‹ MusiqueChapitre 48 sur 61 · GRIMOD DE LA REYMERE · texte numérisé non relu

GRIMOD DE LA REYMERE

Porirait de Dunaii,

^ens de lettres par les qualités de son cœur et son

esprit. »

Ce directeur-acteur incomparable, cet homme exceptionnel n'était autre que Collot-d'Herbois. Neuf ans plus tard, lorsqu'il aura à parler des théâtres de province dans \e Censeur dramatique, et spécialement de Lyon, Grimod écrira : « On pense bien que les arts, amis de la paix, de la justice et de la tranquillité, que l'art dramatique surtout y a souffert dans la même proportion. D'abord, les deux théâtres des Terreaux et des Célcstins ont offert à la vengeance du feu citoyen Collot-d'llerbois de nombreuses victimes. Cet homme féroce, ancien régisseur et acteur du premier de ces théâtres, s'est vengé sur les Lyonnois des nombreuses huées qu'il en avoit reçues, et sur la plupart de ses camarades du juste mépris qu'ils avoicnt pour son insolence ei pour ses vices. »

Si Grimod s'était conquis de nombreux amis à Lyon, comme amateur de théâtre aussi bien que comme dégustateur ou commerçant, il ne comptait pas, à beaucoup près, autant de partisans que d'habitants dans la cité lyonnaise. Certaine pièce de vers le prouve, certain Avis d'un Bonhomme à M. Grimod^ avis assez insignifiant en somme, mais dont les quatre premiers vers ont du trait :

(jrimod, tes vers valent moins que ta prose,

Et cependant ta prose ne vaut rien.

Pour titre à tes écrits mets toujours Peu de chose.

Ce titre heureux les désigne trop bien ;

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tandis que les derniers raillaient agréablement VEpUre enflammée que Grimod de La Reynière avait adressée à M'"« d'Ocquerre, première actrice du théâtre de Lyon vers 1788 :

Console-toi, mon pauvre La Reynière, La cruelle bientôt couronnera tes feux, Bientôt de TAffecteur le secret merveilleux La reproduira vierge aux héros de Cythère.

C'est en 1797 que la Reynière fonda le Censeur dramatique, supprimé moins d'un an après par la Censure du Directoire. C'est un curieux recueil où se rencontrent, à côté de questions du moment, des observations judicieuses, des renseignements précieux qui ont leur intérêt même aujourd'hui, et que l'on peut consulter encore avec fruit. Le critique a son franc-parler sur tout et sur tous; s'il respecte Tartiste, il veut que l'artiste tout le premier se respecte, et il le rappellera sans trêve au sentiment de ses devoirs. Il débute dans son rôle de redresseur de tons et de justicier par Mii« Contât, qui abusait plus que pas une de sa qualité de grande comédienne et de jolie femme; il lui adresse alors le premier numéro du Censeur avec une lettre où il l'avertit qu'elle y est traitée sans ménagement, et que c'est précisément pour cela qu'il le lui envoie : « S'il vous parvenait par une autre voie, vous seriez peut-être en droit de vous plaindre; mais c'est moi-même qui vous l'offre, et j'ai assez dorgueil pour croire que vous m'en remercierez». M"« Raucourt, Fleurv, Dugazon, Talma ne furent pas plus épargnés pa

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Grimod, qui leur servait à tous de dures vérités, de manière à ne pas faire de jaloux.

Et qu'ils n'essaient pas de regimber, sans quoi La Reynière saura bien vite mettre les rieurs de son côté. Ayant à juger Deligny, alors nouveau venu à la Comédie française, La Reynière remarqua, en passant, que Fleury l'avait fait appeler tout exprès de Marseille pour faire pièce à Naudet. Fleury, hors de lui, envoie à l'écrivain un démenti furieux qui avait le tort de manquer de correction, ce qui est pire que de manquer de politesse : « Monsieur de La Reynière, vous en «'avez menti. Signé : Fleury^ artiste. » Grimod, on le pense bien, ne laisse pas échapper une pareille occasion, et il publie ce curieux autographe, en y ajoutant ces simples mots : « Nous attachons trop de prix à tout ce qui émane de M. Fleury pour avoir voulu même retrancher cet », que bien des gens assurent être de trop. On peut écrire n^ave:{ pour ave:{^ dire risque pour rixe, ancre pour encre, feignant pour /ainéant, etc., et cependant avoir été professeur à l'école de déclamation et jouer fort agréablement la comédie; mais il ne faut pas insulter gratuitement un homme de lettres : ces marauds-là savent prendre leur revanche. »

