^^^cZj ^ t^ c^Y
<U '■ fnfu^"
3Ti:
— 1ÎI;/ H»**»— ^
<^ lu,' J^l f*^0
^y^^irôJx.
sm
„ il, i • /^
ll-^
éiLLi>^ijL^u ro, ix::^Tt3z^^r-c^^^t^
drame de Scribe. Kt voyez aussi de quoi dépend le succès d'une œuvre. Lorsque parut cette Juive, autour de laquelle on avait fort excité la curiosité publique en parlant de remaniements interminables et de dépenses considérables, ce fut le luxe et le développement de la mise en scène qui ravirent le public et tirent affluer les spectateurs : « Au sortir de la première représentation, écrivait Nourrit avec une certaine aigreur, on n'avait vu que les décors et les costumes de la Juive. » Kt, quelque temps après, Delacroix écrivait au grand chanteur, qu'il trouvait admirable et « juif des pieds à la tête » dans Eléazar : « Où allonsnous, qu'il faille tant de secours étrangers à la musique, qui est le plus puissant des arts, à la poésie, qui devrait attacher à elle seule, à la déclamation, au geste, au chant, qui fait valoir tous les autres ? »
Mais tous ces somptueux costumes, que Delacroix appelait un « ramassis de friperie », tout cet étalage de décors, de figuration et de cavalerie, qui avait valu à la Juive le surnom d'opéra-Franconi, si bien imaginé par Gastil- Hlaze, Halévy s'était bien gardé d'en faire fi; car il était à tous égards de l'école de Meyerbeer, et savait de quelle importance sont les beaux décors dans l'opéra français, de quel secours avaient été, pour Robert, le magnifique tableau du cloître et le saisissant réveil des nonnes de pierre. Dès le principe, il avait adopté le genre de l'opéra avec SCS pompes les plus éclatantes, — si bien que la Juive était pour Mendelssohn le modèle accompli
Di:UX COMPOSITEURS FRANÇAIS ibj
de ce qu'il appelait dédaigneusement « Topera speciaculeux », — et jusqu'au dernier jour il ne s'en départit jamais; car ses grands opéras, jusqu'au Juif errant, jusqu'à la Magicienne, furent toujours montés avec un faste incomparable : il avait même trouvé moyen de renchérir encore sur son chef de file, sur Meyerbeer, dont il fut, dans la mesure de ses forces, le tidèle imiiaieiir. Car Halévy, qu'on s'est efforcé de poser en grand musicien français, en regard de l'Allemand Meyerbeer et de l'Italien Rossini, marcha toujours sur les talons de l'auteur de Robert le Diable, et ne connut pas d'autre idéal que celui de l'opéra tel que Meyerbeer l'avait traité, avec le plus grand luxe possible, en cherchant à ilatter tous les goûts par une musique où les styles les plus divers se trouveraient juxtaposés.
Cette influence meyerberienne, à vrai dire, s'étendait alors sur presque toute la musique dramatique qui s'élaborait en France en vue de l'Opéra; mais Halévy, avec ses facultés exceptionnelles de travailleur, sut approcher de son modèle plus qu'aucun autre, et l'un de ses ouvrages les plus goûtés autrefois, les Mousquetaires de la Reine, offre cela de particulier que l'intluence directe des Huguenots, déjà vieux de dix ans en 1846, se fait sentir à la fois dans le poème et dans la musique. Ce Capitaine Roland, en particulier, ce débris d'un autre âge, égaré dans une cour facile et brillante ; ce vieux soldat blessé qui protège, morigène et défend le hls d'un ancien compagnon d'armes, qui guide un peu brusquement ses prc-
id8
miers pas dans la voie de l'honneur, n'est-ce pas tout simplement Marcel adapté au cadre de rOpéra-Comique ? Et le début du linale du premier acte, lorsque les mousquetaires acceptent les conditions imposées par les demoiselles d'honneur à leurs futurs chevaliers, ne rappellet-il pas de très près, par la scène et la disposition des voix, le serment que catholiques et huguenots prêtent à la reine Marguerite dans les jardins de Chenonceaux ?
Je me résume : artiste de second ordre et sans génie personnel, imitateur inconscient peut-être, et cependant très expert, des maîtres dont les ouvrages captivaient généralement le public; moins puissant que Meyerbeer à l'Opéra, moins sémillant qu'Auber à l'Opéra-Comique, et tout aussi banal qu'Adam en ses mauvaises pages, Halévy, comme aujourd'hui M. Ambroise Thomas, représente honorablement le musicien de volonté, artiste à l'esprit sagement pondéré, formé par le travail, honoré de toutes les récompenses académiques ou autres, ne voyant rien au delà de ce qui se produit couran-iment dans son art, ne négligeant aucun moyen pour obtenir un succès immédiat, dùt-il être éphémère, et se conformant li'insiinci au cadre, au style, aux procédés musicaux assurés de la faveur publique à l'époque où le hasard l'a fait vivre et composer.
Que s'il doit vivre au milieu d'un temps de crise musicale et qu'il vienne à se manifester un changement quelconque diiiis le goût public, vile, il essaye de s'y rallier, et termine alors sa car-