A PROPOS DE LA MORT DE CHARLES GOUNOD
Novembre iHgS.
Le jour où Ton apprit la mort de l'auteur de Faust, un théâtre de musique lit relâche en signe de deuil : c'était le théâtre de la Monnaie, à Bruxelles. Le jour où se célébrèrent les funérailles de l'auteur de Roméo et Juliette, V Opéra-Comique, atin de bénéficier de l'émotion du public, représenta Mireille et Philémon et Baucis. L'Opéra, lui, continua tout tranquillement à encaisser de belles recettes en jouant cette curieuse Fête russe, mélange de danses et de chants, imaginée pour rappeler la patrie absente aux marins russes qui nous visitaient; mais le deuil était dans tous les cœurs, si l'on en croit le discours prononcé par M. Gailhard sur le cercueil du maître. Et voilà comment les trois grands théâtres, je ne dis pas français, mais oti l'on chante en français, ont honoré l'illustre musicien qui venait de passer de vie à trépas.
Et dans les concerts? Eh bien, mais M. Colonne, au Ghâtelct, M. d'Harcourt dans les Concerts Eclectiques qu'il vient d'organiser à la salle de la rue Rochechouart, ont donné chacun une séance en l'honneur de Gounod, et je pense que des deux côtés ce pieux zélé aura reçu sa récompense. En ce qui regarde le Châtelet, j'en suis sûr et la sélection de morceaux très célèbres : le
Vallon, strophes de SaphOy Jésus de Na:{areth, Ave Maria sur le prélude de Bach, Hymne à sainte Cécile, lamentation de Gallia, airs de la Reine de Saba, de Tobie, etc., que M. Colonne offrit à son public habituel avec le concours de Miie'^ Krauss et Pacary, de MM.Auguezet Warmbrodt, eut un tel succès qu'il l'a fait entendre deux dimanches de suite. Et M. d'Harcourt, aussi, a dû rejouer après coup la scène fantastique du Rhône, extraite de Mireille, qui constituait le principal attrait de son programme en l'honneur de Gounod. Donc, le célèbre compositeur n'a pu que se réjouir de voir, du haut des cieux, ses œuvres et son nom faire monter les recettes et croître la prospérité de grands concerts voués à la ditîusion de cette admirable musique qui fut le culte de toute sa vie : à quelque chose malheur est bon.
C'a été pour moi une grande joie que de lire les discours qui furent débités devant la dépouille du maître, au seuil de la Madeleine, et je regretterais que vous n'en eussiez pas apprécié, comme moi, toutes les beautés. J'ai déjà signalé celui de M. Gailhard, disant en termes brefs, mais énergiques, « quelle affreuse tristesse s'empara de tous les cœurs, à TOpéra, et ne craignant pas d'afïirmer que l'œuvre de Gounod, d'un caractère essentiellement français, demeurera impérissable ». Un directeur qui s'apprête à faire une fructueuse reprise de Faust ne pouvait pas parler différemment, fût-il un orateur rompu à toutes les finesses de la langue, et je ne crois pas que
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M . Gailhard ait aucune prétention à cet égard Vous auriez été bien surpris aussi, n'est-ce pas? si M. Jules Barbier, le collaborateur habituel de Gounod, avait apporté la moindre restriction à ses éloges en considérant l'illustre mort « sous trois aspects distincts qui se fondent et se complètent dans un ensemble d'une admirable harmonie : l'homme, le philosophe, l'artiste; grand C(L'ur, grande âme, grand esprit ». Il faut biea passer quelque exagération au librettiste qui fut mêlé de si près à la vie de Gounod, associé à toutes ses entreprises, et ne pas s'étonner si, entre autres choses légèrement outrées, il nous présente cette assez pauvre lamentation de Gallia non plus seulement comme une simple création de musicien, mais comme le cri douloureux de la France en deuil.
Ce qui m'a frappé surtout dans les discours prononcés aux funérailles de Gounod, c'est l'idée qui se fait jour et qu'on tend à faire prévaloir que le musicien chrétien l'emporte, en Gounod, sur le compositeur dramatique et que ses grandes compositions religieuses pourraient bien avoir plus de valeur et de durée que ses créations théâtrales. Il y a là comme un mot d'ordre, ou simplement une opinion qu'il peut très bien avoir suggérée aux siens, répandue autour de lui, en mesurant les énormes progrès réalisés dans ces derniers temps par telle école ou tel maître à qui il se montra toujours résolument hostile, en quoi il aurait eu tort, et ses amis serviraient bien mal sa mémoire en cherchant à faire prévaloir
cette opinion. N'est-il pas déjà singulier, par exemple, de voir M. Gérôme, parlant ici comme président de l'Académie des Beaux-Arts, insinuer o que les compositions religieuses de Gounod l'emportent, au point de vue intrinsèque, sur ses œuvres profanes »,en reconnaissant toutefois que ce sont ces dernières qui lui ont acquis un si grand renom, une popularité vraiment universelle? Après tout, ce sont là paroles de peintre et qui n'ont pas grande autorité.
Mais la chose devient plus grave lorsque c'est M. Saint-Saëns qui se prononce en des termes qui n'ont rien d'ambigu. « La postérité, dit-il, le verra peut-être autrement que nous, pour qui Gounod est surtout Fauteur d'opéras célèbres, applaudis dans le monde entier. Les œuvres de théâtre sont plus ou moins éphémères et Gounod a mis le meilleur de son génie dans des œuvres religieuses qui lui conserveront l'admiration du public futur, quand les siècles écoulés auront relégué dans les archives de l'art les œuvres théâtrales qui nous passionnent aujourd'hui. Alors, le monde musical appréciera à sa vraie valeur le grand artiste que nous pleurons aujourd'hui... » Cette affirmation est tellement audacieuse qu'on se prend, malgré tout, à douter de la sincérité de l'orateur, ou plutôt de sa clairvoyance d'esprit. Lui qui, malgré le sérieux mérite de ses opéras, n'a jamais vu quun seul d'entre eux, Saiiisoti et Dalila^ obtenir les sutfrages constants du public, ne doit-il pas être enclin à penser que les (ouvres symphoniques ou les compositions religieuses
ont plus de valeur, absolument, que les autres; ne doit-il pas être porté à diminuer le prix des succès de théâtre et à formuler cette loi du plus grand mérite et de la plus grande vitalité des œuvres d'église ou de concert comparées aux créations de la musique dramatique? Et la mort de son illustre confrère lui aura paru une occasion très favorable pour entamer ce plaidoyer tout personnel, en ayant l'air de défendre la cause de Charles Gounod.
Singulier éloge, en vérité, car les compositions religieuses de Gounod, inspirées, je le veux bien, par une foi très fervente, sont, sous le double rapport de l'invention et de la facture, empreintes le plus souvent d'une grande monotonie. L'auteur, y érigeant en système le style et les procédés qu'il avait adoptés à mesure que faiblissait son inspiration et les opposant, avec une illusion touchante, aux envahissements progressifs de la musique et des théories de Richard Wagner, prétendait faire ici de la « musique plane et peinte à fresque «, comme il disait; mais ces grands mots cachaient tout simplement le déclin de son imagination fatiguée. Et quand il avait constamment recours à ces grands ensembles où les voix, doublées par les instruments, psalmodient longtemps sur la même note, avec d'interminables batteries d'accords; à ces longs crescendos amenant une éclatante explosion après laquelle arrivait un ^mnissimo subit ou même un brusque silence, il devait bien soupçonner, pauvre grand musicien qui cherchait à se tromper lui-même, qu'il n'avait