La Reynière avait marqué de tout temps une grande préférence pour les œuvres littéraires comparées aux «jeuvres musicales; il avait beaucoup plus fréquenté la Comédie que l'Opéra et n'avait pas pris parti pour Gluck ou Piccinni, lui si disposé pourtant a intervenir dans tous les

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conflits. Il n'était pas compétent en musique et ne cherchait pas à s'en faire accroire, mais il était enclin par nature à prendre le contre-pied en toute chose, et comme il était devenu, à la fin de sa vie, chagrin, misanthrope, frondeur infatigable, il opposait avec rage aux institutions et aux goûts du jour le bon vieux temps, ce bon vieux temps qu'il avait aidé à jeter bas et qu'il regrettait si fort, en politique comme en littérature ou en art.

Il appelait Rossini un charlatan iiltramontain, « ce Rossini que je hais je ne sais trop pourquoi ». L'idée d'un opéra italien le met hors de lui, et il faut voir avec quel courroux il s'exprime sur le compte de ces « infâmes chanteurs d'Italie » qui n'ont qu'un gosier et pas d'âme. « Mon sang bout, écrivait-il en 1823 à son ami le marquis de Cussy, qui était bouffoniste enthousiaste, en apprenant que l'on veut non seulement acclimater ces misérables en France, où la politique de l'usurpateur les avaient attirés, mais anéantir pour eux le premier théâtre de l'Europe... Le supplice des galériens me paraît trop doux pour les misérables qui ont conçu un tel plan. » Grimod de La Reynière avait décidément trop vécu, — et il devait vivre encore quatorze ans pleins !

Tel fut en raccourci le journaliste intraitable et judicieux qui a laissé un nom célèbre dans l'histoire de la critique théâtrale et qui méritait bien, en somme, qu'on lui consacrât une étude sérieuse et impartiale. Que valent déjà auprès de lui les critiques plus indulgents qui lui ont suc-

cédé, et que seront donc ceux d'aujourd'hui dans cinquante ou soixante ans?

Septembre 1882.

M. Henri Wclschinger, qui a déjà mis au jour un ouvrage très intéressant sur le Théâtre de la Révolution, vient d'en publier un autre encore plus considérable, intitulé : La Censure sous le premier Empire. L'auteur étudie tour à tour la Censure examinant et régentant livres, journaux et théâtres; mais je me restreindrai, pour cet article, au rôle joué par la Censure envers les musiciens et poètes d'opéras. Je voudrais, en examinant ce livre à ce nouveau point de vue, montrer quel esprit étroit et tyrannique apportait l'empereur dans les questions les plus inoffensives et qui auraient dû le laisser indifférent, car il n'aimait pas la musique et ne s'en servait que comme dérivatif.

Lorsque Napoléon eut réduit les journaux à ne plus insérer que des bulletins de victoire ou des actes officiels, le ministre de la police et ses. familiers s'efforcèrent de donner quelque intérêt û ces tristes feuilles et d'exciter la curiosité du public. Dans le courant de mai 181 2, la Censure, en quélc d'expédients, croyait avoir trouvé le

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sujet d'une querelle piquante. « Il y a, dit-elle au ministre, dans la Galette de Finance, un article très violent contre M. de Flassan, auteur de YHistoire de la diplomatie française, ouvrage estimable, malgré quelques défauts de style. On pourrait engager M. de Flassan à se défendre dans les journaux. Cela ne laisserait pas que d'amuser les oisifs et les curieux. » Le duc de Rovigo, enchanté de cette trouvaille, écrit de sa main, en marge de cette note : « Dites à Gay de lui faire insinuer de se déffendre (sic). »

Mais ce qui ravit davantage le ministre, c'est la proposition de Lemontey. Celui-ci, très inventif, organise un combat entre la musique française et la musique italienne, en répondant du succès de son idée. Lisez plutôt ce rapport du 25 mai 1812 et admirez Tingéniosité du censeur:

« Il y a dans ce moment, dit Lemontey, une grande disette de nouvelles littéraires et théâtrales. C'est le meilleur aliment pour les oisifs de Paris et, quand ils en sont privés, leurs conjectures s'exercent sur la politique. L'Espagne prend la place du Théâtre-Français, la Russie celle de la musique, et le gouvernement devient le point de mire de tous ceux qui causent, parce qu'ils n'ont rien de mieux à faire. Une discussion un peu vive sur des objets d'art et de littérature serait excellente en ce moment. Il me parait lacile de l'établir par le moyen des journaux; mais, malheureusement, ils paraissent tous faits sur le même moule et n'excitent aucun intérêt. En faisant prendre à chacun un rôle, on peut

ciahlir une iUtte d'opinions qui amuse singulièrement le public ei qui suffise pour faire les frais de toutes les conversations des salons. La discussion, qui a existé dans le Journal de l'Empire entre MM. Geoffroy et Dussault, a non seulement occupé le public de Paris, mais, d'après tous les renseignements que j'ai reçus, elle a produit beaucoup d'effet dans les départements. L'abonné qui a lu l'attaque attend la réponse avec impatience; chacun prend parti pour ou contre; les oisifs discutent, les beaux esprits écrivent, et cette diversion de l'opinion produit les plus heureux effets. Il y a aujourd'hui un objet sur lequel on enflammerait aisément tous les esprits, c'est la musique. Il n'y a personne à Paris qui ne s'en mêle; ceux qui ne la savent pas même en raisonnent, et ce ne sont pas les moins passionnés. La musique italienne et la musique française sont en présence. Le Conservatoire de musique a ses preneurs; l'Opéra-Buffa a ses fanatiques. Au premier signal, des flots d'encre vont couler et il y aura combat à outrance entre l'harmonie et la mélodie. Si Votre Excellence approuve l'idée que j'ai l'honneur de lui soumettre, je ferai commencer les hostilités dans le Journal de VEmpire par un amateur cie la musique cisalpine, et je préviendrai confidentiellement M. Lacretelle pour qu'un champion de la musique française se présente armé de pied en cap dans la Ga:{ette de l'rancc. Cette petite guerre pourra durer quelque temps et faire un peu de diversion à la grande. » Savary ne se tient pas de joie en lisant ce rap-

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port et il écrit à la suite, de sa grosse écriture : Approuvé très fort. C'était au moment des conférences de Dresde, à la veille de la guerre contre la Russie. L'idée de Lemontey est immédiatement mise à exécution; mais les deux écoles musicales ont beau se combattre dans les journaux, les défaites de notre armée, en s'ébruitant dans le public malgré des précautions infinies, le détournent bientôt de cette diversion si bien conduite. Et la comédie prend aussitôt fin.

Il faut rapprocher de cette discussion musicale celle ayant trait à la comédie des Deux Gendres. Etienne avait donné cette pièce avec un énorme succès le ii août 1810; on l'avait jouée à Saint-Cloud cinq jours après et quelques mois plus tard Etienne entrait à l'Académie française. Tout à coup, il est violemment attaqué en plein triomphe : on l'accuse d'avoir copié sa comédie dans un manuscrit de la Bibliothèque impériale intitulé : Conaxa ou les gendres dupés, pièce attribuée, suivant les uns au Père Ducerceau, suivant les autres au Père Larue, et représentée dans le collège de la Compagnie de Jésus, à Rennes, le 22 août 1710. Depuis cette époque, elle avait passé en manuscrit dans la bibliothèque de La Vallière, et de là dans la bibliothèque du roi, où elle serait restée oubliée sans la perspicacité des envieux d'Etienne. 11 est possible que l'auteur des Deux Gendres ait eu connaissance de Conaxa, mais d'un sujet banal il avait su faire une œuvre originale et vivante. Hoffman et Geoffroy le défendirent énergiquemcnt contre

Lebrun-Tossa et autres accusateurs. On connaît trop bien Tesprit inventif de Lemontey et de ses collègues pour ne pas affirmer, sans doute possible, que cette affaire qui passionna tout Paris fut suscitée par la police, afin de faire diversion aux préparatifs d'une prochaine guerre. L'écrivain Lebrun-Tossa, le plus acharné de tous à accuser et à poursuivre Etienne, était fonctionnaire du gouvernement et n'aurait pas engagé la lutte contre un tel écrivain, s'il n'eût été secrètement appuyé. Cette affaire de Conaxa fut donc un piège auquel tous se laissèrent prendre : Etienne, Geoffroy, Hoffman, les critiques et le public. Ce n'est qu'après quatorze mois de suspension que les Deux Gendres purent reparaître au Théâtre-Français et retrouver la faveur des spectateurs.

Je reviens à la musique.

En l'année 1801, les répétitions de l'opéra la Mort d'Adam subirent quelques retards que l'auteur, le musicien Lesueur, attribua à la Censure. Il écrivait aux journaux de Paris que le gouvernement avait l'intention de détruire l'Opéra français et souleva à ce sujet une vive polémique. Chaptal essaya de l'arrêter et, s'adressant à Lesueur, le i5 décembre : a Fût-il vrai, lui écritil, qu'on eût ordonné de différer cette représentation, de quel droit pourriez-vous vous en plaindre .' Le gouvernement, qui fait des frais énormes pour Tentrctien de l'Opéra, ne peut-il mettre au nombre de ses devoirs quelques considérations d'économie, de convenance et de succès ? Suffira-

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t-il de faire un opira pour en forcer la représentation? Depuis quand un auteur a-t-il ose' prétendre disposer du Trésor public ? Ainsi il est faux qu'on ait voulu retarder la mise de la Mort d'Adam. Mais l'ordre en eût-il été donné, vous n'auriez pas le droit d'accuser le gouvernement. r> Quant à l'assertion de Lesueur touchant la destruction préméditée de l'Opéra français, le ministre la traitait de fable ourdie dans, l'intention de faire un parti au compositeur. Le gouvernement connaissait la gloire de l'Opéra et il rendait justice aux talents qui l'illustraient. « Pourquoi donc, ajoutait-il, porter méchamment Tinquiétude dans l'âme des honnêtes artistes qui ne sont occupés que de leurs devoirs ? Pourquoi apitoyer le public sur le sort de ces hommes distingués qu'il applaudit et qu'il aime? Le gouvernement cherche à perfectionner, non à détruire; il veut multiplier les jouissances du public, non les éteindre; et je vois avec peine qu'en calom.niant quelques-uns de ses agents, vous n'avez même pas su rendre justice à ses intentions. Je vous salue. »

Deux jours après, le ministre de l'intérieur envoyait copie de cette lettre à Fouché, pour appeler son attention sur la manière indécente dont les journaux interprétaient les intentions du gouvernement envers l'Opéra, sur la nécessité de mettre fin à ce scandale et d'empêcher d'y mêler le nom du premier consul. « Vous penserez, sans doute, comme moi, disait-il, que l'opinion des journalistes ne doit point intervenir dans l'exécu-

tion des mesures administratives voulues par le gouvernement ». Fouché lui répondit, le lendemain, qu'il avait rappelé aux rédacteurs de ne pas s'écarter de la juste mesure exigée d'eux, à propos de l'affaire Lesueur : « Vous pensez, comme moi, mon cher collègue, ajoutait-il, que sans leur recommander un silence absolu sur une question qui est réellement de leur domaine, il suffira sans doute d'avoir improuvé le ton indécent qu'ils se sont permis de prendre en la présentant au public ». Quelques années plus tard, Lesueur devenait, avec son opéra des Bardes^ le musicien favori de l'empereur et suffoquait littéralement d'orgueil.

Après Lesueur, Dalayrac et Dupaty.

Le 27 février i8o2,cesdeux auteurs donnèrent a rOpéra-Comique un petit acte : l'Antichambre ou les Valets entre eux, où Lucien Bonaparte et les courtisans du premier consul virent des railleries dirigées contre leurs personnes. On avait cru reconnaître dans le costume des trois valets le costume même des trois consuls. Chose aggravante : un militt'irc, interroge par un de ces valets sur sa profession, répondait : « Je suis au service. — Et moi aussi, répliquait insolemment le valet. Nous sommes collègues. » Enfin, on assurait que racieur Chcnard avait tourne en ridicule les façons du général Bonaparte, Chaptal fut appelé aux ruilcrics : il ne connaissait pas la pièce. Son chef de division, Arnault, n'en savait pas plus long que lui sur V Antichambre ; c'était un commis qui avait examiné l'ouvrage. Pouvait-on d'ailleurs

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imaginer queles aventures de Picard et deLafleur, demandant l'un la fille, l'autre la nièce du bourgeois Belval, devaient offrir des allusions politiques?.., a Voilà ce que c'est que de n'avoir pas de ministre, » s'écria le premier consul irrité. Il ajouta, suivant Thibaudeau, qu'il fallait vérifier les habits, que s'ils étaient semblables aux costumes consulaires, on en revêtirait les acteurs en place de Grève et qu'on les ferait déchirer sur eux par la main du bourreau. Quant à Fauteur, il ordonna de l'envoyer à Saint-Domingue comme réquisitionnaire à la disposition du général en chef, et de mettre à Tordre du jour de Tarmée la scène : Je suis au service. — Et jnoi aussi. Nous sommes collègues^ . »

La première colère passée, on reconnut que la pièce avait été composée avant le Consulat et que les costumes étaient de simples livrées. Mais Dupaiy était déjà en route. « J'appris, dit Alexandre Duval dans sa lettre à Victor Hugo, que mon vieil ami, Emmanuel Dupaty, auteur d'un opéracomique qui était encore moins séditieux que mon drame [Edouard en Ecosse), venait d'être conduit à Brest par la gendarmerie, renfermé sur un vaisseau-ponton pour être de là déporté dans nos colonies. Mon pauvre ami est resté six mois sur ce ponton au milieu des exhalaisons de la rade de Brest!... » Grâce aux supplications de

I. Le poète Carnpenon, qui e'tait alors attache au bureau des théâtres, soupçonné d'indulgence pour les auteurs, tut destitue et même menacé de la de'portation. 11 ne dut son salut qu'à l'amitié de Maret.

Joscpliinc, qui s'intéressait aux infortunes de l'auteur, Dupaty obtint de revenir à Paris avant l'expédition de Saint-Domingue, et sa pièce, V Antichambre, fut reprise avec modifications à l'Opéra- Comique : on transporta la scène en Espagne, Belval s'appela don Guzman, et le tout devint Picaros et Diego ou la Folle soirée. Et Dupaty, cœurexcellent, ne sut pas garder rancune au souverain pour cette mésaventure, car il écrivit plusieurs comédies en vue de le glorifier. Bien plus, il arrangea le ballet des Heures pour qu'on le dansât aux Tuileries lors du mariage de l'empereur avec Marie-Louise : il avait également oublié, parait-il, que Joséphine avait intercédé pour lui. Napoléon, s'il aimait à être loué, voulait que ce fût habilement fait. Un impromptu, joué à rOpéra au mois de novembre 1806, lui déplut par de trop basses flatteries : « J'ai lu, mande-t il de Berlin à M. de Ghampagny, de bien mauvais vers chantes à l'Opéra. Prend-on à tâche, en France, de dégrader les lettres, et depuis quand fait-on à l'Opéra ce qu'on fait au Vaudeville, c'est-à-dire des impromptus? Témoignez mon mécontentement à M. de Luçay et défendez qu'il soit rien chanté a l'Opéra qui ne soit digne de ce grand spectacle. En vérité, ce qui a été chanté à l'Opéra est par trop déshonorant. » L'empereur faisait allusion, en parlant du Vaudeville, à la dernière pièce de Barré, Radct et Desfontaines, le Rêve ou la Colonne de Rosbach, où l'on chantait des couplets contre les Prussiens et les Anglais en des Ycrs qui n'avaient rien de commun avec la poésie.

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Est-ce pour des compositions aussi vulgaires que ces trois vaudevillistes obtinrent chacun, en 1810, une pension de quatre mille francs sur les fonds disponibles des journaux ?

La police ne se contentait pas de censurer, elle indiquait des sujets aux auteurs dramatiques. Le 23 octobre 1807 eut lieu à TOpéra la représentation du Triomphe de Trajan, opéra d'Esménard, Lesueur et Persuis, dont Fidée avait été fournie à Esménard par Fouché. Celte pièce était pendant trois actes l'éloge de la clémence impériale envers le prince de Hatzfeld. Trajan (Napoléon! pardonnait à Décébale (le prince de Hatzfeld) en brûlant sur le feu d'un autel une lettre qui aurait suffi pour faire punir de mort le traître Décébale. La louange trop directe déplut au souverain : « Il eut, rapporte Savary, plusieurs fois l'occasion d'entendre dire qu'on lui imputait d'avoir donné l'ordre de faire cet opéra. C'était assez l'habitude de se retrancher derrière son autorité, quand on ne se sentait pas la force de braver la critique. » Et cependant, le théâtre ne contient plus, à ce moment, que des louanges et apothéoses en l'honneur « du dieu de la guerre ». Et jamais les poètes ne firent plus souvent rimer gloire et victoire, lauriers et guerriers^ airaifi et souverain dans leurs invocations à Minerve, Bellonc et Mars.

Le dernier grand succès de théâtre avant la chute de l'Empire fut un succès musical; c'est le charmant opéra-comique d'Etienne et Nicolo : Joconde. Un mois après, les alliés entraient dans

Paris et les censeurs Lacretelleet Lemontey, toujours des plus zélés, s'empressaient d'autoriser les ouvrages qu'ils avaient le plus sévèrement proscrits.

Le régime change et les censeurs restent.

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